Maurice Genevoix (1890 - 1980)

Des tranchées au Panthéon

Maurice Genevoix dans sa propriété « Les Vernelles », à Saint-Denis-de-l’Hôtel, au hameau des Vernelles. En agrandissement : Maurice Genevoix, poète-romancier, en avril 1980, France.Le 11 novembre 2020, Maurice Genevoix a fait son entrée au Panthéon.

Soldat grièvement blessé au front lors de la Grande Guerre, cet écrivain majeur du XXème siècle s’est remis des horreurs des tranchées grâce à l’écriture. Ses récits publiés de 1916 à 1921 constituent un témoignage exceptionnel sur les combattants de la Grande Guerre, sous le titre : Ceux de 14.

Réfugié dans les paysages des bords de Loire, Maurice Genevoix va faire office de porte-parole des anciens combattants. En 1925, il reçoit le prix Goncourt pour son roman Raboliot qui conte les aventures d’un braconnier solognot rescapé de la guerre. En lisant Genevoix, on renoue un peu avec la beauté du monde.

Charlotte Chaulin
De l’agreg à la guerre 

Né à Decize au bord de la Loire dans la Nièvre le 29 novembre 1890. De son père, il descend d’une lignée de médecins et de pharmaciens. Maurice ne perpétuera pas cette tradition. Il passe son enfance à Châteauneuf-sur-Loire. L’eau de la Loire, à laquelle se mêle celle des étangs de Sologne, le captive.

Le fleuve est un vrai remède pour Maurice. Lorsqu’il perd sa mère, à 12 ans, il noie son chagrin dans la contemplation de ses eaux calmes. La Loire devient pour lui une figure maternelle. « C’est que je l’aime, je l’aime pour la beauté dont elle comble mes yeux, pour les courbes molles de ses rives, pour les grèves ardentes que le soleil fait trembler, les grèves mauves à l’ombre des osiers, les grèves bleues sous le clair de lune, pour les ablettes d’argent qui sautent près des bateaux-lavoirs » écrira-t-il en 1922 dans Rémi des Rauches.

Maurice Genevoix dans son uniforme de soldat © Service historique de la Défense. En agrandissement : État signalétique et des services de Maurice Genevoix.L’adolescent poursuit ses études au lycée Pothier à Orléans puis au lycée Lakanal avant d’intégrer l’École normale supérieure. À l’été 1914, il se prépare à passer l’agrégation de lettres. Son objectif ? Effectuer une carrière universitaire à l’étranger. Maurice Genevoix veut voyager.

Éclate alors la guerre qui chamboule la vie de plusieurs générations d’hommes et de femmes. Les rêves sont brisés, les vies sont sacrifiées.

Maurice Genevoix a 24 ans. Mobilisé, il interrompt donc ses études pour rejoindre le front comme sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie. Le banc de l’école qu’il vient de quitter lui manque. Désormais, son quotidien, c’est l’enfer des tranchées. Le froid, la pluie, la boue, les rats. Et puis la maladie, les combats, le sang, et la mort, bien sûr. 

Entre février et avril 1915, des combats s’enchaînent entre Français et Allemands pour la maîtrise de la crête des Éparges, dans la Meuse. Les pertes humaines sont nombreuses, les gains territoriaux ridicules. La bataille des Éparges annonce les massacres de Verdun et de la Somme à venir…

Au cours d’un assaut, le 25 avril 1915, Maurice Genevoix, qui a été promu commandant, est très grièvement blessé au bras et au flanc. « Dans une trouée, j’ai été aperçu par un des tireurs de la ligne d’assaut allemande. Ce tireur m’a collé une balle dans un bras. Je suis tombé sur place, mon bras saignant et giclant. Le tireur allemand qui me voyait a manœuvré sa culasse, m’a collé une deuxième balle, m’a attrapé le même bras. J’ai essayé de remuer mais j’étais stupéfié, je ne pouvais pas, matériellement. Il a remanoeuvré sa culasse et il m’a reflanqué une troisième balle qui, celle-ci, m’a atteint à la poitrine. » racontera-t-il en 1965. Grâce à l’aide de ses camarades, il est transféré et pris en charge à l’hôpital de Verdun. Réformé avec 70% d’invalidité, il perd l’usage de sa main gauche.

Une main blessée, l’autre prend la plume

Au sortir de la guerre, plutôt que reprendre ses études et de passer l’agrégation, il préfère exorciser sur le papier cette guerre dont il vient d’être témoin, et victime. Depuis les bords de Loire, il tire de cette terrible épreuve cinq récits qui seront réunis en 1949 dans un recueil : Ceux de 14. 

Maurice Genevoix, Raboliot, Paris, Grasset, 1984. En agrandissement : Maurice Genevoix, Ceux de 14, Paris, Points, 2008.

Le premier récit, Sous Verdun, paraît en 1916. Maurice le dédie à son ami, le lieutenant Robert Porchon, que la bataille des Éparges n’a, lui, pas épargné. 

Avec ses quatre récits suivants, Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Éparges (1923), l’œuvre se hissera parmi les plus grands témoignages de la Première Guerre mondiale. « Ce que nous avons fait, c'est plus qu'on ne pouvait demander à des hommes, et nous l'avons fait, » écrit-il.

La grippe espagnole le frappe en 1919 et il retourne chez son père dans le Val-de-Loire. La paix revenue, Maurice Genevoix s’engage dans une écriture prolifique de romans. 

En 1925, il reçoit le saint-graal pour un écrivain, le prix Goncourt, pour son roman Raboliot. Cette œuvre, dont le nom vient d’une rabolière, terrier où la lapine fait ses petits, raconte l’histoire d’un braconnier, ancien soldat de 1914, épris de liberté et qui se révolte contre les privilégiés.

L’Homme et la nature y vivent en harmonie. Le braconnier, dont le gendarme est le pire ennemi, est happé chaque nuit par l’appel de la forêt qui chante un hymne à la liberté. 

Raboliot, un braconnier en Sologne

« Dans l'aube grise et mouillée, il s'achemina vers l'étang. La Sauvagère était maintenant presque vide : à peine, aux abords de la bonde, restait-il encore une mare triangulaire, bourbeuse, dont l'eau bougeait de vagues et lents remous. Les joncs des berges arrondies montraient leurs pieds grisaillés de vase sèche ; entre les plages de sable tourbeux, pareilles à des amas de cendres colmatées, des filets d'eau sinuaient, mourants ; l'œillard, comme épuisé, ne faisait plus entendre son grondement lourd et continu, plus rien qu'un bruit frais de cascade, d'eau qui tombe et qui claque au lieu de se ruer puissamment.» (Raboliot, Chapitre Premier).

Deux ans après l’obtention de son Goncourt, il achète une masure au bord de la Loire à Saint-Denis-de-l’Hôtel au hameau des Vernelles. Il s’en crée un cocon, dessine les plans de la maison et du jardin. 

Maurice Genevoix, secrétaire perpétuel de l’Académie française. En agrandissement : Discours de Maurice Genevoix pour l’inauguration du Mémorial de Verdun en 1967.Observateur attentif de la campagne, de ses paysages, des champs et des forêts, il décrit avec profondeur la nature qui le console, le berce, lui permet de retrouver la beauté du monde.

Durant l’Entre-deux-Guerres, Maurice Genevoix garde ses distances vis-à-vis des associations d’anciens combattants. Il refuse de s’engager dans un courant politique et intellectuel porté par les vétérans.

Il fait alors paraître un livre par an pour des lecteurs fidèles à ses histoires enracinées dans les pays des bords de Loire. À partir des années 30, il propose des récits plus ouverts sur le monde. Car Genevoix a soif de découverte et effectue des séjours à l’étranger, en Amérique du Nord et en Afrique.

Alors qu’il est en voyage au Canada, il apprend qu’a éclaté la Seconde Guerre mondiale. En juin 1940, il se replie en Aveyron chez ses beaux-parents et ne publie quasiment pas pendant l’Occupation.

En 1946, il est élu à l’Académie française. Douze ans plus tard, il en devient le Secrétaire perpétuel et s'y montre très actif et influent.

Engagé dans la défense et la promotion de la langue française, il favorise l’élection de grands écrivains comme Henri de Montherlant et Paul Morand. En parallèle, il poursuit sa création romanesque dans laquelle la vie rurale occupe la première place. 

Maurice Genevoix, porte-parole des anciens combattants

Après la Seconde Guerre mondiale et la disparition de ses alter ego, Henri Barbusse (Le Feu, 1916), Roland Dorgelès (Les Croix de bois, 1919), Genevoix devient lz porte-parole des vétérans de la Grande Guerre. En 1951, il fonde et préside le Comité National du Souvenir de Verdun (CNSV), symbole de la Grande Guerre dans la mémoire collective. Président de nombreuses commémorations officielles, il met son engagement, son éloquence et sa plume au service des anciens combattants dans les années 1950 et 1960. 

En 1967, c’est avec la double étiquette de président-fondateur du CNSV et de Secrétaire perpétuel de l’Académie française qu’il prononce le discours inaugural du Mémorial de Verdun.

La voix et la plume des anciens combattants de 14-18

Discours de Maurice Genevoix lors de la cérémonie célébrant le cinquantième anniversaire de la deuxième bataille de la Marne, présidée par le général de Gaulle, le 18 juillet 1968 :
« Mes camarades, mes camarades. Il faut avoir senti, à la poussée d’un parapet contre l’épaule, la brutalité effrayante d’un percutant qui éclate ; avoir entendu pendant des heures, du fond de l’ombre, en reconnaissant toutes leurs voix, monter les gémissements des blessés ; avoir tenu contre soi un garçon de vingt ans la minute d’avant sain et fort, qu’une balle à la pointe du cœur n’a pas tué tout à fait sur le coup, et qui meurt, conscient, sans une plainte, les yeux ouverts et le visage paisible, mais de lentes larmes roulant sur ses joues. Vous étiez là, mes camarades. C’est pour vous, pour vous tous que je parle. Vous êtes là comme au premier jour. Et vous voyez : votre pays se souvient avec vous. Il sait qu’il faut vous respecter, vous entourer, vous remercier et vous croire. L’Histoire de France a besoin de vous ».

En 1974, son goût de la liberté le pousse à démissionner de la fonction de Secrétaire perpétuel. Personne ne l’avait fait depuis l’historien François Raynouard en 1826, plus d’un demi-siècle auparavant, donc. Il a 83 ans et veut réserver l’ultime partie de sa vie à l’écriture, à son goût de la campagne et à sa famille. 

La télévision le sollicite régulièrement, et il participe à quelques émissions, dont celle de Bernard Pivot, « Apostrophes », où l’on apprécie sa verve et son humour. Mais Genevoix retourne chez lui, là où il appartient, aux Vernelles.

La vieillesse n’altère aucunement ses facultés intellectuelles. Tout au long de sa vie, bien que tourmenté par certains épisodes tragiques de sa vie, Genevoix a toujours eu toute sa tête. À 89 ans, il planche sur un projet de roman, concernant la période transitoire entre l’enfance et l’adolescence et compte mettre en épigraphe une citation de Victor Hugo : « l'un des privilèges de la vieillesse, c'est d'avoir, outre son âge, tous les âges ».

En vacances près d’Alicante, en Espagne, il est victime d’une crise cardiaque. Maurice Genevoix s’éteint le 8 septembre 1980. Il est enterré au cimetière de Passy, à Paris. Sa notoriété dépasse largement le milieu littéraire et le président Giscard d'Estaing salue « le premier de nos écologistes ». Le 11 novembre 2020, ses cendres ont rejoint le Panthéon.

Maurice Genevoix, alors secrétaire perpétuel de l'Académie française, dans sa propriété ; agrandissement : le monument funéraire des Éparges


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George Orwell
Publié ou mis à jour le : 2020-11-11 14:49:35

 
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