25 septembre 1609

« Journée du guichet » à Port-Royal

Le 25 septembre 1609, émotion à l'abbaye de Port-Royal. L'abbesse Jacqueline Arnauld (Mère Angélique pour les religieuses), 18 ans, refuse de recevoir son père et son frère au guichet du couvent.

Cette journée dite « Journée du Guichet » marque le début d'une querelle religieuse et intellectuelle qui va parcourir tout le XVIIe siècle français, que l'on qualifie parfois de « Siècle des Saints » (François de Sales, Vincent de Paul etc) tant il est en rupture avec la vague de déchristianisation et de doute du siècle précédent.

André Larané
Mère Agnès et Mère Angélique Arnauld, abbesses de Port-Royal (peinture à l'huile, Philippe de Champaigne, collection particulière, France)

Une famille passionnée

Jacqueline Arnauld est l'un des vingt enfants d'Antoine Arnauld (dont dix morts en bas âge). Ce célèbre avocat du Parlement de Paris, procureur général de Catherine de Médicis, a hérité sa charge de son père, M. de La Mothe-Arnauld, chef protestant passé du côté catholique.  

Née le 8 septembre 1591, Jacqueline a été désignée par son père « coadjutrice » de l'abbesse de Port-Royal, alors qu'elle était tout juste âgée de... 8 ans. Après trois ans de formation à l'abbaye de Maubuisson, elle prend à onze ans ses fonctions d'abbesse  à Port-Royal, dans la vallée de Chevreuse, au sud de Paris, sans manifester une vocation quelconque pour la vie religieuse.

Touchée par la foi à la fin de son adolescence, elle restaure une sévère discipline dans ce vieil établissement de l'ordre de Cîteaux qui était devenu au fil des siècles un lieu de mondanités aux moeurs relâchées. C'est ainsi qu'elle interdit aux religieuses le droit de recevoir leur famille (c'est la « clôture ») ; elle rétablit surtout la règle monastique de Saint Benoît de Nursie dans toute sa rigueur, en partageant les journées entre travail, prière et repos.

Son initiative ne manque pas de surprendre dans les milieux bourgeois et aristocratiques de la capitale où, au sortir des guerres de religion, on s'était habitué à considérer les affaires religieuses avec un certain détachement.

L'abbaye de Port-Royal des Champs au XVIIe siècle

Triomphe du jansénisme

Mère Angélique contribue au renouveau de la religion catholique en France en s'appuyant sur l'enseignement de François de Sales.

Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, par Philippe de ChampaigneLe monastère reçoit un afflux important de vocations, y compris de nombreux parents de Mère Angélique et en particulier sa soeur Agnès, qui lui succèdera comme abbesse (Port-Royal comptera jusqu'à 22 Arnauld !).

Trop à l'étroit dans la vallée de Chevreuse, Mère Angélique et les Filles du Saint Sacrement (ainsi appelle-t-on les religieuses de Port-Royal) s'établissent en 1625 à Paris, dans un nouvel établissement du faubourg Saint-Jacques qui prend le nom de Port-Royal de Paris...

Voilà que la famille Arnauld entre en 1633 en relation avec l'abbé de Saint-Cyran (près de Chateauroux), Jean Duvergier de Hauranne. Il devient confesseur puis directeur de conscience de Port-Royal de Paris. C'est le début d'une bouleversante aventure.

Né à Bayonne en 1581 dans une famille de petite noblesse, le futur abbé de Saint-Cyran correspond dans sa jeunesse avec Jansenius (Cornelis Otto Jansen de son vrai nom). Ce théologien flamand lie le salut de chacun à la grâce, c'est-à-dire au bon vouloir de Dieu, en interprétant de façon stricte la doctrine de Saint Augustin.

L'abbé rallie sans trop de mal les religieuses de Port-Royal de Paris à la doctrine exigeante de Jansenius.

Le jansénisme pénètre aussi à Port-Royal des Champs, dans la vallée de Chevreuse, où se sont établis des disciples de Mère Angélique : les Solitaires. Ce ne sont pas des moines mais des hommes qui ont renoncé au monde pour vivre près du monastère dans l'austérité, le travail et la prière... et l'enseignement.

Pédagogie d'avant-garde

Dès 1638 et pendant plusieurs décennies, les« Messieurs » de Port-Royal mettent leurs talents pédagogiques au service de leurs jeunes élèves dans ce qu'ils appellent les « Petites Écoles ».

Les Petites Écoles se signalent par un enseignement d'avant-garde, avec un professeur pour une demi-douzaine d'élèves, l'absence de sévices corporels, l'enseignement en français de préférence au latin... et l'utilisation de plumes en cuivre au lieu de plumes d'oie.

Blaise PascalL'élève le plus célèbre est sans conteste Jean Racine. Né en 1639, il passe son enfance dans le château voisin de Chevreuse, auprès de sa grand-mère et de sa tante, et étudie aux Petites Écoles.

Aujourd'hui encore, on peut marcher sur ses pas, du château de Chevreuse aux ruines romantiques de l'abbaye, en lisant ses vers !... À la fin de sa vie, le dramaturge lèguera 800 livres à l'abbaye.

Outre Racine, l'esprit de Port-Royal séduit des génies intellectuels comme Blaise Pascal, né en 1623. Attiré dans les lieux par sa soeur Jacqueline, il y vient souvent sans toutefois faire partie des Solitaires.

L'abbaye fascine aussi les « amis du dehors », aussi bien Boileau, que La Fontaine ou encore Madame de Sévigné. Le peintre Philippe de Champaigne, fidèle disciple de Mère Angélique, laissera de saisissants portraits d'elle et des principaux protagonistes de Port-Royal.

La querelle du jansénisme

À travers de nombreuses publications, les « Messieurs » de Port-Royal, qui mettent en avant leur austérité et leur dévotion, entrent en conflit avec les jésuites, très influents à la Cour et dans l'enseignement, auxquels ils reprochent une complaisance excessive pour leurs ouailles, surtout si elles sont riches et puissantes. Les jésuites, de leur côté, reprochent aux jansénistes leur proximité idéologique avec les protestants et leur esprit sectaire.

L'abbé de Saint-Cyran fait figure de chef du parti dévot. Ses liens avec les parlementaires, opposants traditionnels du pouvoir royal, n'arrangent pas ses affaires. Il entre en conflit avec le cardinal de Richelieu et celui-ci le fait enfermer à Vincennes en mai 1638 faute de pouvoir l'acheter par des bénéfices et des honneurs.

La même année, Jansenius meurt de la peste à Ypres. Il laisse un ouvrage qui sera publié deux ans après, l'Augustinus. Cet ouvrage pousse à ses extrémités la thèse de la prédestination absolue de l'homme, corrompu par le péché originel et sauvé par la grâce. Il relance la querelle entre jansénistes et jésuites.

La conférence des religieuses dans la Solitude (peinture française du XVIIIe siècle)

En 1648, alors que la France pâtit des troubles de la Fronde, Mère Angélique et quelques soeurs reviennent à Port-Royal des Champs après qu'on eut asséché les marécages environnants. Obligeamment, les « Messieurs » leur laissent l'abbaye et s'installent à proximité, au-dessus du vallon, dans la ferme des Granges.

La querelle janséniste redouble d'intensité et atteint son summum en 1655 avec la publication de Lettre à une personne de condition par  Antoine Arnauld, dit Le Grand Arnauld.

Dernier-né de la fratrie, il a vingt ans de moins que Mère Angélique. Prêtre et théologien réputé, il se présente comme le chef du parti janséniste. Sa publication lui vaut d'être exclu de la Sorbonne ainsi qu'une centaine d'autres docteurs. Mais Blaise Pascal prend sa défense en publiant la même année son fameux pamphlet des Provinciales

En retour, le pape Alexandre VII publie le 16 octobre 1656 une bulle qui condamne cinq propositions jugées hérétiques ou impies et contenues dans l'ouvrage de Jansénius. Un formulaire vient plus tard expliciter cette condamnation.

Dans la première année de son règne personnel, en 1661, le jeune Louis XIV, désireux de consolider son autorité, obtient de l'assemblée du Clergé de France qu'elle impose à tous les ecclésiastiques, prêtres et religieux, de signer le formulaire pontifical.

La ruine de Port-Royal

Las, les  religieuses de Port-Royal de Paris se refusent à signer le Formulaire, par fidélité au souvenir de Saint-Cyran et au choix d'Antoine Arnauld. De dépit, l'archevêque de Paris Hardouin de Beaumont de Péréfixe les qualifie de « pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons ». Pour mettre un terme à leur rébellion, il disperse douze d'entre elles dans différentes institutions et renvoie 73 autres aux Champs.

L'installation de la duchesse de Longueville, cousine du roi, à Port-Royal des Champs va les protéger de 1672 à sa mort en 1679. Mais le jansénisme s'épuise, victime de ses excès... 

L'établissement de Port-Royal de Paris tombe entre les mains des jésuites. Après bien des vicissitudes, ses bâtiments hébergeront en 1814 une maternité aujourd'hui connue sous le nom de Baudelocque !

À la fin de son règne, le 29 octobre 1709, le roi Louis XIV, rancunier, chasse les dernières religieuses de Port-Royal des Champs. Il fait raser l'abbaye, dont seules subsistent aujourd'hui les ruines romantiques. Les sépultures sont même violées.

Enfin, last but not least, il obtient du pape Clément XI qu'il « fulmine » la bulle Unigenitus le 8 septembre 1713. Cette bulle condamne 101 propositions de l'ouvrage de Pasquier Quesnel, ami et disciple du théologien Antoine Arnauld (le « Grand Arnauld »). Maladroite, la bulle ravive le courant janséniste et lui rallie même une partie des magistrats du Parlement de Paris. Elle va entretenir l'hostilité au pouvoir royal tout au long du XVIIIe siècle.

Publié ou mis à jour le : 2019-06-23 17:33:15

 
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