Crise française

Dette publique : cherchez les coupables

3 septembre 2025. Le Premier ministre François Bayrou s’est donné pour mission d’assainir les finances publiques de la France, plombées par trois décennies de politiques « laxistes ». La dette a en effet bondi de 60% en 1999 à plus de 110% du Produit intérieur brut (PIB ou richesse nationale) en 2024...

Est-ce inquiétant ? Pour en juger, rappelons-nous que c’est l’endettement du Trésor public qui a contraint le roi Louis XVI à convoquer les états généraux en 1789. Il s’en est suivi vingt-cinq ans de secousses politiques et militaires comme la France et l’Europe n’en avaient jamais connues !

Mais observons aussi qu’une dette himalayenne n’est pas nécessairement un drame. 

- Le Japon : un déficit budgétaire comblé par les épargnants japonais

Depuis son entrée en somnolence en 1989, le Japon a vu sa dette publique bondir jusqu’à plus de 200% du PIB, un record parmi les pays avancés, en temps de paix. Cela n’a pas pour autant fait chavirer la société japonaise. Au contraire...

La pression fiscale au Japon reste très faible : 33% du PIB contre 45% en France, cependant que le vieillissement de la population nécessite des efforts croissants de l’État.

Du coup, les retraités qui ont bénéficié de l’expansion triomphante des années 1960-1980, comblent par leurs prêts le déficit public. Toute entière concentrée entre les mains des épargnants japonais, la dette publique du Japon est, en quelque sorte, rien de plus qu'un impôt volontaire rémunéré.

- La France : une dette publique entre les mains des marchés financiers

Rien de tel avec la dette française. Une partie d’entre elle est entre les mains des citoyens français, sous la forme de contrats d’assurance-vie à taux garanti par l’État et dispensés de droits de succession. Mais plus de la moitié est aujourd'hui détenue par des fonds étrangers et soumise à l’évolution des taux d’intérêt.

Si les taux d'intérêt sur les marchés financiers venaient à bondir, l’État français serait obligé de choisir entre la banqueroute et une politique d’austérité très sévère comme la Grèce ou le Portugal en ont connue.

Malheureusement, nous observons que la France s'oblige à emprunter toujours plus à l'étranger et ne peut, à la différence du Japon, faire davantage appel à l'épargne nationale, pourtant très abondante...

Dérapage des comptes publics : coupables, les retraités et les partis ?

Sur les raisons de ces blocages, le Premier ministre a un diagnostic tout trouvé. Il a déclaré sur TF1, le 27 août, que la dette avait été augmentée pour « le confort de certains partis politiques et des boomers ». Les boomers, rappelons-le, désignent la génération née juste après la Seconde guerre mondiale et qui est aujourd'hui retraitée. 

Il en déduit des remèdes tout aussi illusoires qui enflamment les réseaux sociaux, comme la suppression de deux jours fériés ou la réduction des franchises sur les frais de santé. Ces remèdes visent rien moins qu'à accroître la pression fiscale, déjà parmi les plus élevées du monde...

Si personne ne conteste le montant de la dette publique, le plus inquiétant est que rien ne semble devoir enrayer sa progression et ce ne sont pas les appels au réarmement et à la guerre contre la Russie qui vont nous rassurer.

Que dire du diagnostic de François Bayrou ?
• Que certains partis, sinon tous, portent une responsabilité, c’est l’évidence puisque la dette résulte par définition de choix politiques.
• Que les « boomers » y contribuent, c’est incontestable par le fait qu’ils représentent près de la moitié des citoyens qui se déplacent pour voter. Ils déterminent donc les orientations des partis de gouvernement, dont ceux de François Bayrou et Emmanuel Macron.

Reste à se demander pourquoi les partis et leurs électeurs ont fait ce choix d’augmenter la dette publique année après année depuis un quart de siècle…

Le décrochage de l'An 2000 : la faute aux 35 heures ?

Remontons à la fin du XXe siècle. La France est encore affectée par un chômage de masse (10% de la population active) mais son industrie se porte bien et compte beaucoup de champions mondiaux dont Péchiney, Lafarge, Alcatel, Thomson, Technip, Renault, PSA, etc.

Plus important encore, le solde commercial (différence entre les exportations et les importations de biens) est positif, année après année. En 1999, il est de +8,5 milliards d’euros. La même année, la dette publique n’est encore que de 60% du PIB, ce qui est un seuil raisonnable d’autant que les deux tiers sont détenus par des nationaux.

Dès l’année 2000, le solde commercial de la France va devenir négatif et le demeurer jusqu’à ce jour (-98 milliards d’euros en 2023). Quant à la dette publique, elle va amorcer une montée irrésistible et quelques poussées de fièvre motivées par les crises (crise des « subprimes » en 2007 ; Covid en 2020-2021). Dans le même temps, les fleurons industriels de la France vont disparaître ou se racornir à l’image de tous ceux cités plus haut.

Cela dit, le chômage a nettement régressé mais il s’agit d’une illusion d’optique : les emplois perdus d’ingénieurs et d’ouvriers qualifiés ont été plus que compensés par les recrutements dans les associations et les administrations et les créations d’emplois à faible valeur ajoutée : livreurs, hommes de ménage, etc.

Que s’est-il donc passé pour qu’on en arrive là ? La droite et le patronat ont longtemps accusé de ce marasme la loi Aubry du 13 juin 1998 : en ramenant de 39 heures à 35 heures la durée hebdomadaire légale du travail salarié à salaire constant, elle a brutalement accru de près de 10% le coût du travail.

Reste que cette loi a été amendée au cours des années jusqu’à être quasiment vidée de son contenu. Les 35 heures ont été digérées par les entreprises et les Français ne travaillent pas vraiment moins de temps dans l'année que leurs partenaires. 

Cela étant, le déficit commercial perdure, le jeu de massacre des industries se poursuit... et la dette publique n'en finit pas de monter. Voyons ce qui relie ces phénomènes entre eux.

La France s'endette faute de combler son déficit commercial

On a vu que, depuis 2000, les importations de la France dépassent année après année ses exportations. Le déficit commercial, c'est autant d'argent qui part à l'étranger et fait défaut aux circuits d'échanges intérieurs. 

Quand une usine ferme, faute de débouchés à l'étranger, son personnel se voit privé de revenus et donc ne fait plus tourner les commerces alentours.  L'usine elle-même ne fait plus appel à ses fournisseurs locaux... Pour éviter des faillites en cascade,  l'État se doit donc d'intervenir. 

Avant le traité de Maastricht sur la monnaie unique, cela lui était facile : il laissait filer le cours de la monnaie ou dévaluait celle-ci, ce qui rendait les produits étrangers relativement plus chers et moins attractifs que les produits nationaux.

C’est ainsi qu’entre 1949 et 1989, on est passé d’un franc français pour un mark allemand à trois francs français pour un mark. Ces d'évaluations successives n’ont pas affecté le moins du monde le dynamisme de la société française et le niveau de vie de ses habitants car elles ont permis au solde commercial de rester peu ou prou à l’équilibre en dépit des errances politiques... Ainsi, après les accords de Grenelle de mai 1968 qui ont vu les salaires augmenter très fortement, le gouvernement a pu corriger en août 1969 la dégradation du solde commercial par une sévère dévaluation de la monnaie.

Avec la création de la monnaie unique, le remède est devenu inopérant, l’État n'ayant plus la main sur la monnaie. La France étant malgré tout obligée de combler les pertes de numéraire consécutives au déficit commercial, elle a choisi de recourir à l'emprunt sur les marchés étrangers. 

On voit ici la différence de nature entre la dette française et la dette japonaise : le Japon a une balance commerciale plus ou moins  à l'équilibre, ce qui le dispense d'emprunter a l'étranger.

La monnaie unique, un  « cadeau du ciel »

Libérée de la pression monétaire, la classe politique française s’adonna à l'emprunt avec une secrète jubilation. 

Qui se souvient de la « cagnotte » de 2000 ? La dette publique était alors de trente milliards de francs inférieure aux prévisions. Plutôt que de la maintenir à ce bas niveau, le Premier ministre Lionel Jospin et le président Jacques Chirac s'empressèrent de faire plaisir à leurs électeurs en supprimant la vignette automobile, une taxe aux vertus écologiques, mais impopulaire comme l'est tout impôt.

C'est qu'à cette date était entré en vigueur du traité de Maastricht sur la monnaie unique. L'euro, porté par la solidité de l’économie allemande, inspirait une confiance indéfectible aux financiers internationaux et les États européens pouvaient ainsi emprunter pour presque rien. 

Les États du sud (le « Club Med » : France, Portugal, Espagne, Italie, Grèce) n’ont pas manqué d’en profiter en multipliant les dépenses sociales (France) et les investissements disproportionnés (Grèce).

En France, disparaissaient nos champions industriels, frappés de plein fouet par une concurrence allemande ou chinoise qui ne rencontrait aucun obstacle tel que barrières douanières ou réévaluations monétaires. 

Mais qu'importe. Les pertes de monétaire liées au déficit commercial furent comblées d'une part par des cessions d'actifs à l'étranger (entreprises, vignobles, etc.), d'autre part par les emprunts de l’État sur les marchés étrangers.

L'État n'étant pas en capacité de recréer des emplois industriels, il a développé a l'extrême son seul savoir-faire : produire des fonctionnaires de bureau et distribuer l'argent, en particulier aux associations... Ainsi fut préservé envers et contre tout l'ordre social. 

La fête a duré jusqu’à la crise des « subprimes » de 2008. Durement secoués, les États méditerranéens n’ont eu d’autre choix qu’une politique d’austérité très sévère au terme de laquelle ils ont eu la satisfaction de redresser les comptes publics.

Le mirage de l’impunité se dissipe

Pourquoi la France a-t-elle échappé à la sanction ? Parce que c’est la France justement, un pays qui fut il y a deux siècles le plus riche et le plus puissant du monde (hormis la Chine) et qui était encore il y un demi-siècle respecté pour son immense patrimoine culturel mais aussi économique et industriel.

Les prêteurs se sont longtemps dit qu’en cas de crise majeure, l’État français saurait imposer à ses citoyens les impôts supplémentaires rendus nécessaires par le paiement des intérêts de la dette. Et dans le cas improbable d’une banqueroute, ils trouveraient toujours à se rembourser sur les actifs du pays, par le rachat de ses entreprises, laboratoires, services publics, brevets, vignobles, châteaux, etc.

La France a ainsi pu continuer jusqu'à ce jour à « engraisser » en toute impunité  les administrations et multiplier les bonnes œuvres grâce à ses emprunts : plusieurs dizaines de milliards d'euros par an... soit l'équivalent peu ou prou du déficit commercial.

Mais la magie du passé s’est évanouie et les marchés financiers pourraient se montrer moins accommodants. L’État français est déstabilisé et si l’on en croit les dernières statistiques, l’Italie serait en passe de dépasser la France pour la richesse par habitant ! Le temps serait-il venu de vraies réformes de structure ? Adieu les placebos façon suppression de jours fériés ou réduction des franchises sur les frais de santé...

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2025-09-23 09:47:52

Voir les 22 commentaires sur cet article

Christian (13-09-2025 10:23:35)

L'instabilité politique s'ajoute désormais aux incertitudes économiques qui remontent en fait au premier choc pétrolier, puisque le dernier budget présentant un solde positif remonte à 1974. ... Lire la suite

Bernard (11-09-2025 11:47:09)

L’endettement de la France (3 500 milliards, sans compter le « hors bilan » – c’est-à-dire les engagements à long terme de l’Etat et de ses satellites plus les prêts garantis par l’Etat... Lire la suite

Doc7538 (10-09-2025 10:36:05)

Le système de retraite par répartition actuel n'est rien d'autre qu'une pyramide de Ponzi! On sait comment ça finit...

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