Sexe et pouvoir

Du rapt des femmes à la courtoisie

Périodiquement, la presse remonte à la lumière des affaires de mœurs qui impliquent des gouvernants. Il est vrai que le pouvoir attise les passions mais le survol de l'Histoire montre que ce phénomène a beaucoup évolué selon l'époque et le lieu, des temps préhistoriques à nos jours en passant par l’Ancien Régime.

Quel chemin parcouru du rapt des femmes aux règles de courtoisie apparues après l’An Mil (valorisées mais trop rarement suivies d’effet) !...

André Larané

La guerre du feu (film de Jean-Jacques Annaud, 1979)

Se battre pour des femmes

Sexualité et le pouvoir sont liés depuis la nuit des temps comme nous le rappellent Claude Lévi-Strauss et ses confrères anthropologues.

Dans les sociétés paléolithiques comme dans les dernières communautés de chasseurs-cueilleurs, en Amazonie et en Papouasie, les guerres étaient motivées avant tout par le souci de s'approvisionner en femmes.

Ces guerres étaient au demeurant bien moins meurtrières que celles de notre Néolithique finissant. Elles permettaient aux groupes nomades de se mélanger et, d'une certaine manière, de se rapprocher.

On en retrouve la trace dans les mythes qui s'attachent à la fondation de Rome, avec le rapt des Sabines par les compagnons de Romulus. Les jeunes filles ayant eu le loisir d'apprécier les charmes virils de leurs ravisseurs, elles vont négocier une alliance entre leurs pères et leurs amants. Ce sera le début de la prodigieuse expansion de Rome.

L'enlèvement des Sabines, détail (Louis David, 1748-1825, musée du Louvre

Turpidudes romaines

Un autre mythe témoigne du chemin accompli par les rudes Romains. C'est celui de Lucrèce, l'épouse vertueuse d'un jeune patricien. Elle est violée par le fils du roi Tarquin et se suicide après avoir révélé son déshonneur. D'indignation, son époux et ses amis se soulèvent contre le régime, chassent le roi et installent la République.

À la fin de la République et sous l'Empire, cette nostalgie d'un Âge d'Or fondé sur la vertu conjugale se confronte à la réalité d'une oligarchie richissime et toute-puissante. Le grand Jules César suscite l'ironie de son entourage et de ses soldats par ses mœurs bisexuelles dissolues. 

Ses successeurs ne lui seront pas inférieurs en matière de luxure. La cour impériale est le lieu de scandales sans nombre au 1er siècle de notre ère. C'est le vieux Tibère nageant avec ses mignons dans la grotte bleue de Capri ; c'est Messaline, épouse de l'empereur Claude, se prostituant dans les bouges de Rome ; c'est Néron tuant (peut-être) d'un coup de pied son épouse Poppée, enceinte...

Dans les derniers siècles de Rome, les chroniqueurs s'attardent moins sur les turpitudes des puissants ; ce n'est pas qu'elles soient moindres... Il n'est que de lire Le Satiricon, un roman sans doute écrit à la fin du IIe siècle. Mais les classes moyennes romaines se montrent désormais plus soucieuses de tempérance. Les chroniques et les stèles funéraires de cette Antiquité tardive attestent de l'amour conjugal, lequel n'exclue toutefois pas les amours ancillaires (relations sexuelles avec les servantes et les esclaves), jugées comme allant de soi.

L'amour chevalier

Au Moyen Âge, après les invasions barbares et les violences de la société féodale, les mœurs communes demeurent d'une grande brutalité (on peut lire à ce propos le roman de Ken Follett : Les Piliers de la Terre).

Beaucoup de seigneurs et maîtres ne se privent pas de forcer servantes et paysannes, mais en-dehors de toute légalité (le « droit de cuissage » est une pure invention des historiens républicains du XIXe siècle).

Mais au tournant de l'An Mil, l'Église prend les choses en main. Elle stigmatise les mariages forcés et la répudiation ainsi que le goût des seigneurs féodaux pour une polygamie de fait. Elle condamne aussi la consanguinité et l'inceste (cette notion est très large au Moyen Âge). Deux rois capétiens, Robert II et son petit-fils Philippe Ier, font les frais de cette sévérité et sont excommuniés par le pape.

L'Église et le sexe

À la faveur du concile Latran IV (1215), l'Église rappelle solennellement sa doctrine en matière de mariage :
• Les époux doivent exprimer leur engagement en public, preuve que leur union est volontaire et non contrainte,
• Le mariage est indissoluble (mais peut être annulé en cas de consanguinité ou d'impuissance masculine) ; c'est une façon d'affirmer le devoir d'assistance entre les époux et d'empêcher les répudiations de convenance.

Contrairement à une idée convenue et à l'exception de quelques théologiens obtus, l'Église se montre compréhensive à l'égard des relations sexuelles. Elle condamne les relations hors mariage, pour protéger les filles contre la violence masculine et les grossesses non désirées. Elle condamne de même l'adultère. Les personnes concernées, en état de péché mortel, peuvent toutefois obtenir le pardon en confessant leur faute et en faisant pénitence.

L'adultère, en particulier, ne justifie en aucune façon la rupture du mariage et du projet familial qu'il sous-tend. Après le scandale de la tour de Nesle, les brus du roi Philippe le Bel, convaincues d'adultère, seront enfermées dans un couvent mais sans que leur époux puisse se remarier.

En France, il faudra attendre une loi républicaine de 1886 autorisant le divorce pour « faute » pour que soit sacralisé le lien entre mariage et fidélité.

Un changement s'amorce en ce qui concerne le regard porté par les nobles et les bourgeois sur les femmes de leur classe. On les tient pour des égales. On apprend  à les honorer et les respecter.

Aussi étonnant que cela paraisse, l'autorité des femmes est plutôt bien acceptée dans la haute société et il arrive que l'amour fasse bon ménage avec le pouvoir. Guillaume le Conquérant, qui chérissait sa femme Mathilde de Flandre, s'est appuyé sur elle jusqu'à ce que la mort les sépare.

Les troubadours inventent un sentiment nouveau, l'amour. Celui-ci, à leurs yeux, n'a pas grand-chose à voir avec le mariage. C'est ce qui fait son charme. Dans les légendes du roi Arthur, il rapproche une reine et un chevalier servant, Guenièvre et Lancelot, Iseut et Tristan.

L'adultère, thème romanesque, devint même très « tendance » au XIIe siècle. Le mariage d'amour entre Henri d'Anjou et Aliénor d'Aquitaine a très vite sombré lorsque le mari a croisé sur son chemin une jeune fille à la blondeur craquante, « Fair Rosamond ». Son épouse n'a pas supporté cette liaison. Elle a monté ses fils contre leur père et le ménage a viré à la guerre ouverte.

Sermonnés par l'Église, les rois capétiens préfèrent toutefois chercher la félicité auprès de leur épouse unique et légitime.

En 1226, Louis VIII le Lion, fils de Philippe Auguste, rentre d'une expédition contre les gens du Midi. Il tombe malade de dysenterie sur le retour et les médecins lui suggèrent comme remède, à défaut de mieux, l'étreinte d'une vierge. Le roi refuse avec tout ce qui lui reste d'énergie et meurt l'âme en paix.

Son fils Louis IX (futur saint Louis) est un souverain joyeux et plein de vie. Marié à 20 ans à Marguerite de Provence, il lui fait onze enfants et lui sera toujours fidèle, n'ayant de cesse de lui « rendre hommage », de jour comme de nuit, malgré les remontrances de sa mère, la pieuse Blanche de Castille.

Tout aussi fidèles en mariage seront ses descendants, notamment Philippe IV le Bel, époux de Jeanne de Navarre et Charles V le Sage, époux de Jeanne de Bourbon.

Psautier d'Ormesby, c. 1300, Bodleian Library, Oxford. Le Psautier d’Ormesby montre ici ainsi un homme offrant une bague à une femme. Les animaux sont des allégories des organes sexuels.

Gare au pouvoir qui tombe en quenouille

Les mœurs changent au XIVe siècle, chez les Français comme chez leurs cousins anglais, à l'époque de la guerre de Cent Ans.

Des femmes sont à l'origine des premiers scandales sexuels : les brus de Philippe le Bel, on l'a vu, mais aussi sa propre fille Isabelle, surnommée la « Louve de France ». Mariée au roi anglais Édouard II qui la néglige au profit de ses mignons, elle le fait emprisonner et tuer en 1327 avec l'aide de son amant Mortimer. Son fils Édouard III vengera l'honneur familial en congédiant sa mère et en faisant pendre son amant.

Serait-ce la conséquence de ces scandales ou plus simplement le désir de l’un des prétendants au trône d’écarter une rivale ? Toujours est-il qu’à la même époque, les juristes français écartent les femmes de la succession au trône en se référant à une prétendue « loi salique ».

Portrait d'Agnès Sorel, école de Jean  Fouquet (début du XVe siècle, collection particulière)En signe de méfiance à l'égard des femmes de pouvoir, on dit désormais d’un trône ou d’un héritage qui tombe entre les mains d'une femme qu’il « tombe en quenouille », comme la quenouille dont elle se sert pour filer la laine.

Près d'un siècle plus tard, une autre reine fait jaser. Il s'agit d'Isabeau de Bavière, épouse du roi de France Charles VI le Fou. La rumeur lui prête - sans doute à tort - de nombreux amants dont son beau-frère Louis d'Orléans.

Accablé par les malheurs de sa famille et du royaume, son fils a triste mine quand il monte sur le trône sous le nom de Charles VII. Heureusement, il est soutenu par sa belle-mère Yolande d'Aragon et rencontre Jeanne d'Arc, qui va lui redonner courage et énergie. Dans ses vieux jours, le roi retrouve enfin le sourire avec une jeune amante, Agnès Sorel. C'est la première d'une longue série de maîtresses officielles.


Publié ou mis à jour le : 2020-02-29 19:23:29

 
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