Ibn Battuta (1304 - 1368)

L'Islam dans la poche en 80.000 km !

Voyageur arabe (miniature de ibn mahmud al-wasiti, bagdad, fin du XIIIe siècle)Au début du XIVe siècle, la chrétienté entre à petits pas dans la modernité mais, cantonnée à la pointe de l’Eurasie, paraît bien modeste en regard de l’Islam. Celui-ci est encore en pleine expansion et compte de grands empire  comme le sultanat mamelouk du Caire, le khanat de la Horde d’Or et le sultanat de Delhi.

Si cet ensemble est très morcelé politiquement, il permet une unité de langue et de religion très favorable aux pèlerins de l’islam qui bénéficient partout de l’hospitalité à leur égard.

C’est dans ce contexte que grandit Ibn Battuta dans la ville de Tanger qui appartient au royaume mérinide, ancêtre de l’actuel Maroc. D’origine berbère, il apprend le droit islamique. En 1325, à l’âge de 22 ans, il décide de faire le pèlerinage de La Mecque

Il ne rentre que 24 ans plus tard ! Ses souvenirs de voyage, écrits dans son grand âge sous le titre La Rihla, dessinent une aventure humaine exceptionnelle.

Ils sont le portrait le plus achevé de l’Islam à la fin du Moyen Âge... tout comme, dix-huit siècles plus tôt, l'Enquête (Historia) d'un autre grand voyageur, Hérodote, nous offrit une complète représentation de l'Orient et la Méditerranée antiques.

Prince des voyageurs !

L’itinéraire emprunté par le jeune Ibn Battuta pour sortir du Maroc passe probablement par Fès, la capitale, la route côtière étant très accidentée et malcommode. Cela le conduit jusqu’à la ville de Tlemcen, capitale du royaume voisin des Zianides, située dans l’actuelle Algérie, qui est alors à l’apogée de son rayonnement.

Là-dessus, il poursuit vers l’est jusqu’à pénétrer dans le royaume des Hafsides au niveau de la ville de Béjaia. De là, il atteint la capitale, Tunis, qui rivalise alors avec Fès en termes de population et de rayonnement. Il y passe deux mois, le temps de rejoindre une caravane qui doit lui permettre de traverser plus sereinement le passage dangereux situé dans la Libye actuelle.

Grande Mosquée de Tlemcen (Algérie, XIe siècle)

Fort de son érudition en droit islamique qui lui donne une grande respectabilité, il quitte Tunis en direction de Tripoli où il se marie avec la fille d’un notable rencontré à Sfax. De très nombreux mariages de courte durée jalonneront ainsi ses étapes au cours de son voyage.

La citadelle de Saladin au Caire (XIIe siècle)Le pèlerin entreprend la grande traversée du golfe de Syrte qui le conduit jusqu’en Cyrénaïque. Celle-ci marque le début d’un sultanat gigantesque : celui des Mamelouks du Caire.

Il peut ainsi longer la côte sans plus de difficulté jusqu’à atteindre le delta du Nil au niveau de la ville d’Alexandrie au printemps 1326.

Séduit par les charmes de l’Égypte, il commence à repousser son pèlerinage pour visiter le pays, d’abord à Alexandrie, puis à Damiette, puis dans la capitale, Le Caire, qui regorge de monuments déjà anciens.

Cependant, il se focalise sur les monuments religieux et ne décrit ni les pyramides, ni les temples antiques qu’il croise nécessairement en remontant le Nil vers la Haute Égypte.

Ce trajet doit lui permettre de mener enfin à terme son pèlerinage de La Mecque. Il atteint enfin les rives de la Mer Rouge, autrefois appelée Golfe Arabique.

Pasteurs bedja du littoral occidental de la mer RougeMais il découvre que les Bedja qui habitent le littoral de l’actuel Soudan se sont révoltés contre les Mamelouks et ont coulé tous les navires.

Ibn Battuta n’a plus qu’à rentrer au Caire pour faire tout le tour par la voie terrestre. Il choisit d’abord se diriger vers les lieux saints du Levant, notamment Jérusalem.

À ce moment-là, le goût du voyage a clairement pris le dessus sur le pèlerinage, car il choisit d’aller plein nord jusqu’à Damas qui le laisse émerveillé par la splendeur de ses monuments, notamment la Grande Mosquée des Omeyyades.

La Grande Mosquée des Omeyyades (Damas)

Après un séjour dans la ville, il rejoint enfin une caravane à destination de Médine. Il emprunte la route de l’actuelle Jordanie qui passe près du château de Karak construit au XIIe siècle par les croisés et qui l’impressionne fortement. Il poursuit ensuite sa route vers le sud désertique, fait une halte dans l’oasis de Tabouk, et atteint Médine dont il visite les lieux saints. Il en repart rapidement pour atteindre enfin le but final de son pèlerinage, La Mecque (Mekka).

À cette date, il a complètement abandonné l’idée de rentrer chez lui et préfère continuer de parcourir le monde pour satisfaire sa curiosité. Aux côtés d’une autre caravane, il traverse le désert arabique en direction de Nadjaf en Irak qui fait alors partie de l’Ilkhanat mongol (l’ancienne Perse).

L’année 1327 est dédiée à la visite de l’Ilkhanat en Irak et en Iran selon une chronologie un peu confuse, sans doute d’abord par Bassorah, Chiraz, et Ispahan qui fut la capitale des Seldjoukides et en conserve notamment la Grande Mosquée de style persan.

Ibn Battuta va ensuite à Bagdad, l’ancienne capitale des Abbassides qui a beaucoup souffert du sac mongol survenu au siècle dernier.

De là, il prend la route du nord en direction de la capitale de l’Ilkhanat, Tabriz, foulant les mêmes endroits que Marco Polo 33 ans plus tôt.

Puis il poursuit son voyage vers la zone de peuplement kurde, passant par Mossoul et poussant jusqu’aux limites de l’actuelle Turquie. Il ne lui resterait plus qu’à boucler son voyage en rentrant sur Damas, sa ville préférée, mais la frontière entre l’Ilkhanat et le sultanat mamelouk reste très militarisée après de longues années de conflit. Ibn Battuta préfère donc repasser par Bagdad avant de boucler l’année par un nouveau pèlerinage à La Mecque.

L’année suivante, cap au sud ! S’embarquant au port de Djeddah, il navigue sur la mer Rouge jusqu’à l’actuel Yémen qui est alors divisé en petits royaumes et chefferies.

Les Yéménites ont jadis fondé des comptoirs très anciens sur la côte orientale de l’Afrique et continuent de commercer activement sur l’Océan Indien. Après avoir visité Ta’izz, Ibn Battuta peut s’embarquer à Aden.

Après une courte halte commerciale à Zeilah, il amorce la longue navigation le long de la côte des Somali. Celle-ci l’amène jusqu’à Mogadiscio qui est alors une ville prospère gouvernée par un sultan local. Il y rencontre les premiers marchands de la côte arabo-swahilie qui l’amènent, via Mombasa dans l’actuel Kenya, jusqu’à Kilwa dans l’actuelle Tanzanie.

Celle-ci est devenue la capitale d’un vaste sultanat qui s’étend jusque dans l’actuel Mozambique. Cette ville lui fait forte impression et il y reste plusieurs mois, le temps que le régime des moussons s’inverse. L’été venu, il peut enfin reprendre la route du nord sur un navire marchand venu de Mascate qui l’amène jusqu’à l’Oman actuel.

Comme le Yémen, cette région est alors divisée en multiples chefferies tandis que la côte appartient à un réseau commercial centré sur Ormuz. Il y change de navire pour voguer vers le Golfe Persique jusqu’à Qatif non loin de l’actuel Bahreïn.  De là, il refait un pèlerinage à La Mecque qui achève ces trois nouvelles années écoulées.

Le port d’Aydhab ayant rouvert, Ibn Battuta choisit de prendre la route égyptienne pour rentrer à Damas. Son nouvel objectif est de visiter l’Anatolie, mais la route terrestre est bloquée par le royaume arménien de Cilicie que les Mamelouks cherchent à conquérir. Il doit donc embarquer à Lattaquié sur un navire génois qui l’amène jusqu’à Antalya. De là, il part sillonner la région qui est alors fragmentée en un grand nombre d’États turcs. Celui des Ottomans, en particulier, en est au tout début de son expansion et vient notamment de s’emparer de Nicée aux dépens des Byzantins.

Grâce aux nombreuses recommandations accumulées au cours de ses voyages, Ibn Battuta est accueilli comme un prince par les beys (gouverneurs turcs) qui lui offrent des cadeaux somptueux, dont des esclaves.

Il poursuit ensuite jusqu’à Sinope pour embarquer en direction d’un vaste État mongol, la Horde d’Or (Ukraine et Russie méridionale actuelles). Il l’atteint au niveau d’un port de Crimée, contourne la mer d’Azov, puis rencontre le khan qui est alors en campagne au nord du Caucase, avant de remonter vers la capitale, Saraï. Il accompagne ensuite le khan jusqu’à une nouvelle ville en plein essor, Astrakhan.

Ibn Battuta est alors autorisé à escorter une épouse du khan, qui est aussi la fille de l’empereur byzantin, jusqu’à Constantinople. Ce sauf-conduit lui permet pour la première fois de sortir du monde musulman.

Après un mois sur place, il retourne à Saraï pour poursuivre son voyage en direction de l’Asie Centrale. Il atteint la Mer d’Aral, puis remonte l’Amou-Daria et pénètre dans le khanat de Djaghatai qui est alors une terre de mélange entre bouddhisme et islam Cela conduira d’ailleurs à sa fragmentation un an plus tard.

Ibn Battuta passe par Boukhara où Marco Polo avait séjourné pendant trois ans, puis Samarcande où il rencontre le khan. La ville lui fait forte impression, bien qu’elle n’ait pas encore les grands monuments qui seront construits à l’époque timouride.

Ibn Battuta prend ensuite la direction de l’Inde : il franchit l’Hindou Kouch et redescend vers Kaboul, puis pénètre dans le sultanat de Delhi au niveau de la plaine de l’Indus.

Il se dirige directement vers la capitale où il est très bien reçu par le sultan Muhammad bin Tughluq. Mais celui-ci a un caractère méfiant et erratique, et Ibn Battuta est contraint de suivre les déplacements de la Cour, notamment entre Delhi et la nouvelle capitale Daulatabad.

Sept ans s’écoulent pendant lesquels il exerce la fonction de cadi (juge) mais perd toute liberté de quitter le sultan.

Enfin, en 1341, une opportunité s’ouvre d’accompagner une ambassade à destination de la Chine, mais cela tourne mal. D’abord, il manque d’être tué par un groupe de bandits qui les attaque en chemin. Puis une tempête coule l’un des deux navires lors d’une escale à Calicut, et Ibn Battuta est contraint de rester à terre.

Craignant la colère du sultan suite à cet échec, il renonce à rentrer à Delhi et reste quelque temps sous la protection du sultan local, jusqu’à son renversement par un roi voisin. Il repart alors en direction des îles Maldives. Or, il se trouve que le dirigeant local de Malé s’est récemment converti à l’islam et cherche un connaisseur du Coran pour faire office de juge en chef.

Ibn Battuta réside ainsi longuement aux Maldives, jusqu’à ce que ses jugements très stricts le rendent impopulaire et le contraignent à repartir. Il prend alors la route du Sri Lanka, où il visite notamment le pic d’Adam qui est un lieu sacré pour les chrétiens comme pour les musulmans. C’est la première fois depuis Constantinople qu’il se retrouve dans un pays qui n’est pas dirigé par des musulmans.

Il possède alors de nombreuses richesses acquises notamment aux Maldives, mais il en est dépouillé par des pirates au moment de repartir sur le continent. Il demeure quelque temps dans le petit sultanat de Madurai, puis reprend la mer en direction du port de Chittagong dans l’actuel Bangladesh. Il s’enfonce dans les terres jusqu’à Sylhet pour y rencontrer Shah Jalal, réputé pour avoir islamisé efficacement toute la région.

Par la suite, il poursuit sa navigation jusqu’à la plus orientale de toutes les terres musulmanes : le sultanat de Pasai au nord de l’île de Sumatra. On est ici au tout début de l’islamisation de l’Indonésie.

Il ne lui reste plus qu’à profiter du dynamisme de la Route de la Soie pour rembarquer sur une jonque chinoise qui l’emmène jusqu’au port chinois de Quanzhou (province du Fujian). Il y profite de la présence d’un quartier dans la ville réservé aux marchands musulmans.

Mosquée de Quanzhou (Fujian, Chine)

Comme Marco Polo avant lui, il est émerveillé par l’organisation et les réalisations de cet immense empire dirigé par une dynastie mongole, les Yuan. Il pousse peut-être plus au nord jusqu’au grand port d’Hangzhou, sans certitude. Toujours est-il qu’il ne s’attarde pas et amorce le voyage du retour en 1346. Il fait une étape à Calicut, puis poursuit jusqu’à Ormuz où il découvre que l’Ilkhanat s’est désagrégé pendant son absence.

Il parvient finalement à rentrer à Damas, mais il y arrive au moment même où se répand la Peste Noire dont il découvre les ravages.

Une fois de plus, il est épargné et réalise le pèlerinage de La Mecque en passant par l’Égypte, ce qui parachève ces 18 années de voyage vers l’Extrême-Orient. Ayant visité presque toutes les régions musulmanes de l’Asie, il ne lui reste plus qu’à rentrer chez lui par voie de mer, via Alexandrie et Tunis, puis par un dernier tronçon terrestre qui le ramène à Tanger après 24 années d’absence. Il y découvre que sa mère est décédée quelques mois plus tôt.

Il lui reste encore des terres musulmanes à visiter en Occident : dès 1350, il fait un saut dans le sultanat de Grenade, dernière relique de l’ancienne domination musulmane dans la péninsule ibérique. Puis l’année suivante, il entame un grand voyage vers le sud du Sahara.

Mosquée de Tombouctou (empire du Mali)Il rejoint d’abord Sijilmasa qui est le point de départ des caravanes transsahariennes. Après 25 jours de traversée, il atteint les mines de sel de Teghaza. Il y reste 10 jours, puis entame la deuxième partie de la traversée jusqu’à l’oasis de Oualata.

Il s’agit du point d’entrée de l’empire du Mali, qui a gagné en renommée suite au pèlerinage du mansa Moussa trois décennies plus tôt. Ibn Battuta rejoint le fleuve Niger qu’il croit être le Nil, et le remonte jusqu’à la capitale du Mali dont l’emplacement reste mal identifié.

Il se montre très déçu par l’aspect de cet empire et porte un jugement sévère sur la population locale. Puis il redescend le fleuve jusqu’à Tombouctou et Gao. Il y passe un mois avant d’entamer le chemin du retour aux côtés d’une caravane, cette fois via l’oasis de Takedda. Il rejoint Sijilmasa et rentre finalement à Fès au début de l’année 1354.

Il est devenu célèbre suite à son premier voyage, et le sultan mérinide lui demande de dicter le récit de ses aventures à un érudit de sa Cour, Ibn Juzayy. C’est là qu’Ibn Battuta, âgé de 50 ans, va passer les quinze dernières années de sa vie.

Son récit, sous le titre La Rihla (titre complet en arabe : Tuhfat al-nuzzar fi ghara'ib al-amsar wa 'aja'ib al-asfar, que l’on peut traduire par « Un cadeau aux observateurs sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages »), va longtemps circuler sous forme manuscrite avant d’être imprimé en arabe et en français, en 1853-1859 à Paris, sous le Second Empire, par Defrémery et Sanguinetti.

Malgré les erreurs de mémoire et les enjolivures littéraires, Ibn Battuta a pu raconter de manière très crédible - et pittoresque - ses 29 années de voyage, entrecoupées par un long séjour en Inde qui occupe d’ailleurs le tiers de son récit. Les historiens lui reprochent seulement des exagérations chiffrées et des récits de seconde main sur des régions qu’il n’a pas lui-même visitées.

Il a parcouru en tout plus de 80 000 km, soit le double de Matteo Polo, l’oncle de Marco, qui avait réalisé deux allers-retours complets de Venise à Pékin !

Bibliographie

La Rihla fait l'objet d'une belle édition en français dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard), dans un recueil consacré aux Voyageurs arabes, Ibn Fadlan, Ibn Jubayr, Ibn Battuta. Le récit, truffé d'anecdotes et de descriptions légères, se lit, ou plutôt se survole, de façon agréable.

Vincent Boqueho

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Les expéditions polaires
Publié ou mis à jour le : 2026-03-04 22:47:44
Alain Michel (12-03-2026 13:39:10)

Voici un passionnant article sur un voyageur infatigable qui a effectué un périple peu commun au sein du monde islamique de son époque . Merci

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