La neutralité suisse

2- Havre de paix

Depuis le XIXe siècle, la Suisse se distingue sur la scène internationale. Outre le chocolat, la fondue et la raclette, sa spécialité reconnue est… la neutralité ! Un statut et une politique ébauchés dans la douleur au XVIe siècle et qu’il n’est pas toujours facile de faire admettre, lorsque la guerre sévit aux frontières du petit État, fédéraliste, multiculturel et plurilingue.

Les Européens reprochent à la Confédération helvétique de laisser les autres se battre à sa place, en spectateur indifférent. Faut-il s'en étonner puisque la neutralité est le moyen pour un petit État de ne pas être impliqué dans les querelles des grands ? C'est aussi une manière de servir la paix par des médiations impartiales.

Hervé de Weck

Soldats suisses à la frontière pendant la Première Guerre mondiale (carte postale)

La Suisse terre d'asile

De 1798 à 1803, la Suisse est occupée par les révolutionnaires français et transformée en  « république-soeur », la République Helvétique. Près de Zurich se déroule une bataille décisive entre Masséna et le Russe Souvarov. La Suisse redevient ensuite une Confédération, mais sous protectorat napoléonien, ce qui l'amène à fournir quatre régiments à la Grande Armée.

Au congrès de Vienne, en 1815, la neutralité de la Suisse est pour la première fois officiellement reconnue par les grandes puissances (France, Prusse, Grande-Bretagne, Russie). Elles trouvent intérêt à ce que ce petit État, au cœur du continent, garantisse le libre passage des grandes transversales alpines.

Inter Arma Caritas,  dessin de Carl Moos, 1914, GenèvePendant la Restauration et la période de la Sainte-Alliance, la Suisse est une terre d’asile pour de nombreux opposants aux gouvernements voisins, ce qui a l'heur de mécontenter ces derniers. Mais le droit d’asile relève des cantons et ceux-ci, la plupart du temps, se montrent inflexibles face aux demandes des puissances étrangères.

En janvier 1871, au plus fort de la guerre franco-prussienne, l'armée française de l'Est, dite « armée Bourbaki », du nom de son général, est acculée à la frontière jurassienne par les Allemands. Le général, accablé par la défaite, est remplacé par le général de Clinchant. Celui-ci obtient in extremis du commandant en chef suisse, le général Herzog, un accord d'internement pour ses troupes, le premier du genre.

Sur les 140 000 hommes, manquant de tout et décimés par le froid et la faim, 87 000 se présentent au poste-frontière des Verrières et de trois autres localités les 1er et 2 février 1871. Après avoir remis leurs armes, ils sont accueillis avec bienveillance par la population suisse. En témoigne l'impressionnant « Panorama Bourbaki », à Lucerne (ci-dessous). Avec l'accord du chancelier Bismarck, ils rentreront en France six semaines plus tard, après la signature des préliminaires de paix. À l'exception de 1 700, morts de maladie ou d'épuisement.

Panorama Bourbaki (détail de la peinture panoramique de Lucerne, Suisse)

Pendant la Première Guerre mondiale, la Suisse mène à bien un programme d’échange de soldats malades ou blessés entre la France et l’Allemagne. Elle prend en charge aussi des civils français expulsés des territoires occupés par les autorités allemandes. Par trains entiers, ils convergent via Genève en direction d’Evian.

La Suisse, île de la paix (dessin de X Wehrli, Bâle, 1917)Havre de paix au cœur d'un continent en guerre, elle voit affluer aussi les exilés, les réfractaires et les déserteurs. Il y a l'écrivain Romain Rolland. Se trouvant à Genève au moment de la déclaration de guerre, et trop âgé (48 ans) pour être mobilisé, il reste en Suisse et publie dans Le Journal de Genève un vibrant appel à la paix : Au-dessus de la mêlée. Il lui vaudra le Prix Nobel de littérature 1915.

Il y a aussi Lénine, qui se morfond en exil avec sa femme à Berne puis Zurich. Il participe aux activités du Parti socialiste zurichois et rédige un nouvel opuscule, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, quand soudain, il apprend que le tsar a été renversé. Le 9 avril 1917, il quitte subrepticement Zurich dans un train blindé et traverse l'Allemagne, avec la complicité active du gouvernement allemand, pour pimenter à sa manière cette révolution démocratique.

Gardons pour la fin les artistes réunis autour du poète Tristan Tzara. Ces jeunes gens ont fait le choix de refuser la mobilisation. En février 1916, dans un cabaret de Zurich, ils proclament l'avènement du mouvement Dada ou « dadaïsme », un pied de nez à l’art officiel et à la guerre.

Une neutralité difficile à préserver

Neutralité de la Suisse durant la Première Guerre mondiale (carte postale)En 1914, persuadé que la France est son ennemi potentiel le plus dangereux, le chef de l’état-major général Theophil von Sprecher s'enquiert auprès de ses homologues austro-hongrois et allemands du moyen de gagner du temps en cas d’invasion ! Il est vrai que la France a conçu un plan « H » (comme Helvétie) d’invasion car elle  craint  que la neutralité suisse soit violée par l'Allemagne comme l'a été celle de la Belgique.

En 1915, en pleine guerre mondiale, Pierre de Coubertin transporte de Paris à Lausanne le Comité International Olympique (CIO) fondé dix ans plus tôt, en vue de le placer sous la protection de la neutralité helvétique.  

Après le conflit, la Suisse adhère à la Société des Nations (SDN). En hommage à sa neutralité active, celle-ci choisit à son tour de s'installer à Genève.

Grâce à sa situation géographique et surtout à la neutralité helvétique, Genève a déjà accueilli le Comité international de la Croix-Rouge fondé à l'initiative du banquier genevois Henri Dunant en 1864. Il s'agit d'une association de droit privé, soutenu par le gouvernement suisse.

Neutralité de la Suisse (dessin de Pilet, Golaz, Nebelspalter)Aujourd'hui, la Suisse héberge environ 250 organisations internationales, sans doute un record mondial.

Parmi elles l'Organisation internationale du travail (OIT, Genève), l'Organisation mondiale de la santé (OMC, Genève), l'Organisation mondiale du commerce (OMC, Lausanne), l'Union postale universelle (Berne)...

Les bords du lac Léman, paisibles et accueillants, sont aussi le lieu de plusieurs conférences internationales majeures. À Locarno, sur le lac Majeur, en 1925, Allemands, Belges, Britanniques, Français et Italiens concluent un pacte de garantie mutuelle et mettent au point des procédures d’arbitrage. En 1954, à Genève, on en finit avec la guerre de Corée et la première guerre d'Indochine.

Plus près de nous, c'est encore à Genève en 2013-2015 que l'Iran a été admis à rentrer dans le concert des nations.

Les tourments de la Seconde Guerre mondiale

Colonne de soldats traversant Lucerne lors de la mobilisation en septembre 1943, Max Albert Wyss,  fond de documentation photographique du Canton de Luzern1.Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse n’a pas été envahie par Hitler pour des raisons diverses, entre autres la détermination de son armée et la solidité de sa fortifications, la stratégie du Réduit national et la menace de détruire les traversées ferroviaires alpines.

L’Allemagne avait aussi besoin de biens d'équipement suisses et, avec de l'or, se procurait des francs suisses convertibles pour financer ses importations.

Comme lors de la guerre précédente, la Confédération a été confrontée à l'afflux de réfugiés. Les internés français du 45e corps d’armée du général Daille, entrés en Suisse en juin 1940, ont pu rentrer en Zone libre au début de l’année 1941. Le pays a aussi accueilli pendant le conflit un total de 60 000 réfugiés dont la moitié de juifs.

En 1995, la Suisse – ses autorités, qui n’ont aucune culture du renseignement, tombent des nues ! – s'est vue attaquée par le Congrès Juif mondial au nom des « Fonds juifs en déshérence ». À la suite de cette opération, les banques suisses qui, contrairement à d’autres, ont conservé leurs archives comptables, se sont vues obligées de verser un milliard et demi de francs suisses au Congrès juif mondial. Il s'agit de dépôts appartenant à des victimes du nazisme.

L'indépendance avant tout

Patrouille dans les Alpes pendant la Seconde Guerre mondiale.Il faut bien retenir que la neutralité est pour la Suisse un moyen de sauvegarder son indépendance. Elle n'est pas un but en soi. Dans la constitution fédérale actuellement en vigueur, seuls les articles 173 et 185 l'évoquent :
- « L'Assemblée fédérale (…) prend les mesures nécessaires pour préserver la sécurité extérieure, l'indépendance et la neutralité de la Suisse. »
- « Le Conseil fédéral prend de mesures pour préserver l’indépendance et la neutralité de la Suisse. »

La Confédération est devenue le 190e Etat membre de l'Organisation des Nations Unies en 2002 seulement, sans avoir jamais cessé de participer aux activités de ses institutions spécialisées, dont la plupart ont leur siège à Genève.

En 1989, son armée alignait encore des effectifs et des moyens considérables (800 000 hommes). Ces citoyens-soldats ont leur arme personnelles et des munitions de premier recours à la maison afin de faire face à une attaque-surprise. Le pays consacre à sa Défense 4,5% du produit national brut (environ trois fois plus que les autres pays européens). Ses atouts ne sont pas négligeables : il a la couverture militaire la plus dense d’Europe avec 15 soldats au km2 contre 1,5 en moyenne dans les pays voisins.

La Suisse et la neutralité en 2007, caricature de Claude Büschi. Bien que peu mobile, l'armée assure le quadrillage du pays par la superposition de troupes d’élite (réservistes de 20 à 32 ans), de landwehr (soldats de 33 à 42 ans) et de landsturm (réservistes de 43 à 50 ans). Dans la mesure du possible, les compagnies sont formées d’hommes parlant la même langue. Au niveau bataillon et brigade, il y a des formations de gens parlant différentes langues nationales. Au sein des états-majors, chacun a le droit de parler dans sa langue, les autres doivent le conprendre.

Des abris militaires et de nombreux ouvrages fortifiés augmentent leur capacité de résistance. L’essentiel de la population trouverait place dans des abris de protection civile, en temps de guerre aérienne ou nucléaire.

La réforme « Armée 95 » a entraîné en 1995 une importante diminution des effectifs, des armements et des capacités opérationnelles mais l'aggravation de la situation internationale et la menace terroriste depuis 2010 ont conduit à un renversement de politique.

Bibliographie

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« Neutralité suisse: son avenir ? », Brunner Hans-Peter, Revue militaire suisse, avril 2001, pp. 9-13,
Lambris dorés et coulisses. Souvenirs d’un diplomate, Brunner Edouard, Genève, Georg, 2001,
« Le maniement de notre neutralité durant la Guerre froide », 1950 – 1990 : la Suisse et la Guerre froide, Brunner Edouard, Berne, Association suisse d’histoire et de science militaires, 2003, pp. 31-41,
La neutralité suisse dans l’optique du Comité international de la Croix-Rouge, Bugnion François, Genève, 2004,
« La neutralité de la Suisse au carrefour de l’Europe », Dominicé Christian, Semaine judiciaire, 23/1991, pp. 396-435,
« Le martyre de la neutralité », La Suisse face à l’Empire américain. L’or, le Reich et l’argent des victimes, Langendorf Jean-Jacques, Genève, 1997, pp. 25-92,
« Grandeur et scandale de la neutralité », Les conditions de la survie. La Suisse, la Deuxième Guerre mondiale et la crise 90, Langendorf Jean-Jacques, Lausanne, 2002, pp. 185-208,
Histoire de la neutralité. Une perspective, Langendorf Jean-Jacques, Gollion, Infolio, 2007,
La neutralité de la Suisse, Berne, DDPS, 4e édition revue et corrigée, 2014,
« Neutralité », Dictionnaire historique de la Suisse, t. 9, pp. 191-196,
« La neutralité en question », Torelli Maurice, Revue générale de droit international public, Ricklin Alois, 96/1992, pp. 5-43,
« La Suède, la Hollande, la Belgique et la Suisse en période de crise... Neutralité et défense militaire », Weck Hervé de, Revue militaire suisse, février, avril 1990, pp. 80-96, 195-207,
« Une mission suisse pour la paix en Algérie en 19161-1962 – Les pré-négociations secrètes algéro-françaises », Weck Hervé de, Revue militaire suisse, avril 2004, pp. 32-40,
« L’ennemi peut venir de l’Ouest et du Nord-Est : le corps d’armée de campagne 1, un holding à la tête de Janus (1970-1990) », Weck Hervé de, La planification de la défense combinée dans l’Armée 61, actes du colloque du 17 octobre 2008, Berne, association suisse d’histoire et de science militaire, 2009, pp. 177-206,
La Suisse peut-elle se défendre seule ?, Weck Hervé de, Bière Cabédita, 2011.

L'auteur : Hervé de Weck

Hervé de Weck est citoyen suisse, historien et colonel de milice des troupes mécanisées. Officier de renseignement dirigeant du corps d'armée de campagne 1 (1992-2003). Responsable des publications de la Société jurassienne des officiers et de la Commission suisse d’histoire militaire. Secrétaire général adjoint et trésorier de la Commission internationale d'histoire militaire (1980-2005). Rédacteur en chef de la Revue militaire suisse (1991-2006).

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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