La Nature et l'Homme

Fontainebleau, premier parc naturel du monde

Bustes de Théodore Rousseau et Jean-François Millet dans un rocher de Barbizon (Henri Chapu, 1884)L’écologie militante est née dans la forêt de Fontainebleau, sous le règne de Napoléon III.

Révolté par le saccage de la forêt, le peintre paysagiste Théodore Rousseau a obtenu la création d’une « réserve artistique » en 1853. Elle a été officialisée et étendue à plus de mille hectares par un décret impérial en date du 13 août 1861, ce qui en fait le premier parc naturel du monde, plus de dix ans avant la création du parc national de Yellowstone, aux États-Unis…

Théodore Rousseau, Le Massacre des innocents (1847,  Collection Mesdag, La Haye)

De paisibles peintres à l’avant-garde de la révolution écologique

Dès l’An Mil, dans la chrétienté médiévale, les forêts ont commencé de reculer sous l’effet du redoux climatique et de l’extension des cultures. La menace de surexploitation a conduit le roi Philippe VI de Valois à prendre le 29 mai 1346 l’ordonnance de Brunoy qui peut être considérée comme la plus ancienne loi écologique du monde ! Elle prescrit que « des agents des eaux et forêts soient tenus de temps en temps de visiter tous les espaces boisés, d'y enquêter et de les faire exploiter, afin qu'ils se puissent perpétuellement soustraire en bon état ».

Deux siècles plus tard, la menace est toujours là ainsi que l’atteste le poète Ronsard, ému par les coupes dans sa chère forêt de Gastine :
Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras ;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?

Dans les années 1830, des artistes se retrouvent à Barbizon, un village en lisière de la forêt de Fontainebleau, au sud-est de Paris. Ils se prennent de passion pour ce massif forestier, aujourd’hui le plus beau et le plus grand de France : sur vingt mille hectares, à perte de vue, il présente une large gamme de verts (chênes, hêtres, pins sylvestres, bruyères). Son terrain, une épaisse couche de grès et de sable (impropre aux cultures), est célèbre pour ses rochers (des concrétions gréseuses) qui font le bonheur des grimpeurs.

Eugène Cuvelier, Roches et pins dans la forêt de Fontainebleau, vers 1860, photographie (épreuve sur papier salé à partir d?un négatif papier ciré), 25,4×33,5 cm. Musée d?Orsay, Paris, France.

Claude François Denecourt (4 décembre 1788, Neurey-en-Vaux, Haute-Saône ; 25 mars 1875, Fontainebleau)Un ancien soldat de Napoléon, Claude-François Denecourt, invente à Fontainebleau le tourisme de nature. Il aménage parmi les rochers les premiers sentiers balisés du monde, les « sentiers bleus ». Son guide de promenade, publié en 1839, fera le bonheur des Parisiens en goguette, très nombreux à partir de 1849 à emprunter les « trains de plaisir » sur la nouvelle ligne de chemin de fer (60 km) qui relie la gare de Lyon (Paris) à la gare d’Avon, en bordure de la ville de Fontainebleau, au cœur même de la forêt.

Mais très vite, peintres et touristes s’inquiètent de l’avenir de la forêt, menacée par les coupes massives de chênes et d’hêtres et les plantations de pins sylvestres pour l’industrie naissante, le chemin de fer et les mines. Car, ainsi que l’a montré l’historien de l’énergie Jean-Baptiste Fressoz (Sans transition, Seuil, 2024), le passage au charbon a entraîné une surconsommation de bois afin d’étayer les galeries de mines, de la même façon qu’aujourd’hui, le développement des énergies renouvelables à grand coup de subventions publiques entraîne en Chine une demande de charbon plus élevée que jamais !

Le chef de file de l'école de Barbizon, le peintre paysagiste Théodore Rousseau, se fait en 1852 le porte-voix de la forêt. Avec son ami le marchand d’art Alfred Sensier, il écrit au ministre de l’Intérieur, le comte de Morny, au nom de « tous les artistes qui peignent dans la forêt » : « Permettez-moi de venir au nom de l’art vous demander justice contre des faits qui, depuis 30 ans, attristent profondément les artistes. Je veux parler des dévastations qui se commettent par l’administration elle-même dans la forêt de Fontainebleau. Cette forêt, la plus antique de France, est aussi la plus remarquable par ses sites et son caractère tout particulier de grandeur et de beauté (…) Je demande au moins que l’art ait sa place dans cette grande exploitation. Que les lieux qui sont pour les artistes des sujets d’étude, des modèles reconnus de composition et de tableau, soient mis hors d’atteinte de l’administration forestière qui les gère mal et de l’homme absurde qui les exploite. »

 Son appel plein d’émotion et de passion conduit l’année suivante à la création d’une zone préservée de 624 hectares. Elle sera appelée « série artistique » car elle se limite aux arbres remarquables et aux paysages magnifiés par les peintres (la futaie du Bas Bréau, les gorges d’Apremont et les monts Girard, le plateau Belle Croix, la Gorge aux Loups). Elle sera officialisée et étendue à plus de mille hectares par le décret impérial du 13 août 1861.

La chute de Napoléon III et l’avènement de la IIIe République amènent de nouvelles menacent. Le traité de Francfort qui a mis fin à la guerre franco-prussienne contraint la France à verser à l’Allemagne une très lourde indemnité de guerre de cinq milliards de francs-or.

Le président de la République Adolphe Thiers, en bon bourgeois soucieux des deniers publics, est prêt à tout pour payer au plus vite la dette, et notamment à monnayer les beaux arbres de Fontainebleau. L’écologie attendra…

Théodore Rousseau étant mort le 22 décembre 1867, son ami Jean-François Millet, le peintre de l’Angélus, reprend son combat avec le concours de la romancière George Sand. La « bonne dame de Nohant » se fend d’une lettre enflammée dans Le Temps (13 novembre 1872). L’année suivante, Jean-François Millet fonde le Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau (toujours actif sous le nom d’Association des amis de la forêt de Fontainebleau). En 1874, il lance une pétition pour agrandir la « série artistique » avec, excusez du peu, les signatures de George Sand, Victor Hugo, Jules Michelet, Claude Monet…

Sentier de randonnée en forêt de Fontainebleau

Grâce à quoi tous les amoureux de la nature et du patrimoine peuvent encore aujourd’hui jouir de la forêt de Fontainebleau et de son patrimoine d’exception : les sentiers Denecourt, la ville et le château de Fontainebleau (« la vraie demeure des rois, la demeure des siècles, » selon Napoléon), les bords de Seine et le village de Moret-sur-Loing qui ont inspiré Sisley, Milly-la-Forêt et la chapelle de Cocteau, ainsi que bien sûr le village de Barbizon, avec la fameuse auberge Ganne où se retrouvaient les peintres ainsi que la maison-atelier de Théodore Rousseau, l’une et l’autre ouvertes à la visite.


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Climat et environnement
Publié ou mis à jour le : 2024-03-20 14:08:00
Cécil Artheaud (22-03-2024 07:57:10)

Merci pour cet article qui met en valeur le rôle des artistes dans la prise de conscience de l'importance de la nature en France. Il serait intéressant de s'interroger sur l'influence croisée de c... Lire la suite

Roland (20-03-2024 17:48:04)

Excellent article : clair, concis et qui invite à connaître les lieux.

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