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2 ou 3 choses que l'on ne vous dit jamais sur le capitalisme

Ha-Joon Chang (Seuil, 356 pages, 21 euros,  2012)

2 ou 3 choses que l'on ne vous dit jamais sur le capitalisme

Ha-Joon Chang, économiste d'origine coréenne, enseigne à l'Université de Cambridge. C'est l'étoile montante de l’économie hétérodoxe anglo-saxonne. Sur un ton léger et drôle, avec un grand talent de vulgarisateur, il passe en revue 23 contre-vérités diffusées par le discours dominant et les médias.

On découvre ainsi notamment, que : les marchés libres n’existent nulle part ; les politiques de libre-échange n’ont jamais sorti un pays de la pauvreté ; la firme globale apatride est une légende, l’invention du lave-linge a davantage changé le monde que celle d’Internet ; il nous faudrait des marchés financiers moins efficients et non pas davantage ; on n'a pas besoin de bons économistes pour mener de bonnes politiques économiques ; nous ne sommes pas dans une économie postindustrielle ; ce qui est bon pour General Motors ne l’est pas forcément pour les États-Unis ; les entreprises ont toujours une nationalité d'appartenance etc.

Voici quelques aphorismes que démonte allègrement l'économiste : 

Nous ne vivons pas dans une ère postindustrielle

Dans les deux dernières décennies, des économistes, des commentateurs et des chefs d'entreprise ont développé l'idée que nous entrions dans une ère postindustrielle, où les services deviennent prédominants tandis que devient marginale la production de produits manufacturés ou agricoles.

Certains managers, comme Serge Tchuruk, Pdg d'Alcatel, se sont flattés de développer une entreprise «sans usines», qui délèguerait à des partenaires extérieurs les tâches anecdotiques de production et s'en tiendrait aux activités de recherche et surtout de marketing. Ce choix a été fatal à Alcatel (après une fusion avec l'Américain Lucent, ce géant de l'électronique est aujourd'hui au bord de la ruine). 

Tout bonnement, Chang note que jamais nous n'avons été autant entourés d'objets manufacturés (ordinateurs, portables...), pour la plupart fabriqués aujourd'hui en Asie. Comment croire dans ces conditions à l'avènement d'une société postindustrielle ?

Le paradoxe tient à l'évolution relative des coûts. Grâce à l'automatisation, le prix des objets manufacturés a considérablement diminué dans les trois dernières décennies. Dans le même temps, les services à la personne et les services aux entreprises n'ont pour ainsi dire pas évolué. Une coupe de cheveux ou un repas au restaurant demandent autant de travail aujourd'hui qu'il y a trente ans. 

Chang s'est amusé à réévaluer l'évolution du poids de l'industrie en Angleterre à prix constants et, sans surprise, il observe que le poids de l'industrie dans le pays a beaucoup moins régressé qu'il y paraît. Et il souligne qu'il y a à négliger l'industrie. Celle-ci demeure le fer de lance de l'activité économique. C'est elle qui nourrit les services et permet de financer les importations.

Aucun pays ne peut assurer sa prospérité sans une solide base industrielle (à part peut-être les Seychelles, micro-État voué au tourisme de luxe). La Suisse et Singapour, réputés pour leurs services de haut niveau, disposent par ailleurs d'une industrie remarquable. Les États-Unis, connus comme exportateurs de services (cinéma...), ne réalisent avec ceux-ci que 1% de leur PIB (Produit Intérieur Brut), beaucoup moins que leur déficit en biens industriels (4% du PIB). 

L'intérêt des actionnaires ne coïncide pas avec celui des entreprises 

Les néolibéraux ont divugué l'idée selon laquelle les actionnaires, propriétaires des entreprises, ont un intérêt évident à leur bonne marche et à ce que leurs performances soient le plus élevées possible. En foi de quoi, dans les années 1980, on a aménagé la rémunération des managers de façon qu'ils soient très directement intéressés à la «maximisation de la valeur pour l'actionnaire» et on leur a proposé des stock-options, un complément de rémunération basé sur la valeur de l'action.

C'est ainsi qu'aujourd'hui, les dirigeants des grandes entreprises atteignent des niveaux de rémunération astronomiques sans lien avec les performances objectives de leur entreprise (emploi, bénéfices, compétitivité, croissance...).

Chang renverse allègrement ce simplisme aux terribles conséquences en rappelant que les actionnaires sont aussi les plus «mobiles» des parties prenantes de l'entreprise. Les cadres et les salariés attendent de l'entreprise bien-être et sécurité. Ils ont intérêt à sa bonne marche pour y demeurer dans les meilleures conditions possibles, à l'abri du chômage. Rien de tel pour les actionnaires qui, sauf dans les entreprises familiales, visent l'enrichissement rapide, en se payant au besoin «sur le dos de la bête».

Ce risque a déjà été entrevu par Adam Smith, père de l'économie classique, qui craint que actionnaires ne prennent des risques inconsidérés dès lors que chacun ne possède qu'une partie limitée du capital...

Éduquer davantage n'est pas en soi un facteur de performance

Il n'y a pas aujourd'hui de lien évident entre le niveau d'éducation d'un pays et ses performances économiques.  «En 1960, le taux d'alphabétisation à Taïwan n'était que de 54%, alors qu'aux Philippines, il était de 72%. Malgré son plus faible niveau d'éducation, Taïwan a réussi depuis l'une des plus belles croissances économiques de l'histoire de l'humanité, tandis que les Philippines se sont assez mal comportées...».

Pour Chang, le paradoxe vient pour l'essentiel de ce que l'économie moderne ne requiert plus beaucoup de main-d'oeuvre qualifiée. Une poignée de scientifiques, d'ingénieurs, de cadres et de techniciens de haut niveau suffit à développer l'«économie du savoir» et faire fonctionner des entreprises très largement automatisées.

Autour de ces dernières s'activent des «petites mains» auxquelles on ne demande aucune qualification spéciale. C'est à peine si elles ont besoin de savoir lire et compter. Il en va ainsi des manutentionnaires, vigiles, personnels d'entretien, employés de magasin et domestiques, qui font un retour en force, parfois même avec des aides fiscales aux employeurs. Les salariés qui ont besoin d'une qualification acquièrent en général celle-là sur le tas, dans l'entreprise, par le biais de l'apprentissage, plus souvent qu'à l'école.

Pourquoi, dans ces conditions, requiert-on des niveaux d'études sans cesse plus élevés ? En premier lieu pour organiser la compétition et ce que les économistes appellent la fonction de «tri». En France, on requiert aujourd'hui cinq années d'études supérieures pour les professeurs de classes maternelles, sans que ces études aient quoi que ce soit à voir avec le métier d'enseignant, simplement pour justifier le niveau de rémunération de ces éducateurs et les attirer en nombre suffisant.

De l'utilité paradoxale des règlementations

Chang remet en selle la théorie d'Herbert Simon, Prix Nobel d'économie 1978, sur le rôle de l'État (page 219). Simon souligne la complexité croissante de nos sociétés et l'impossibilité pour tout acteur économique de prendre en compte tous les paramètres qui peuvent entrer dans chacune de ses décisions. Le seul moyen d'arriver à une prise de décision à peu près rationnelle est de limiter l'éventail des choix et c'est là que peut utilement intervenir l'État ! De façon paradoxale, par ses règlementations, il simplifie en effet les prises de décision. 

Pour Chang, «la théorie de Simon montre que de nombreuses réglementations fonctionnent non pas parce que l'État voit nécessairement plus clair que les réglementés (bien que cela puisse arriver) mais parce qu'elles limitent la complexité des activités». Un peu comme quand l'on établit une convention pour faire la queue à l'arrêt du bus afin que chacun n'ait pas à calculer indéfiniment sa position optimale...

Joseph Savès

Publié ou mis à jour le : 10/06/2016 09:42:47

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