Histoire sociale - La retraite, une vieille revendication - Herodote.net

Histoire sociale

La retraite, une vieille revendication

L'idée d'accorder aux vieux travailleurs une « retraite », autrement dit une pension proportionnée à leurs revenus durant leur vie active, est relativement récente. Mais elle puise ses racines dans une pratique de l'Ancien Régime.

Sa généralisation coïncide en France et dans le monde développé avec l'extension à grande échelle du salariat et de l'emploi à vie, à la fin du XIXe siècle et plus sûrement à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Partout en Europe, ce dispositif est remis en question en ce début du XXIe siècle, en même temps que recule l'emploi à vie. La concomitance de ces deux phénomènes n'est évidemment pas le fruit du hasard.

Joseph Savès

L'État employeur

Comme beaucoup d'autres innovations, la retraite a été amenée par la guerre et l'armée (rien à voir avec la Bérézina). On pense aux vieux légionnaires romains installés comme colons dans les territoires conquis ou aux soldats invalides de Louis XIV, pensionnés en vertu de leurs mérites.

Le souverain, soucieux de s'attacher ses soldats et ses marins, instaure en 1673 une première caisse de retraite au bénéfice des équipages de la marine royale. Un siècle plus tard, une nouvelle caisse est créée, au bénéfice cette fois des employés de la Ferme générale, autrement dit du service des impôts. Cette réforme, au bénéfice d'une corporation nantie de privilèges, survient au moment où ce service est des plus impopulaires.

Au XVIIIe siècle, faut-il le préciser, la retraite ne saurait concerner d'autres catégories sociales que les serviteurs de l'État car ils sont les seuls à bénéficier d'un emploi salarié réglementé. Sans surprise, en 1790, les députés de l'Assemblée constituante élargissent par décret le droit à une pension de retraite à l'ensemble des serviteurs de l'État.

Sous le Second Empire, la loi du 9 juin 1853 organise la retraite des fonctionnaires de l'État et des militaires. L'âge de départ est fixé à 60 ans (55 ans pour les travaux pénibles).

Révolution industrielle, révolution de l'emploi

Avec la révolution industrielle et les premières usines naissent les associations d'entraide ouvrière. Sans en référer à quiconque, les travailleurs français mettent en place dès 1804 les premières sociétés de secours mutuel, héritières des corporations de l'Ancien Régime.

Elles sont reconnues par les pouvoirs publics en 1835 mais sont pauvrement dotées et demeurent marginales : en 1890, seuls 3,5% des vieux ouvriers jouissent d'une pension.

Quelques grands patrons « paternalistes » et clairvoyants participent au financement des pensions de retraite. Ils offrent à leurs ouvriers usés par le travail l'espoir de mourir en paix dans leur foyer, aux alentours de la soixantaine.

Mais l'idée d'une retraite pour l'ensemble des salariés n'émerge qu'à la fin du XIXe siècle, en premier lieu dans l'Allemagne de Bismarck.

- Bismarck fait sa Révolution :

L'autoritaire chancelier a compris la nécessité de composer avec les syndicats ouvriers, dont l'influence croissait avec le développement de l'industrie et des grandes usines manufacturières.

Il met en place de 1883 à 1889 une législation sociale plus avancée que dans aucun autre pays européen. Elle établit des caisses d'assurance contre les accidents et la maladie et des caisses de retraite, financées par un système d'assurance obligatoire et gérées paritairement par les syndicats et les patrons.

Le droit à la retraite se généralise lentement à l'ensemble du salariat ouest-européen, à l'initiative des États. En France, les travailleurs des mines en bénéficient en 1894, par le biais d'une Caisse de retraite des mineurs. En 1909, c'est le tour des cheminots du réseau ferré de l'État.

- Oui à la retraite, mais au bon vouloir des employeurs :

L'année suivante, par la loi du 4 avril 1910, le ministre radical Léon Bourgeois organise les Retraites ouvrières et paysannes (ROP) sur le modèle bismarckien.

Ce système de retraite s'adresse à tous les salariés de l'industrie et de l'agriculture. Les employeurs gardent la liberté d'y souscrire. Il fonctionne par capitalisation (les cotisations sont placées à la Bourse et leurs dividendes redistribués sous forme de pensions).

Il assure aux cotisants une pension de 40% de leur ancien revenu à 65 ans. Non sans une certaine lucidité en un temps où moins d'un ouvrier sur dix atteint cet âge, le syndicat CGT (Confédération Générale du Travail) s'y oppose : « C'est la donner à des morts ! », plaide-t-il.

Les travailleurs indépendants et les exploitants agricoles, qui représentent encore au début du XXe siècle la majorité de la population active, en demeurent exclus.

Le gouvernement Tardieu institue enfin un régime d'assurance vieillesse obligatoire pour tous les salariés modestes par la loi du 30 avril 1930, puis, par la loi du 11 mars 1932, crée les Assurances sociales, ancêtre de la Sécurité Sociale. Elle prévoit des allocations pour les travailleurs chargés de famille, financées par les cotisations patronales.

Pendant l'Occupation enfin, le maréchal Pétain se flatte de reprendre une vieille revendication de la gauche en mettant en place une Allocation aux vieux travailleurs salariés qui ne bénéficient pas de la pension de retraite instituée en 1930. « Je tiens les promesses, même celles des autres lorsque ces promesses sont fondées sur la justice », annonce-t-il à la radio le 15 mars 1941 en présentant la réforme.

La réforme est mise en place par le ministre du Travail René Belin, un ancien dirigeant de la CGT rallié au gouvernement de Vichy. Il remplace l'ancien système de capitalisation par un système de répartition.

Capitalisation ou répartition

La plupart des premiers systèmes de retraite, à l'exclusion notable du système bismarckien, fonctionnent par capitalisation. Ce terme barbare signifie que les gestionnaires des caisses de retraite placent à la banque les sommes collectées auprès des employeurs et redistribuent les intérêts à leurs retraités.

Les deux guerres mondiales, les crises économiques et les périodes inflationnistes du début du XXe siècle mettent à rude épreuve ce régime. Elles encouragent le passage à un régime, plus stable, celui de la répartition, par lequel les retraités se partagent les cotisations des actifs au prorata de leurs cotisations passées.

Mais qu'il s'agisse de capitalisation ou de répartition, le volume global disponible année après année pour le paiement des retraites dépend exclusivement de l'activité économique du moment et non des cotisations passées des retraités.

Contrairement à une idée répandue, il n'y a pas de tirelire dans laquelle chacun conserverait ses cotisations dans l'attente de ses vieux jours. Supposons dans un cas extrême que l'activité économique du pays s'effondre : les pensions s'effondrent également, que ces pensions soient adossées aux cotisations des actifs (répartition) ou aux revenus du capital (capitalisation).

État providence

Après la Libération, sous l'égide du général de Gaulle, le Conseil National de la Résistance (CNR) présente un programme ambitieux de réforme conçu dans la clandestinité pendant les années noires. Il le met en place en profitant de ce que les instances patronales, quelque peu compromises dans la Collaboration, ne sont guère en état de le contester.

Le CNR s'inspire du système bismarckien et surtout du rapport de Lord Beveridge, ministre du gouvernement Churchill, qui préconise dès 1942 un système global de protection sociale appuyé sur l'État, lequel devient véritablement un « État providence ».

Par l'ordonnance du 4 octobre 1945, le gouvernement provisoire met en place la Sécurité sociale. Selon les préconisations de son concepteur Pierre Laroque, celle-ci est financée par les cotisations patronales, cogérée par les instances syndicales et patronales, avec une distribution des allocations et pensions par répartition. Les cotisants sont assurés d'une pension de 40% de leur ancien revenu à partir de 65 ans.

Trois ans plus tard, le 17 janvier 1948, les professions non salariées se voient accorder à leur tour le droit de créer et gérer des caisses autonomes d'assurance vieillesse.

Ces dispositifs se développent avec succès sous les « trente Glorieuses », jusqu'au milieu des années 1970. C'est l'époque où le salariat se généralise dans les sociétés occidentales, sous la forme d'emplois stables et souvent à vie.

Dans le même temps, les progrès de l'hygiène, de la médecine et des conditions de vie prolongent l'espérance de vie de 60 à près de 80 ans. Qui plus est, du fait de la croissance économique rapide, les pensions de retraite, dont le montant global est calculé sur les cotisations du moment, rejoignent les salaires des jeunes salariés.

En 1983, en France, le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, sous la présidence de François Mitterrand, abaisse de 65 à 60 ans l'âge minimum donnant droit à la pension de retraite, avec en moyenne 50% du revenu d'activité pour 37,5 années de cotisation. De la sorte, à la fin du XXe siècle, la retraite n'est plus le viatique consolateur avant le Grand départ mais le commencement d'une nouvelle tranche de vie, un automne doré libéré de la servitude des horaires, du travail à la chaîne et des aboiements du chef de service.

- Changement de régime :

Mais l'emploi stable et à vie sur lequel s'est fondé le système durant les « trente Glorieuses » n'est plus qu'un lointain souvenir.

Les jeunes Occidentaux qui entrent aujourd'hui dans la vie active ont pour perspective une alternance de périodes d'activité et de non-activité, avec des changements fréquents d'entreprise, voire de profession et de spécialité.

Or, l'on continue de raisonner sur le système fondé à la Libération, il y a 60 ans, comme s'il existait de toute éternité et était voué à durer aussi longtemps.

Nouvelle donne

Un rapport officiel commandé par l'État français en 2010 prête à sourire quand il chiffre le déficit prévisible du système de retraites, toutes choses égales par ailleurs, à l'horizon 2050. Pour un historien, un chiffrage à l'échéance de dix ans (en 2020) aurait quelque pertinence ; certainement pas à l'échéance de quarante ans (en 2050). Que l'on songe donc à ce que l'on pouvait prédire à cette échéance en 1960, en 1910 ou encore en 1780 !...

Compte tenu des bouleversements en cours (structure de l'emploi, émergence des pays asiatiques, crise climatique, désindustrialisation et immigration massive en Europe...), on n'est sûr que d'une chose, c'est qu'en 2050, le système de retraites sous sa forme actuelle aura vécu.

Les dirigeants français et européens n'ont pas encore pris la mesure de la nouvelle donne. Confrontés au déficit croissant des caisses de retraite, ils ne proposent rien d'autre que des réglages de curseur : âge minimum de départ à la retraite, durée minimale de cotisation pour une retraite à taux plein. Ils veulent contraindre les salariés à travailler le plus longtemps possible au lieu de les y encourager.

Ces calculs comptables ne sont pas à la mesure de l'actuelle crise de civilisation.

Ils ignorent les bouleversements que vit le monde du travail avec la fin des grandes entreprises paternalistes et la multiplication des emplois précaires. Ils ne prennent pas en compte la diversité des situations, laquelle exige un maximum de souplesse.

Il n'y a rien de commun entre :
- d'un côté des salariés soumis à de dures contraintes physiques ou, pire encore, mentales : pression de la hiérarchie, menace de licenciement...), qui aspirent à quitter au plus vite le monde du travail, et
- de l'autre, des professionnels indépendants et libéraux, chercheurs et créatifs, élus politiques et dirigeants d'entreprise, qui appréhendent avec angoisse le moment où ils devront renoncer à leur activité.

La réforme des retraites implique de repenser la place du travail salarié et non-salarié tout au long de la vie :
• en finir avec la « gestion par le stress », qui conduit les salariés à prendre leur travail et leur entreprise en horreur, tant dans le secteur public que dans le secteur privé,
• faciliter la mobilité sociale et les changements de profession,
• offrir le droit à un temps partiel aux salarié(e)s en charge de jeunes enfants (sous réserve que leur employeur dispose d'un délai suffisant pour s'adapter),
• offrir également le droit à un temps partiel et à une cessation progressive d'activité aux vieux salariés qui désirent conserver leur place dans la société tout en allégeant leur charge de travail.

Signe positif : les pays scandinaves développent la « retraite à la carte », c'est à dire la faculté de quitter la vie active à l'âge de son choix, avec une pension de retraite ajustée à l'espérance de vie et aux cotisations antérieures ; ils exigent seulement un minimum d'annuités et de cotisations pour limiter les abus.

Ce dispositif souple, adapté à chacun, se substitue à une législation absurde qui oblige les salariés à prendre leur retraite au même âge et après la même durée d'activité, qu'ils soient juristes, chercheurs ou maçons.

Non, les immigrés ne financent pas « nos » futures retraites !

L'immigration ne remédie en rien au déficit des systèmes de retraite, contrairement à une croyance bien enracinée selon laquelle « les immigrés financent nos futures retraites ».

La démonstration par l'absurde en a été faite au début des années 2000 dans un rapport de l'ONU : Les migrations de remplacement : s'agit-il d'une solution au vieillissement ou au déclin des populatins ? Ce rapport a évalué le nombre d'immigrants dont aurait besoin d'ici 2050 à 2100 chaque pays industrialisé pour compenser l'allongement de la durée de vie et la dénatalité à supposer que l'âge de départ à la retraite et la natalité demeurent ce qu'ils sont ; à supposer aussi que l'immigration fournisse les emplois hautement qualifiés dont les pays industrialisés ont besoin. Le rapport a ainsi montré que la Corée (50 millions d'habitants) aurait besoin de plusieurs centaines de millions d'immigrants... Absurde, de l'avis même des rapporteurs.

C'est que les retraités ne puisent pas leurs pensions dans une tire-lire qui aurait été remplie du temps de leur activité passée ! Ces pensions sont financées par les actifs, sur leurs revenus du moment : chaque actif cotise pour les retraités du moment en proportion de ses gains ; le total de toutes les cotisations est instantanément redistribué aux retraités.

Cette redistribution se fait au prorata des cotisations antérieures des retraités : chaque retraité prélève sur la masse des cotisations actuelles une pension en proportion de ses cotisations passées.

Les cotisations ont ainsi une double fonction : 1) alimenter les pensions des retraités actuels et 2) permettre d'évaluer les pensions futures des cotisants en proportion de la richesse nationale qui sera alors produite.

Les cotisations des immigrés salariés s'ajoutent aux autres cotisations et viennent donc accroître le montant qui est redistribué. C'est un supplément de pension bienvenu pour les retraités actuels et il n'a rien d'un miracle : il vient simplement de ce que les cotisations des immigrés ne profitent pas à leurs vieux parents restés au pays... Notons que cette iniquité ne choque personne ! La justice voudrait que les immigrés puissent reverser leurs cotisations retraite à leurs vieux parents ou les récupérer dans l'éventualité de leur retour au pays natal.  

Mais qu'ils soient nationaux ou immigrés, les travailleurs actuels vont à leur tour vieillir et revendiquer une pension en vertu des droits acquis. Le montant de leurs pensions dépendra de la richesse nationale qui sera alors produite. Si cette richesse future est égale ou supérieure à son montant actuel, ils percevront une retraite convenable. Sinon, ils auront tout lieu de gémir sur leur sort ! Ce sera le cas si l'on ne trouve pas à remplacer les ouvriers et techniciens qualifiés, scientifiques, informaticiens, enseignants... sur lesquels repose la richesse nationale, soit par l'immigration de personnes qualifiées, soit par un recul de l'âge de départ à la retraite, soit par le renouvellement des générations. Reste à se demander laquelle de ces trois solutions est la plus réaliste.


Publié ou mis à jour le : 2019-05-01 08:52:17

 
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