L'« affaire Seznec » - Un cadavre introuvable - Herodote.net

L'« affaire Seznec »

Un cadavre introuvable

L'impossible innocence : histoire de l'affaire Seznec (Michel Pierre, Tallandier, septembre 2019, 318 pages, 19,90€)Depuis près d’un siècle, l’« affaire Seznec » est devenu le mythe le plus incroyable de l’histoire judiciaire française.

Elle commence en 1923 de manière presque banale puis devient tout à la foi une saga familiale, un épisode de manipulation, consciente ou inconsciente, de l’opinion publique, un exemple d’indépendance de la justice face à l’hystérie de cette même opinion publique et une fable médiatique.

A contrario, elle n’est ni une affaire d’État, ni une machination policière, ni le résultat d’un improbable complot.

Et c’est cela qui interroge l’historien. Par quels mécanismes un fait divers crapuleux a-t-il pu se transformer en fable médiatique, pour ne pas parler de farce médiatique ?

Michel Pierre, auteur de L'impossible innocence, Histoire de l'affaire Seznec (2019, Tallandier, 318 pages, 19,90€)

Les faits

Tout commence en mai 1923 lorsque Guillaume Seznec, maître de scierie à Morlaix, et Pierre Quéméneur, négociant à Landerneau et conseiller général de Sizun dans le Finistère, se rendent à Paris pour la vente d’une torpedo Cadillac provenant de stocks de matériel militaire laissé par l’armée américaine après la fin du premier conflit mondial. Destiné à l’origine aux officiers, ce véhicule est réputé pour sa solidité et ses qualités mécaniques.

Ils partent ensemble le 25 mai. Le 27 au matin, Guillaume Seznec revient seul à Morlaix sans plus s’inquiéter de son compagnon dont il dira plus tard qu’il a pris un train pour Paris dans la soirée du 25.

Guillaume Seznec en 1919, collection Denis Seznec, DR. L'agrandissement montre le portrait de Pierre Quéméneur, DR.Un temps rassuré par un télégramme daté du 13 juin, envoyé du Havre à sa sœur à Landerneau et signé Quéméneur, la famille ne voit toujours pas réapparaître le disparu et passe de l’inquiétude à la certitude que quelque chose de grave est arrivé.

Alertée, la police parisienne et rennaise, va enquêter et trouver tant d’incohérences dans les témoignages de Guillaume Seznec que l’on passe bientôt du doute au soupçon d’autant que sa réputation, en Bretagne, est déplorable.

La découverte, le 20 juin, de la valise de Quéméneur dans la salle d’attente de la gare du Havre, renforce les soupçons : le bagage contient une promesse de vente à Seznec d’une importante propriété située dans l’estuaire du Trieux.

Les différentes phases de l’enquête vont ensuite démontrer que le télégramme du 13 juin est un faux, envoyé par Seznec du Havre. Ce même jour, de nombreux témoins affirmeront à la police l’avoir vu en train d’acheter une machine à écrire, celle qui a précisément servi à taper les promesses de vente qui s’avèrent être aussi des faux.

La machine à écrire Royal 10 sur laquelle Guillaume Seznec a écrit le faux télégramme du 13 juin 1923, dont les révélations font la Une dans Le Journal du 5 juillet 1923 (voir l'grandissement), Denis Langlois, avocat de la famille Seznec, DR. Lors d’une perquisition effectuée le 6 juillet, la police trouve la machine à écrire dissimulée dans une pièce de la scierie de Seznec, qui par ailleurs incapable de fournir des alibis pour les journées du 13 et du 20 juin, au cours desquelles maint témoins reconnaitront l’avoir vu et reconnu soit au Havre, soit dans les trajets en train menant de Bretagne en Normandie. L’instruction scrupuleusement menée à charge et à décharge est peu favorable à l’inculpé.

Incarcéré à la prison de Morlaix, il aggrave son cas en tentant de faire passer frauduleusement à sa femme des messages lui expliquant comment et à qui s’adresser pour susciter de faux témoignages en sa faveur.

Procès de Guillaume Seznec aux assises de Quimper, du 24 octobre au 4 novembre 1924, collection Denis Seznec, DR.Le corps de Quéméneur ne sera jamais retrouvé, si bien que Seznec peut clamer avec force son innocence à l’instruction. Ce n’est toutefois pas suffisant pour le disculper car les faux en écriture sont un crime. Les preuves accumulées et le mobile avéré de s’emparer frauduleusement d’une partie des biens du négociant l’emportent sur l’absence de cadavre. L’opinion d’alors se trouve plutôt encline à imaginer l’habileté de Seznec à faire disparaître un corps plutôt que croire à son intégrité.

À l’automne 1924, le procès en cour d’assises se conclut par la condamnation du prévenu aux travaux forcés à perpétuité, sans qu’aucun chroniqueur judiciaire d’une presse tant locale que nationale (pourtant déplacée en force pour l’évènement) ne mette en cause la tenue des débats ou le jugement rendu.

Débarquement au Maroni, Francis Lagrange, artiste peintre et bagnard de 1931 à 1946, à Saint-Jean-du-Maroni, sur l'île Saint-Joseph puis sur l’île Royale. L'agrandissement montre un second tableau de Francis Lagrange intitulé L'île au lépreux. Sur les rives du Maroni, musée des Iles du Salut, Commune de Cayenne.

La fabrication d’un mythe

Ce n’est que quelques années plus tard qu’une étrange coalition se met en place pour mobiliser l’opinion publique et dénoncer une erreur judiciaire ayant envoyée un innocent au bagne de Guyane.

Tout part d’un ancien juge d’instruction sujet à des troubles mentaux, d’une institutrice de Riec-sur-Belon (Finistère), représentante locale de la Ligue des Droits de l’homme et d’un hebdomadaire de Rennes, La Province, s’affichant « antisémite et antimaçonnique » et pour qui tout événement suspect sert à attaquer les autorités. Cet attelage hétéroclite parvient à mobiliser des auditoires considérables au point de fabriquer une « affaire Dreyfus à la bretonne », alors même que les premières demandes en révision basées sur des hypothèses farfelues ne donnent aucun résultat.

Guillaume Seznec au bagne de l'île Royale, 1928 à 1942, photo prise clandestinement par un surveillant militaire, collection C. Jacquemet, DR. L'agrandissement est une photographie de Guillaume Seznec après son retour du bagne, collection Denis Seznec, DR.Les soubresauts de l’affaire Seznec s’estompent avec l’envoi au bagne de son désormais célèbre protagoniste et sa peine de travaux forcés à perpétuité, commuée en vingt ans de réclusion en 1938. Gracié en 1946, non pas individuellement par le général de Gaulle comme le dit la légende, mais par un décret concernant les quelques centaines de forçats encore présents en Guyane, signé de Félix Gouin, alors président du Gouvernement Provisoire de la République Française, le retour de Seznec dans l’hexagone l’année suivante provoque un déferlement médiatique.

Le thème du « martyr innocent » envoyé en Guyane fait les « choux gras » de la presse et garantit de beaux tirages. Il faudra attendre la mort de l’ancien bagnard en 1954 pour que le filon s’étiole. De nouveau, aucune tentative de révision ne peut aboutir.

En 1967, une émission de « Cinq Colonnes à la Une » animée par Frédéric Pottecher relance l’affaire, sans rien apporter de nouveau. Il en est de même vingt plus tard lorsque Denis Le Her, petit-fils de Guillaume Seznec, apparaît sur la scène médiatique et suscite l’attention des médias.

À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, des ministres de la Justice successifs, soucieux de satisfaire à bon compte l’opinion publique, vont tout faire pour faciliter une demande de révision finalement accordée en 2005. L’année suivante, 33 magistrats de la Chambre criminelle de la Cour de cassation reprennent le dossier et conclut fort logiquement, à la grande stupéfaction des personnes qui suivent l’affaire, qu’il n’y pas lieu de réviser le jugement de la cour d’assises de Quimper de 1924.

Christophe Malavoy interprète Guillaume Seznec dans le téléfilm d'Yves Boisset en 1993. L'agrandissement montre l'affiche de la pièce de Robert Hossein au Théâtre de Paris en 2010, également retransmise à la télévision..De fait, le seul document qui vaille sur les extravagances des décennies précédentes est la lecture des quarante pages de l’arrêt porté par une très large majorité des magistrats de la Chambre criminelle ( Affaire Guillaume Seznec. 05-82.943 Arrêt n° 5813 du 14 décembre 2006 ).

Qu’importe ! Les thèses complotistes expliquant pourquoi on a condamné un innocent au bagne reprennent de plus belle. Robert Hossein en fait une pièce de théâtre en 2010 retransmise par la télévision.

Appelé à voter, le public et les téléspectateurs plébiscitent l’innocence à près de 95% des suffrages avec le même engouement et les mêmes procédés qui menèrent, en d’autres temps, à la condamnation de suspects.

Mais il est vrai que c’est moins grave de déclarer un coupable innocent que de faire l’inverse…

De plus, l’affaire Seznec est la rencontre parfaite d’une famille incarnée (le grand père, la fille, le petit-fils), d’un territoire pittoresque (la Bretagne), de théories complotistes (la fameuse Cadillac aurait été destinée à un gros marché vers l’URSS par l’intermédiaire d’hommes politique hauts placés et corrompus) et donc de machination policière (le fait que Pierre Bonny ait été, en 1923, l’adjoint du commissaire chargée de l’enquête avant de devenir par la suite un policier stipendié par les Allemands, a permis de bien délirantes supputations).

Depuis, le rouleau compresseur d’une forme de croyance irraisonnée en une erreur judiciaire a continué sa course folle sans que plus personne ne sache vraiment de quoi il s’agit. Comme disait Einstein : « la définition de la folie, c’est de refaire toujours la même chose et d’espérer des résultats différents ». Mais comme le disait aussi le journaliste à la fin du western de John Ford L’Homme qui tua Liberty Valance, « On est dans l’Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ».

Bibliographie

Michel Pierre, L'impossible innocence. Histoire de l'affaire Seznec, Tallandier, septembre 2019.

Publié ou mis à jour le : 2019-11-15 14:27:22

 
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