« Un cadeau de l'Égypte » au monde... C'est ainsi qu'a été présenté le Grand Egyptian Museum, inauguré le 1er novembre 2025. Aussi appelé Grand Musée du Caire, ce nouveau musée, au pied des pyramides, s'inscrit avec fierté dans la lignée des constructions pharaoniques.
Il a été rendu possible par le travail acharné d'un Français, Auguste Mariette (1821-1881). Premier directeur du Service des antiquités égyptiennes, il a exhumé une collection sans égale de chefs d'oeuvre.
Poussez avec nous les portes de ce musée monumental, le plus important consacré à une seule civilisation...
« À Mariette Pacha, l'Égypte reconnaissante » (inscription sur le tombeau d'Auguste Mariette)
L'histoire du Grand Egyptian Museum, ou GEM pour les intimes, commence... à Boulogne-sur-mer.
C'est là que naît en 1821 Auguste Mariette. Autodidacte, il se passionne pour l'Égypte ancienne et, en mission dans la vallée du Nil, entreprend de sauver le patrimoine égyptien, saccagé par les pilleurs de tombes.
Trop de monde farfouille alors sous le sable et se sert, trop content de revendre les antiquités à ces collectionneurs qui n'aiment rien tant qu'impressionner les dames avec un bout de momie desséchée.
Il faut dire que depuis l'expédition de Bonaparte, l'Égypte est devenue la coqueluche du Tout-Paris et les savants se précipitent sur les écrits de Jean-François Champollion pour apprendre à déchiffrer les hiéroglyphes. De leur côté, les autorités locales tentent bien d'arrêter l'hémorragie en imposant des droits de fouille aux nations étrangères, mais beaucoup de découvertes partent encore à l'étranger.
Et pourquoi ne pas construire un musée ? Pour y parvenir il faudra toute l'obstination de Mariette qui, grâce à la confiance que lui octroie le vice-roi Saïd Pacha, prend la tête du nouveau Service des antiquités. Une belle récompense pour celui qu'on appelle désormais simplement « Maamour » (« Directeur ») ! Par la suite, ce poste sera réservé à des Français jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.
C'est à Boulaq, dans la banlieue du Caire, qu'est installé le tout premier musée, en 1863. Finette, la gazelle de Mariette, est là pour accueillir les curieux... et les nouvelles pièces qui arrivent en nombre.
C'est que l'infatigable Mariette ne cesse de creuser de Louksor à Thèbes, de Deir el-Bahari à Edfou, et surtout à Saqqara où il lance le désensablement d'un Sphinx. Il met à jour des dizaines de mastabas, ou pyramides à degrés, ainsi que le Serapeum, un sanctuaire souterrain dédié au dieu-taureau Sérapis et renfermant 24 tombeaux de granit de taureaux sacrés.
Si une partie des objets (près de 6 000 entre 1852 et 1853, dont le célèbre Scribe accroupi) prennent la route du Louvre à la suite d'achats et surtout de dons, suivant le principe du partage des fouilles, près de 20 000 autres sont acheminés au musée de Boulaq pour y être étudiés et classés.
Quand Mariette « Pacha » meurt en 1881 du diabète, son pays d'adoption, reconnaissant, lui réserve des funérailles nationales. L'archéologue est inhumé à deux pas de son musée.
Romancière britannique, Amelia Edwards voit son destin basculer lors d'un voyage en Égypte, en 1873. Désormais, elle va consacrer sa vie à cette égyptologie qu'elle contribue à populariser, notamment à travers son récit A Thousand Miles up the Nile (1888). Elle y évoque sa découverte du musée de Boulaq...
« Passer sous silence le musée de Boulaq est impossible. Cette célèbre collection doit son origine, en premier lieu, à la libéralité du défunt khédive et aux travaux de Mariette. À l’exception de Mehemet Ali, qui fit déblayer le temple de Denderah, aucun vice-roi d’Égypte n’avait jusque-là montré d’intérêt pour l’archéologie du pays. Ceux qui se souciaient de ces « déchets » encombrant le sol ou enfouis sous les sables du désert étaient libres de les emporter [...]. Ismaïl Pacha mit toutefois fin à ce pillage à grande échelle ; et pour la première fois depuis que la « momie se vendait pour du baume » ou pour des curiosités, il devint illégal de transporter des antiquités. Ainsi, pour la première fois, l’Égypte commença à posséder une collection nationale. […]
À l’exception de la collection de reliques pompéiennes de Naples, il n’existe nulle part ailleurs rien de comparable à la collection de Boulaq ; et les villas de Pompéi n’ont pas livré de tels joyaux que les tombeaux de l’ancienne Égypte. […].
Dans l’attente de la construction d’un édifice plus approprié, le bâtiment actuel offre un abri temporaire à la collection. En attendant, s’il n’y avait rien d’autre pour attirer le voyageur au Caire, le musée de Boulaq vaudrait à lui seul le voyage depuis l’Europe ».
Gloire et déchéance du « vieil entrepôt »
Rapidement, le musée de Boulaq se révèle trop petit pour accueillir correctement toutes les nouvelles pièces antiques sitôt qu'elles sont découvertes. Pour ne rien arranger, le Nil lui-même vient parfois les visiter ! Décision est donc prise de construire un autre bâtiment dans le lieu le plus central du Caire...
En 1902, après cinq ans de travaux, le musée de l'architecte français Marcel Dourgnon ouvre enfin ses portes sur la fameuse place Tahrir. C'est un grand bâtiment rouge de style gréco-romain avec une centaine de salles...
Le moins que l'on puisse dire, c'est que les concepteurs du vieux musée du Caire avaient vu grand pour l'époque ! Et ils ont bien fait :
Ce n'est pas sans mal que le nouveau bâtiment est préparé à accueillir ces œuvres : « il n'a pas été exécuté par son auteur [décédé entre-temps], et il semble que ceux qui lui ont succédé dans la surveillance n'ont pas conduit les travaux avec autant de soin qu'ils l'auraient dû être. […] Plus d'une salle conservera l'aspect d'un magasin d'antiquités plutôt que celui d'un musée » reconnaîtra Gaston Maspero, successeur de Mariette. Et les choses ne vont pas s'arranger avec l'arrivée en fanfare, après 1922, des 5 300 objets qui entouraient Toutânkhamon dans sa tombe.
Bon an mal an, ce fabuleux capharnaüm va pendant des décennies continuer à être l'intermédiaire entre archéologues et public, quitte à entasser les artefacts dans les réserves souterraines. Étape incontournable de tout voyage en Égypte, ses vitrines ont ainsi vu baguenauder au XXe siècle près de 100 millions de visiteurs qui ont dû jouer des coudes pour apercevoir les pièces les plus célèbres. De quoi user les parquets...
35 ans pour briller de tous ses feux
En 1992, c'est décidé : le vieux musée à l'atmosphère qui sent bon le début du XXe siècle doit céder la place à un établissement moderne. Le président Hosni Moubarak a bien l'intention de rappeler au monde la richesse de son pays et de clouer le bec à ceux qui ont osé traiter son musée de « vieil entrepôt » ! Il faut d'abord trouver un emplacement à la fois symbolique et pratique : ce sera à 3 km des pyramides de Gizeh et à proximité de l'autoroute.
Le concours d'architecture de 2002 résout la question du bâtiment en confiant le projet au cabinet d'architectes irlandais Heneghan-Peng. Le chantier commence en 2005. Le temps presse car les vols dans le vieux musée de la place Tahrir, lors du Printemps arabe de 2011, ont souligné les failles de sécurité de l'édifice.
Il faudra encore près de 15 ans pour venir à bout de la construction, tant la situation politique et économique du pays est fragile. Crise financière de 2008, chute du dictateur Moubarak en 2011, épidémie de Covid en 2020, interruption de la manne touristique, incendie du chantier en 2018 : tout se ligue pour repousser l'ouverture.
Mais le nouvel homme fort du pays depuis 2014, Abdel Fattah Al-Sissi, hâte les choses. Il veut éblouir le monde et offrir une image rassérénante du pays et, par la même occasion, de son régime dictatorial...
- un coût d'1 milliard d'euros (dont 800 millions prêtés par le Japon)
- une surface totale de 470 000 m2 avec boutiques, jardins, restaurants, cinéma, salle de conférences, institut scientifique et même caserne de pompiers
- une façade de 45 m de haut et 600 m de large, couverte d'onyx
- un grand escalier de 85 m à sa base
- 50 000 artefacts exposés, dont l'ensemble du trésor de Toutânkhamon
- 20 000 visiteurs maximum par jour
- 7 000 ans d'Histoire
GEM comme « joyau »
Un mastodonte ! C'est l'impression qui envahit le visiteur découvrant ce bâtiment en forme de triangle biseauté, tout en longueur, qui semble ne jamais devoir finir. Rien d'écrasant, pourtant, malgré ses six étages, comme s'il n'osait pas faire de l'ombre à ses voisines, les fameuses pyramides de Giseh.
Dans le hall, Ramsès II en personne accueille les visiteurs avant que ceux-ci ne s'engagent sur un escalier roulant et découvrent au passage, en guise de hors-d'oeuvre, une cinquantaine de pièces. Une grande baie vitrée leur permet de contempler les pyramides à quelques kilomètres de distance.
Vient alors le parcours chronologique, de la Préhistoire à la dynastie des Ptolémées, clôturée par Cléopâtre. Là-dessus, les visiteurs s'engagent dans une galerie qui les plonge dans l'obscurité...
« Je vois des merveilles » avait dit Howard Carter en distinguant les premiers objets de la tombe de Toutânkhamon. À notre tour d'être ébloui !
Exposé dans son intégralité, de la plus petite amulette jusqu'à la grande chambre-sanctuaire en bois doré, le « trésor » est ici particulièrement mis en valeur par les jeux de lumière qui font briller les ors. Chars, bijoux, sandales... Tout est là !
Passer d'une vitrine à l'autre est un voyage dans les livres d'Histoire à la recherche de ces objets si souvent admirés en photographie, et que l'on est tout surpris de découvrir dans leur réalité. Vous parvenez ainsi à la pièce maîtresse du musée : le masque du jeune roi.
Devant ce saisissant portrait vieux de 35 siècles, le temps s'arrête alors pour un face-à-face qui dure une éternité... Mais à condition de pouvoir s'en approcher !
Et vogue le navire...
Attention ! Il y a au GEM une œuvre qui mériterait presque de faire concurrence au masque de Toutânkhamon... Pour l'admirer, il faut traverser le hall et rejoindre un bâtiment extérieur de 4 000 m2, bâti exprès pour elle. C'est ici que la barque de Khéops, après un sommeil de près de 4 600 ans, semble prête à poursuivre son voyage, intacte.
Servait-elle au défunt roi à accompagner le Soleil ? A-t-elle été utilisée pendant les funérailles du souverain, comme semblent le prouver des traces de mise à l'eau ? On ne sait.
Construit en acacia et cèdre du Liban imputrescible, ce vaisseau de 1200 pièces de bois laisse admirer ses 45 mètres de long, dégagés à partir de 1954 de la fosse qui les abritait au pied de la grande pyramide de Khéops. L'ensemble est une prouesse de charpentier puisque tous les éléments ont été assemblés avec des cordes ou des chevilles sans clou.
Avec ses longues rames, sa cabine et sa forme de papyrus effilé, la barque ne pouvait loger dans la fosse creusée pour elle ; c'est pourquoi elle avait été entièrement démontée et laissée à l'état de puzzle. Les archéologues mirent plus de 10 ans à la réassembler.
Soyons chauvins et saluons le choix de l'adjectif « grand », adopté par la langue anglaise afin de traduire l'admiration, pour désigner officiellement le nouveau musée : The Grand Egyptian Museum. Voyons-le comme un hommage aux travaux de François Champollion et d'Auguste Mariette, qui sont à l'origine de l'égyptologie. À moins que le but soit de donner une petite touche chic... On retrouve ce même mot pour baptiser l'espace d'accueil (« Grand Hall ») et l'escalier central (« Grand stairs »). Dommage que les créateurs du musée n'aient pas été jusqu'à imposer la traduction des cartels et documents dans notre langue ! Préférence a été donnée au japonais, en reconnaissance pour le soutien financier accordé.
Peut mieux faire ?
Devenir la « quatrième pyramide de Gizeh » ? Un défi qu'est en passe de réussir ce musée qui associe lumière et espace pour laisser ses visiteurs (re)découvrir les richesses de l'Égypte ancienne. Mais pour cela, il faut d'abord traverser une immense esplanade de 30 000 m2 où trône un obélisque de granit rose dédié à Ramsès II. Il s'agit du Ier obélisque « suspendu », c'est-à-dire surélevé pour pouvoir admirer le cartouche du roi gravé en dessous. Situé un peu à l'écart du chemin pris par les groupes, parions qu'il se sentira bien seul en pleine chaleur estivale, lorsque la traversée de la place deviendra une véritable gageure !
Beaucoup préfèreront se hâter vers l'entrée, brèche pyramidale dans le mur qui vous happe pour mieux vous relâcher face à la statue de Ramsès II, au centre du Grand Hall. Passons sur l'inutilité des plans-dépliants proposés, trop rudimentaires, ou l'absence (pour le moment) de guide officiel à la librairie. À chacun de se perdre au milieu des vitrines et d'aller à la rencontre des statues, si proches.
Si l'on met à part les salles de Toutânkhamon à la scénographie splendide, on retiendra le choix de laisser les œuvres parler elles-mêmes au visiteur : à lui de repérer celles qu'il veut observer sans qu'on lui impose une liste d'objets « à voir absolument », au risque de « louper » quelques chefs-d’œuvre connus et reconnus...
Le touriste averti pourra aussi regretter l'absence de certaines pièces maîtresses laissées dans le vieux musée du Caire, comme les étonnants portraits du Fayoum qui continuent d'y lutter contre la poussière. Espérons que le lieu ne restera pas dans l'état d'abandon qu'il présente actuellement ! Quant aux fameuses momies, les enfants (et leurs parents) désireux de les voir en seront quittes pour aller faire un tour au Musée National de la Civilisation Égyptienne qui les héberge, dans le cadre d'une présentation davantage centrée sur la vie quotidienne de l'ancienne Égypte.
Aucun doute, The Grand Egyptian Museum conserve la plus importante collection du monde sur l'Égypte ancienne. Mais pour ceux qui ne peuvent traverser la Méditerranée, il est en Europe des musées qui n'ont pas à rougir de leurs salles égyptiennes, bien au contraire. On peut commencer par aller saluer la pierre de Rosette au British Museum de Londres ou le buste de Néfertiti au Neues Museum de Berlin. À Paris, c'est bien sûr le musée du Louvre qui vous accueillera au sein de son Département des Antiquités égyptiennes, fondé non pas à la suite de l'expédition de Bonaparte sur les rives du Nil, comme on est tenté de le croire, mais en 1826 grâce aux bons soins de Jean-François Champollion. Il y fit entrer nombre de pièces issues de collections privées, notamment celle de l'Italien naturalisé français Bernardino Drovetti, consul de France en Égypte pendant plus de 30 ans et collectionneur impénitent. Malheureusement pour nous, Louis XVIII ayant refusé d'acquérir la totalité des trouvailles du consul, l’essentiel de ses collections, soit 30 000 objets, partirent pour Turin où le roi de Sardaigne Charles-Félix, soucieux de rehausser le prestige de sa capitale, se fit un plaisir de leur offrir un toit en 1824. C'est donc dans le Musée égyptien de Turin que vous pourrez découvrir la deuxième collection du monde sur l’Égypte ancienne, après le GEM !





2025 : Grand Egyptian Museum








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Carolus (11-05-2026 12:49:47)
Quand allez-vous organiser un voyage initiatiquepour visiter le Musée?