Histoire de l'eau (4/4)

De la discorde aux conflits

L'eau, c'est la guerre ! C'est du moins ce que l'on entend de plus en plus dans les médias qui se font l'écho des inquiétudes de notre temps. Il est vrai que face aux sécheresses et inondations à répétition, on ne peut que constater que le sujet devient brûlant pour nombre d'États.

Pourtant, si l'on y regarde de plus près, jamais un conflit n'a été déclenché pour l'unique maîtrise de l'or bleu. Ce qui n'empêche pas le précieux liquide d'avoir souvent joué un rôle majeur dans l'Histoire...

Isabelle Grégor

Jules-Elie Delaunay, César dans la barque, 1855, Nantes, musée des Beaux-Arts.

Passera, passera pas ?

Ça commence bien : les tous premiers documents écrits que nous ayons concernant un conflit évoquent une guerre de l'eau ! Il y a près de 4 500 ans, on se battait déjà du côté de la Mésopotamie où les royaumes de Lagash et d’Umma n'avaient pas la même vision du partage des canaux d'irrigation.

Fragment de cône historique concernant le conflit entre Lagash et Umma, 3 000 av. J.-C., Paris, musée du Louvre. Il faut dire que, nous racontent les tablettes, le prince d'Umma avait détruit la borne frontalière érigée par le dieu de la Justice, Satran, pour s'installer chez son voisin.

Cet antagonisme, qui va quand même durer deux siècles, nous montre que très tôt fleuves et rivières ont servi de frontières naturelles, bien pratiques pour séparer les États, et les rivaux en général. Le mot de « rival » ne vient-il pas d'ailleurs du latin pour désigner une personne qui utilise un cours d'eau ?

Alors gare à celui qui ose s'aventurer de l'autre côté sans autorisation ! Ce n'est pas une décision toujours facile à prendre si l'on en croit les hésitations de Jules César, bien embarrassé face au Rubicon qui séparait la Gaule cisalpine de l'Italie romaine.

Jean Fouquet, Le Passage du Rubicon par César, XVe siècle, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : La Garde sur le Rhin, Le Petit Journal illustré n°1587, 1921.Ce ne sont pas tant les flots rougeâtres de ce petit torrent qui intimidaient, en ce soir de janvier 49, le chef militaire victorieux, que l'aspect symbolique du franchissement : traverser avec ses hommes en armes est une déclaration de guerre contre le Sénat.

De nombreux fleuves et rivières sont ainsi devenus des barrières qui séparent les peuples physiquement : « Au Rhin, au Rhin, au Rhin allemand, / nous voulons tous en être les gardiens ! » (La Garde au Rhin, 1840) chantaient autrefois les patriotes allemands.

Dans de nombreuses villes, on continue à se définir comme habitant « rive droite » ou « rive gauche », avec tous les sous-entendus sociologiques qui y sont liés. Il suffit d'un peu d'audace pour passer outre : « Alea jacta est ! » (« Les dés en sont jetés ! », Jules César).

De l'eau sur les cartes

Guyenne, Bourbonnais, Saintonge... Quels noms révoltants ! En ce 15 janvier 1790, il n'est plus question pour l'Assemblée constituante, en pleine création des départements, de conserver ces appellations qui fleurent bon l'Ancien Régime. À nouvelle carte, nouvelles désignations ! C'est ainsi que fleuves et rivières vont acquérir une belle notoriété avec 66 des circonscriptions baptisées de leurs noms, beaucoup plus neutres.

En prenant un peu de hauteur, on peut repérer sur le planisphère d'autres exemples : le Niger, la Jordanie (d'après le Jourdain) ou encore le Zaïre, baptisé ainsi par les Portugais qui avaient mal compris le mot « Nziari », « rivière ».

Vue aérienne du fleuve Congo près de Kisangani (anciennement Stanleyville ou Stanleystad de 1883 à 1966), ville de la république démocratique du Congo. Agrandissement : Vue aérienne de la Yamuna (Jumna, Jamna ou Yamna), rivière majeure de l'Inde, d'une longueur de 1 370 km, affluent du Gange. La Yamuna est l'une des sept rivières sacrées de l'Inde.

En 1997, à la chute du général Mobutu, le grand fleuve redevient Congo, donnant son nom à deux pays distincts : la République du Congo ou de la République démocratique du Congo (RDC).

Aujourd'hui, en Afrique comme ailleurs, beaucoup de noms de lieu choisis par les créateurs des cartes, c'est-à-dire les explorateurs et géographes occidentaux, ne sont plus les bienvenus. C'est le cas pour l'Inde que le gouvernement de Narendra Modi envisage de désigner désormais avec l'hindi « Bharat » pour mettre fin à un symbole de la colonisation anglais.

Si l'Indus va ainsi perdre quelque peu en notoriété, la rivière Gqeberha qui traverse la ville de Port Élizabeth (Afrique du Sud) accède quant à elle à la gloire en partageant officiellement son nom avec la ville. Dans le grand jeu des toponymes, les cours d'eau ont plus d'une carte à jouer !

Rivière Gqeberha dans la baie d'Algoa, à Port Elizabeth (Afrique du Sud), division d'Uitenhage, 1852. Agrandissement : Vue actuelle de Port Elizabeth.

À sec

Pas d'eau, pas de vie... Voilà un moyen efficace de mettre fin à un conflit ! Supprimer les ressources en eau d'une place-forte, d'une ville voire d'une région fait partie des stratégies les plus implacables pour fragiliser l'ennemi. Athènes ainsi en fit les frais lorsque, pendant la 2e guerre du Péloponnèse, Sparte se décida à polluer les réservoirs de la cité au mépris des règles qui géraient alors officieusement les conflits.

Grand puits du fort de Joux (Franche-Comté) créé par Vauban au XVIIe siècle sur une profondeur de 147 m. Agrandissement : Puit de la forteresse de Königstein dominant de 240 mètres la courbe de l'Elbe à 30 km au sud-est de Dresde en Allemagne.Pour les forteresses du Moyen Âge, l'approvisionnement est un tel enjeu que l'on n'hésite pas à y consacrer la moitié de l'argent nécessaire à la construction de tout le bâtiment : il faut absolument en effet que les assiégés puissent avoir à disposition un « grand puits » plongeant jusqu'à une nappe phréatique.

Le temps passe mais les méthodes restent puisqu'en puisqu'en 1991 l'Irak fit de la destruction des usines de dessalement du Koweit un objectif prioritaire ; quelques années plus tard, les Serbes entreprirent de faire plier Sarajevo en fermant les robinets de sa station d'épuration (1995). Simple mais plus réaliste que le détournement de l'Arno envisagé au XVIe siècle par Nicolas Machiavel et Léonard de Vinci pour soumettre Pise...

Le fleuve Arno à Florence, Chronique de Nuremberg, 1493. Agrandissement : Leonard de Vinci et la dérivation de l?Arno, carte conservée à l?intérieur des collections royales de Windsor.

Mais avoir accès à l'eau n'est pas suffisant, encore faut-il qu'elle soit potable ! Choléra, dysenterie et autre typhoïde ont longtemps décimé les armées, faisant plus de dégâts par exemple pendant la guerre de Crimée que les combats eux-mêmes. Heureusement, en 1915 est créé en France le Service des eaux aux armées qui s'emploie à encadrer l'approvisionnement et surveiller la qualité de l'eau.

Aujourd'hui, si des unités mobiles de traitement peuvent apporter un début de solution, procurer 10 litres d'eau par homme chaque jour reste une priorité et un défi logistique pour toute nation en guerre.

D'après William Simpson, Embarquement des malades au port de Balakhava durant la guerre de Crimée, 1855.

L'eau, conseillère en stratégie

Adaptabilité, réactivité, persévérance... Toutes ces qualités, ce sont celles de l'eau bien sûr mais aussi, selon le chinois Sun Tzu, celles que doit avoir à l'esprit celui qui ambitionne de gagner une guerre :
« Il en doit être des troupes à peu près comme d’une eau courante. De même que l’eau qui coule évite les hauteurs et se hâte vers le pays plat, de même une armée évite la force et frappe la faiblesse. [...] Pour vous, si, en parcourant les rangs de votre armée, vous voyez qu’il y a du vide, il faut le remplir ; si vous trouvez du surabondant, il faut le diminuer ; si vous apercevez du trop haut, il faut l’abaisser ; s’il y du trop bas, il faut le relever. L’eau, dans son cours, suit la situation du terrain dans lequel elle coule ; de même, votre armée doit s’adapter au terrain sur lequel elle se meut. L’eau qui n’a point de pente ne saurait couler ; des troupes qui ne sont pas bien conduites ne sauraient vaincre » (L'Art de la guerre, VIe siècle av. J.-C.).

Bataille de la riviére Tho-Xuong opposant la Chine et le Vietnam, 1788, Hanoï.

Alliée aquatique

S'il est bien un peuple qui a compris l'intérêt des fleuves et rivières pour mener à bien des expéditions guerrières, ce sont bien les Vikings ! De la Tamise à la Seine, du Danube à la Volga, leurs fameux drakkars à fond plat ont terrifié pendant près de deux siècles (IX-XIe siècles) les habitants d'une bonne partie de l'Europe.

Pour les contrer, on bâtit châteaux, bastions et ponts fortifiés, souvent en vain : que faire face à ces hommes très mobiles qui menaient des razzias éclairs sur des sites d'une grande richesse, puisque les villes et monastères pillés avaient au préalable bénéficié de ces mêmes cours d'eau pour se développer ?

Enluminure du XVe siècle illustrant une hagiographie d'Edmond le Martyr représentant les déprédations commises par les frères vikings Hinguar (Ivar) et Hubba (Ubba) dans le Nord de l'Angleterre, Londres, British Library. Agrandissement : Anker Lund, Vikings sur une plage : le vieux barde raconte ses histoires, XIXe siècle.

Plus discrètement, de nombreuses expéditions mirent à profit ces voies de communication pour s'avancer dans les pays convoités afin d'en évaluer avantages et dangers. On peut penser au début du XIXe siècle à l'aventure de Lewis et Clarke qui firent confiance au fleuve Missouri pour s'enfoncer vers l'Ouest du continent américain, ou encore à la mission d'exploration du Mékong (1866-1868) qui devait permettre à la France de commencer à imposer sa présence dans la péninsule indochinoise et de s'ouvrir une route fluviale vers la Chine.

Charles Marion Russel, Lewis et Clark sur la rivière Columbia, 1905, Amon Carter Museum of American Art, Fort Worth, Texas.Mais lorsque l’urgence se fait sentir, ce n’est plus pour leur fonction de voies de communication que l’on apprécie fleuves et rivières, mais bien pour les montagnes d'eau qu’ils représentent. Pourquoi ne pas s’en servir pour arrêter l’armée adverse ?

Après tout, les Hollandais ont montré l’efficacité de la méthode en ouvrant les écluses de Muyuden en juin 1672 sans craindre d’inonder leur plat pays pour mettre en échec les armées de Louis XIV.

Ancien billet de banque belge montrant Hendrik Geeraert qui a joué un rôle important dans la bataille de l'Yser en 1914.En octobre 1914, lors de l’invasion de la Belgique par les armées allemandes, un modeste éclusier du nom d’Henri Geeraert reprend l’idée et convainc l’état-major d’ouvrir les digues de l’Yser à Nieuport de façon à laisser l’eau de mer remonter dans les plaines. En quelques jours, l’avancée des troupes allemandes est stoppée net. Cette stratégie permit au roi Albert Ier de rester maître d’une portion de son pays tout en stabilisant le front jusqu’en 1918.

De bien fragiles barrières

Considérés jusqu'alors comme des atouts, les cours d'eau peuvent devenir pour les populations de véritables instruments de mort. C'est le cas lorsque des régions entières sont noyées par la rupture de digues, comme lorsque le Kuomintang chinois décida de détruire celles retenant les eaux du fleuve Jaune pour empêcher l'avancée des Japonais, provoquant la mort de centaines de milliers de civils (1938).

Troupes chinoises franchissant le le fleuve Jaune, 1938. Agrandissement : Forces japonaises portant secours à des habitants de la zone inondée par le fleuve Jaune, 1938.À l’été 1972, c’est le fleuve Rouge qui est observé avec crainte après le bombardement de ses digues par les Américains. Ceux-ci, discrètement, ont largué des torpilles à la racine des digues, dans la concavité des méandres, où le courant du fleuve est le plus fort. Ainsi les ont-ils fragilisées en vue d’inonder la plaine du Tonkin (Nord-Vietnam).

Heureusement pour les Nord-Vietnamiens, alertés par le géographe Yves Lacoste, les réparations en urgence et l’absence de crue significative permirent d’éviter le pire. Lorsque l’on connaît son rôle dans la fin de la guerre du Vietnam, on comprend l’impact qu’eut cette  « guerre des digues » sur le conflit.

40 ans plus tard, ce sont cette fois les États-Unis qui, à la tête de la coalition internationale, permirent d’éviter un scénario catastrophe en aidant à la reprise du barrage de Mossoul, passé en août 2014 aux mains de l’État Islamique.

Le barrage de Kakhovka en 2013 détruit le 6 juin 2023. La rupture s'est produite à la hauteur du portique de manutention. Agrandissement : Villages de la rive gauche du Dniepr, sous occupation russe, sous l'eau après la rupture du barrage de Kakhovka.Si l'infrastructure construite sur le Tigre ne céda pas, son homologue de Kakhovka, dans le sud de l'Ukraine, connut un sort moins heureux puisqu'il fut partiellement détruit en juin 2023, contrariant les plans de l'armée ukrainienne.

Notons qu'au-delà des questions stratégiques, l'événement eut un large retentissement médiatique lié aux nouvelles préoccupations de l'opinion : désormais ce sont aussi les conséquences écologiques qui sont évaluées et qui peuvent servir d'instrument de chantage.

Babylone immergée

En 689 avant notre ère, le roi assyrien Sennachérib se met en colère : il n'en peut plus de Babylone, cette ville qui ose le défier. Il décide donc non seulement de l'assiéger mais de la faire totalement disparaître, par le feu et par l'eau. On dit ainsi qu'il aurait fait détourner le cours de l’Euphrate pour la noyer, vision d'apocalypse qui n'est pas sans rappeler le fameux Déluge. Voici son témoignage :
« J'ai détruit la ville et les maisons, depuis les fondements jusqu'aux toits, et j'y ai mis le feu. J'ai détruit les murs intérieurs et extérieurs de la ville, les temples, les tours de briques et d'argile - autant qu'il y en avait - et j'ai jeté le tout dans le canal d'Arahtu. J'ai creusé un fossé à l'intérieur de la ville et j'ai ainsi nivelé la terre sur son emplacement avec de l'eau. J'ai détruit jusqu'au tracé de ses fondations. Je l'ai aplatie plus qu'aucune inondation n'aurait pu le faire. Afin que l'on ne se souvienne jamais du site de cette ville et de ses temples, je l'ai dévasté avec de l'eau, de sorte qu'il est devenu une simple prairie » (Inscription de Sennachérib commémorant la destruction de Babylone, VIIe siècle av. J.-C.).

Au cœur des tensions

Si aucun conflit ne s'est encore officiellement déclenché à cause de problèmes d'accès à l'eau, des désaccords existent, exacerbant les relations entre États. Comment l'Égypte pourrait-elle rester indifférente à la construction, en Éthiopie, du grand barrage de la Renaissance sachant qu'elle est totalement dépendante des eaux du Nil ?

De la même façon, les pays d'Asie centrale ne peuvent se passer de l'eau de l'Amou-Daria, de plus en plus exploité par l'Afghanistan, tandis que le Pakistan est tributaire du cours de l'Indus qui prend sa source au Tibet.

Berger au bord de la rivière Amou-Daria (Xorazm, Ouzbékistan). Agrandissement : Pompage de l'eau d'Amou-Daria.

La Chine, avec ses 6 000 barrages, est d'ailleurs un des acteurs incontournables de la gestion de l'eau dans la région au point d'inquiéter l'Inde voisine qui s'attache à consolider militairement sa propre position dans l’Himalaya, berceau notamment du Gange. Quant aux glaces des pôles, elles commencent à être regardées avec gourmandise...

Au Moyen Orient, la Turquie ne manque pas de rappeler que c'est elle qui contrôle le Tigre et l'Euphrate, plaçant de fait ses voisins irakiens et syriens sous sa dépendance. Mais c'est actuellement vers le Jourdain que les regards se portent : ses eaux, partagées entre le Liban, la Syrie, la Jordanie et Israël, prennent pour une bonne part leur source sur le plateau du Golan annexé en 1981, à la suite de la Guerre des Six Jours, par l'État hébreu.

Nikanor Chernetsov, Enbouchure du Jourdain, 1854. Agrandissement : Le Porteur d'eau national d'Israël : le plus grand projet d'eau en Israël, achevé en 1964. Transférer l'eau de la mer de Galilée, au nord du pays, vers le centre très peuplé et le sud aride. Il mesure environ 130 kilomètres. Jusqu'à 72 000 mètres cubes peuvent s'écouler à travers le transporteur chaque heure.

Celui-ci, qui a construit en 1964 un aqueduc traversant le pays pour transporter une partie de l'eau du lac de Tibériade vers les cultures du désert du Néguev, profite également des importantes nappes phréatiques de la Cisjordanie qui lui procurent 30 % de ses besoins. Le ressentiment est donc fort dans toute la région qui se sent dépossédée de son eau, en grande partie contrôlée par Israël qui possède désormais un atout majeur dans son jeu.

Le piège

Il est des rivières qui ont laissé un souvenir douloureux dans la mémoire de certains peuples. C'est le cas de la Bérézina que la comédienne Louise Fusil traverse en compagnie de la Grande Armée dans sa déroute de 1812...
« Lorsque le pont se rompit, nous entendîmes un cri, un seul cri poussé par la multitude, un cri indéfinissable ! Il retentit encore à mon oreille, toutes les fois que j’y pense. Tous les malheureux restés sur l’autre bord de la rivière, tombaient écrasés par la mitraille.
C’est alors que nous pûmes comprendre l’étendue de ce désastre. La glace n’étant pas assez forte, elle se rompait et engloutissait hommes, femmes, chevaux, voitures. Les militaires, le sabre à la main, abattaient tout ce qui s’opposait à leur salut, car l’extrême danger ne connaît pas les lois de l’humanité ; on sacrifie tout à sa propre conservation. Nous vîmes une belle femme, tenant son enfant dans ses bras, prise entre deux glaçons, comme dans un étau. Pour la sauver, on lui tendit une crosse de fusil et la poignée d’un sabre, afin qu’elle pût s’en faire un appui ; mais elle fut bientôt engloutie par le mouvement même qu’elle fit pour les saisir »
(Souvenirs d'une actrice, 1841).

Victor Adam, La Bérézina, Saint-Pétersbourg, musée de l'Ermitage. Agrandissement : Anonyme, La Grande Armée traversant la Bérézina le 28 novembre 1812, avant 1850, Paris, Musée de l'Armée.

Chacun pour soi ?

4 % de son débit d'origine : c'est ce qui reste au fleuve Colorado lorsqu'il parvient enfin sur les côtes pacifiques !

Saigné tout au long de son parcours pour arroser cultures et villes (dont Las Vegas, en plein désert), le grand fleuve souffre d'être géré par des États fédéraux qui ignorent toute perspective nationale, voire internationale puisqu'il se jette dans l'océan au Mexique. Ce cas extrême est un bon exemple des tensions qui peuvent apparaître lorsque les intérêts divergent dans un même pays entre différentes familles de consommateurs.

C'est le cas en France où la sécheresse frappe de façon de plus en plus implacable des territoires entiers, comme le Roussillon en 2023 où des livraisons d'eau ont dû être organisées.

Vue aérienne de la bassine agricole de Pouillac (Cramchaban, Charente-Maritime) en 2021. Agrandissement : Vue aérienne de la bassine de Nouaillé-Maupertuis (Vienne, Nouvelle-Aquitaine) construite en 2012. Elle s'étend sur 1,5 ha et peut contenir jusqu'à 240.000 m3 d'eau.Elle a été dégradée à coups de cutters le 25 février 2022.Indispensable à la filière agricole qui représente 58 % des prélèvements dans notre pays, mais aussi au secteur de l'énergie (12 % de la consommation), l'eau se retrouve désormais au cœur de batailles qui ne sont plus simplement juridiques : on en a une illustration avec les violences qui entourent l'affaire des mégabassines, ces « retenues de substitution » financées à 80 % par l'argent public et censées fournir pendant les grosses chaleurs l'eau pompée en hiver dans le sol.

Aux opposants qui dénoncent le vol d'un bien commun par quelques-uns, les adeptes répondent contraintes économiques et obligation d'évoluer face au réchauffement climatique. Ce sont bien ici deux visions du partage de l'eau qui entrent en conflit, deux conceptions d'une ressource précieuse qui risque de plus en plus de mériter son surnom d'« or bleu ».

Quand l'eau apaise...

Si le tableau est inquiétant, soyons honnêtes : les cours d'eau n'ont pas toujours été pour les différentes nations un prétexte pour s'écharper ! Non seulement ils ont été bien utiles au transport des hommes, des marchandises et des idées, mais certains ont même joué un rôle non négligeable dans des processus de paix.

La Bidassoa, par exemple, dans le Pays basque, a eu l'honneur d'accueillir sur son île aux Faisans les officiels français et espagnols chargés d'établir un traité de paix entre les deux pays, et par la même occasion de définir les noces entre Louis XIV et Marie-Thérèse.

Claude Deruet, Allégorie du traité de paix des Pyrénées igné le 7 novembre 1659, Château de versailles. Louis XIV suivi d'Anne d'Autriche et de son frère Philippe,duc d'Anjou accueillis par Minerve, Vénus et Junon qui leur présentent la couronne d'Espagne.

Beaucoup plus loin, une baraque construite sur le fleuve Niemen vit le 25 juin 1807 la rencontre entre Napoléon Ier et son homologue russe Alexandre Ier pour se mettre d'accord sur l'avenir de l'Europe.

C'est aussi dans une perspective de paix qu'en 1960 est signé sous l'égide de la Banque mondiale un accord entre le Pakistan et l'Inde au sujet de l'Indus dans le but d'attribuer des affluents à chaque pays selon ses besoins spécifiques.

Même s'il n'évite pas les tensions, ce traité unique au monde aura certainement permis d'éviter un affrontement direct entre deux voisins rivaux. Et il n'est pas le seul à promouvoir des solutions pacifiques, puisque l'on compte près de 440 accords à travers le monde. L'hydrodiplomatie est un concept qui a de beaux jours devant lui...

Pierre-Adrien Lebeau, Entrevue de Leurs Majestés Impériales Napoléon [?] et Alexandre Ier [?], après 1807, château de Fontainebleau. Agrandissement : Gioacchino Serangeli, Adieux de Napoléon et d'Alexandre après la paix de Tilsit, 9 juillet 1807, Château de versailles.

Boire sans soif, vraiment ?

De l'eau, on en a ! Ce sont près de 40 000 km3 d'eau douce que la Terre met à notre disposition tous les ans dans ses cours d'eau et autres nappes souterraines, une quantité largement suffisante pour couvrir les besoins de la population mondiale (moins de 6 000 km3/an).

Labourage d'une rizière en Chine avec un buffle d'Asie. Agrandissement : Rizières inondées au Japon.Mais ces chiffres en cachent d'autres, beaucoup plus inquiétants : il faut près de 4 000 litres du précieux liquide pour fournir un kilo de riz, et près de 6000 pour un t-shirt indien en coton, plante dont la culture intensive a engendré l'assèchement de la mer d'Aral.

Lorsque l'on sait que la population ne cesse d'augmenter et aspire à un mode de vie à l'occidentale, on peut être inquiet... Pourra-t-on offrir à tout-un-chacun les 330 litres qu'engloutit chaque jour un Canadien pour sa nourriture, son habillement, son confort ?

Aujourd'hui l'urgence reste d'abord de fournir un accès à une eau tout simplement potable pour le ¼ de l'humanité qui peine encore à s'en procurer. Si des progrès ont bien été obtenus, le développement des pollutions, les sécheresses à répétition et les déplacements de populations rendent toujours très aléatoire ce que les Nations-Unies ont pourtant reconnu en 2010 comme un « droit fondamental de l'Homme ».

Bibliographie

Franck Anctil, L'Eau et ses enjeux, éd. De Boeck, 2008,
David Blanchon, Atlas mondial de l'eau. Défendre et protéger notre bien commun, éd. Autrement, 2022,
Franck Galland, Guerre et Eau, l’eau enjeu stratégique des conflits modernes, éd. Robert Laffont, 2021.


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Publié ou mis à jour le : 2024-03-15 19:40:04

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