25 juin 2016 - La théorie du complot est née avec la maçonnerie française - Herodote.net

25 juin 2016

La théorie du complot est née avec la maçonnerie française

Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France, nous explique pourquoi la franc-maçonnerie est régulièrement accusée de complotisme.

Il invalide les théories qui sous-tendent cette croyance, pour mieux nous révéler les objectifs concrets de ce cénacle initiatique exclusivement tourné vers la société laïque et républicaine

Entretien avec Jean-Pierre Bédéï

Assemblée des francs-maçons pour la réception au grade d’Apprenti, XVIIIe s. - Musée de la franc-maçonnerie.

Jean-Pierre Bédéï : comment expliquez-vous que la franc-maçonnerie ait été assimilée à une forme de complotisme ? Est-ce en raison de ses rites, de ses symboles, du culte du secret qui l’entoure ?

Daniel Keller : la théorie du complot est née quasiment avec la maçonnerie française pour plusieurs raisons. D’abord, l'Eglise a condamné la franc-maçonnerie à travers la bulle papale de Clément XII en 1738 qui estimait que cette société faisait l’apologie de l’esprit de libre examen. La condamnation portait aussi sur la culture du secret inhérente à la franc-maçonnerie. Cette caractéristique explique sa relation ambivalente avec le pouvoir. Je rappelle que Louis XV a fait partie de la franc-maçonnerie mais l’a aussi interdite.

Enfin, la franc-maçonnerie sera aussi victime de son succès. Par son origine aristocratique, elle attirera les couches supérieures de la société, puis elle s’ouvrira aux classes nouvelles. La théorie du complot maçonnique se nourrira de tous ces éléments et se forgera dès la fin du XVIIIe siècle. Ainsi, à ceux qui expliquent que les loges ne détiennent aucun secret, leurs détracteurs diront que ces loges ne sont que le paravent d’arrière-loges tapies dans l’ombre.

Ces théoriciens affirmeront même que dans ces arrière-loges impénétrables, on trouve des Juifs. La théorie du complot judéo-maçonnique sera formalisée dès la fin du XVIIIe siècle. Elle restera inopérante pendant un siècle, avant de reprendre de la vigueur à la fin du XIXe siècle pour être perpétuée au XXe siècle à travers différents épisodes sinistres de l’Histoire.

Epée flamboyante de vénérable Maître du général Lafayette,  XVIIIe s - Musée de la franc-maçonnerie.

Une société initiatique, un combat progressiste

Jean-Pierre Bédéï : cela ne vous incite-t-il pas à modifier les rites et le fonctionnement de la franc-maçonnerie ? N’y a-t-il pas une contradiction entre le côté un peu obscur ou mystérieux de la franc-maçonnerie et ses idées qui se réclament des Lumières et d’un certain humanisme ?

Daniel Keller : la franc-maçonnerie est une société initiatique. Cela implique une culture symbolique, rituélique, fondée sur des rites de passages progressifs. Il s’agit d’étapes progressives qui constituent la vie intime de cette société. C’est cette dimension qui lui permet de continuer d’exister depuis trois siècles ; c’est son fil rouge à travers l’Histoire dont le mystère intéresse aussi.

Mais l’autre dimension de la franc-maçonnerie réside dans son orientation progressiste tournée vers les enjeux de société. En s’impliquant ainsi, elle a été appelée à s’extérioriser. Le moment fort de cette extériorisation se situe pendant la IIIe République qu’on a appelée la République maçonnique, car beaucoup de maçons étaient au premier rang de la vie publique comme Léon Bourgeois, Jules Ferry, Emile Combes et bien d’autres.

La maçonnerie se construit dans cette dualité, celle d’une société traditionnelle qui a des rites hérités du XVIIIe siècle et celle d’une organisation qui réfléchit sur le monde de demain.

Jean-Pierre Bédéï : certaines loges ou certaines personnalités maçonnes ont-elles été des adeptes de l’occultisme ?

Daniel Keller : quelques francs-maçons versèrent effectivement dans l’occultisme, toutefois ils furent minoritaires. En revanche, la franc-maçonnerie puisa notamment certaines de ses références dans la tradition alchimique, laquelle n’est pas liée à l’occultisme mais plutôt à l’ésotérisme.

Jean-Pierre Bédéï : vous évoquiez la IIIe République comme un âge d’or de la franc-maçonnerie. Mais n’était-ce pas l’époque aussi où elle a subi ses plus dures attaques, notamment de la part de l’extrême-droite et de l’Action française de Charles Maurras qui voyait en elle une composante de l'anti-France, au même titre que les Juifs, les protestants et les métèques ?

Daniel Keller : si la République reste un combat au XXIe siècle, c’est parce qu’il y a toujours des ennemis de la République. Je retournerai l’argument de Maurras : il y a toujours une anti-France, c’est celle qui n’a jamais accepté la Révolution, les droits de l’Homme et qui continue de croire en une société théocratique et inégalitaire.

Cette anti-France, elle existe toujours même si, aujourd'hui, elle ne s’exprime pas dans les termes de Maurras. Dès lors, la République s’est construite dans un combat dans lequel les francs-maçons ont été aux avant-postes.

Je rappelle qu’au début de la IIIe République, on pouvait être révoqué de la fonction publique quand on affirmait ses convictions républicaines. Il a donc fallu mener une bataille pied à pied pour républicaniser la France.

Jean-Pierre Bédéï : sous l’Occupation, les archives des francs-maçons ont été volées par les nazis puis ont été récupérées par les Soviétiques qui les ont emportées à Moscou avant qu’elles ne soient restituées aux loges françaises. Ces archives constituaient-elles le même enjeu politique pour les Allemands et pour les Soviétiques ?

Daniel Keller : les nazis ont pillé les archives de la franc-maçonnerie car ils voulaient percer ses prétendus mystères et démanteler une organisation jugée potentiellement dangereuse. Il ne faut pas oublier que les nazis ont persécuté la franc-maçonnerie dès leur arrivée au pouvoir dans leur pays. En même temps, ils ont méticuleusement stocké nos archives pour faire, si l’Histoire leur avait permis, le récit de l’entreprise maléfique que nous représentions à leurs yeux.

Par ailleurs, la Troisième internationale socialiste posa comme principe que les francs-maçons ne pouvaient pas y adhérer. C’est la fameuse 22e condition qui demeura non écrite. De fait, dans les régimes totalitaires communistes, la franc-maçonnerie fut interdite, alors que depuis Catherine II, elle avait connu un essor en Russie.

Marianne maçonnique - Sculpture de Paul Lecreux dit Jacques France, 1879.

Franc-maçonnerie : quelle influence réelle ?

Jean-Pierre Bédéï : comment expliquez-vous que la franc-maçonnerie ait perdu de son influence en France ?

Daniel Keller : je ne crois pas qu’elle ait perdu son influence. Aujourd’hui, on ne peut pas reproduire le schéma de la IIIe République, mais la République a toujours besoin des francs-maçons car ils sont des militants de la République.

Dans un moment où on assiste à une forme de confessionnalisation rampante de la société, il est important qu’un courant de pensée comme le nôtre qui se veut a-dogmatique fasse entendre une voix différente et montre qu’il existe toujours un chemin pour la liberté de conscience et donc pour la liberté de l’individu.

Jean-Pierre Bédéï : on soupçonne la franc-maçonnerie d’être de gauche. C’est une étiquette que vous acceptez ou que vous récusez ?

Daniel Keller : le Grand Orient a fait se succéder à la grande Maîtrise, Michel Baroin et Roger Leray, un grand chiraquien et un grand socialiste. Notre combat est très ample ; aujourd’hui, il y a des républicains à gauche et à droite.

Le parti de la franc-maçonnerie est le parti de la République. Ce n’est pas un hasard si les francs-maçons ont été à l’origine du parti républicain radical et radical-socialiste qui était antérieur au découpage politique droite-gauche mis en place lors de l’après-guerre. La franc-maçonnerie est au centre de la République.

Jean-Pierre Bédéï : la franc-maçonnerie n’est-elle pas devenue aujourd’hui un réseau d’entraide plus qu’un courant de pensée ?

Daniel Keller : c’est encore un grand fantasme. Nous avons des engagements caritatifs. Nous avons aussi créé nos mécanismes d’entraide en interne : si un franc-maçon vient à décéder et qu’il a des enfants, nous intervenons financièrement pour aider à l’éducation de ses enfants.

Pour les chômeurs, nous avons un système de redistribution dont ils peuvent bénéficier. Mais si vous venez au Grand Orient en espérant avoir un coup de pouce professionnel, vous serez très vite déçus ; et ceux qui viennent dans cet esprit-là ne restent pas longtemps.

Jean-Pierre Bédéï : vous organisez une exposition Templiers-francs-maçons. Quel rapport entre les deux ?

Daniel Keller : nous croyons au rôle de la raison comme principe de construction de la société. Mais nous avons aussi une autre postulation. La franc-maçonnerie a bâti en effet tout un imaginaire – et c’est là toute son ambivalence qui crée sa part de mystère, voire de fantasme. Cette part d’imaginaire est allée puiser dans différents mythes parmi lesquels, celui de la chevalerie.

La maçonnerie allemande à travers la Stricte Observance Templière a cultivé le mythe selon lequel nous descendrions de l’ordre du Temple. Mais c’est faux. Tout comme nous avons prétendu être issus des bâtisseurs de cathédrales, alors qu’il n’y a pas de filiation historique mais seulement spirituelle. Mais tout cela construit notre culture initiatique. Tout cela participe du cheminement spirituel de notre Ordre.

Grand Orient de France

Le siège  du Grand Orient de France, Paris 9e.Né en 1728 sous l’appellation de Première Grande Loge de France, le Grand Orient de France est la plus ancienne et la plus importante obédience maçonnique d’Europe continentale. Il rassemble aujourd’hui environ 49 000 membres répartis dans plus de 1 200 loges. Le Grand Orient de France se donne pour but leur perfectionnement individuel – intellectuel, moral ou spirituel – et les appelle à réfléchir aussi aux problèmes du monde et aux questions de société.

Au-delà du processus initiatique inhérent à toute entité maçonnique, il a ajouté à sa vocation initiale la volonté d’être au cœur des enjeux sociétaux afin de faire vivre au quotidien les valeurs humanistes de la franc-maçonnerie.

Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France.Le Grand Orient de France est dirigé par Daniel Keller depuis 2013. Agrégé de lettres, énarque et normalien, il a enseigné la sociologie à l'université d'Aix-en-Provence, avant de passer par le ministère de l'Économie et des Finances puis des entreprises privées, dont le groupe Renault. 

Initié en 1996 dans la loge « Vérité – ni Dieu ni maître », il devient ensuite membre du cercle Ramadier, puis président des loges de Paris 4 et de l’Europe de l’Est. En 2011, il préside le 146e Convent annuel du Grand Orient de France, tenu à Vichy. Élu président de cette loge en 2013, il a été reconduit dans ses fonctions en 2014 et 2015. Son successeur sera connu au mois d’août prochain.

Expositions

Deux expositions à Paris approfondiront cette interview. Elles retracent l’histoire de la franc-maçonnerie à travers ses mythes, ses pratiques et son implication dans la société.

Templiers et franc-maçons : de la légende à l’histoire, au musée de la franc-maçonnerie, siège du Grand Orient de France, 16 rue Cadet, jusqu’au 23 octobre 2016.

 

La franc-maçonnerie, à la Bibliothèque nationale de France - site François Mitterrand, jusqu’au 24 juillet 2016.

Publié ou mis à jour le : 2018-12-15 14:31:04

 
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