Le Tintoret (1518 - 1594) - Le trublion de Venise - Herodote.net

Le Tintoret (1518 - 1594)

Le trublion de Venise

Fougueux et insatiable, Le Tintoret a réussi à imposer son style dynamique et sa personnalité turbulente à la Venise de la Renaissance. Véritable « Shakespeare de la peinture » (Paul Veyne), il laisse une œuvre originale, hardie et talentueuse.

Alors que l'on célèbre le 500e anniversaire de sa naissance, voici son parcours, tout entier consacré à la recherche de la nouveauté et de la reconnaissance.

Isabelle Grégor

L’Annonciation, 1575, Le tintoret, Venise, Scuola di San Rocco.

Éblouissant Cinquecento !

Quel bonheur pour un peintre de naître dans la Venise du XVIe siècle, le Cinquecento ! La Sérénissime République est alors à son zénith et vit un véritable Âge d'or. Certes, sa puissance maritime est en déclin à la suite de l'ouverture de nouvelles routes vers l'Orient, et ses fameux marins ne semblent plus avoir l'enthousiasme d'autrefois pour partir à la conquête de nouveaux marchés. L'aventure ne consiste plus à se lancer dans le commerce mais dans l'art !

On préfère rivaliser désormais dans la construction de demeures toujours plus richement ornées pour se donner en spectacle dans de fastueux festins. On débarrasse enfin la place Saint-Marc de ses entrepôts tandis que le Rialto s'embellit d'un élégant pont couvert. Dans le même temps, les mécènes, doges, artistocrates et scuole s'attachent les talents les plus fameux pour faire briller la Sérénissime face à ses concurrents, Florence, Milan et Rome.

Les noms de Titien, Tintoret et Véronèse évoquent alors dans toute l'Europe le prestige de l'école vénitienne de peinture qui, à la suite des frères Bellini et de Carpaccio, a réussi à imposer son style : le trait n'est plus l'essentiel, comme il l'était par exemple chez le Florentin Michel-Ange, mais laisse place à la couleur et à la lumière, à la sensualité et à l'opulence.

L'exigence de perfection du dessin florentin et la recherche de la symétrie sont délaissées au profit d'une forme de réalisme qui pousse les peintres à préférer la nature à l'antiquité, la sensation à la réflexion : « Devant leurs tableaux on n’a pas envie d’analyser et de raisonner ; si on le fait, c’est par force. Les yeux jouissent, voilà tout » (Hippolyte Taine, Voyage en Italie, 1866). C'est cette volupté que sont parvenus à reproduire avec tant d'audace Tintoret et ses confrères virtuoses.

Dehors !

La vie du Tintoret, maître de la lumière, commence dans le brouillard puisqu'on hésite encore sur sa date de naissance : 1512, comme l'a soutenu un biographe du XVIIe siècle, ou plus certainement 1519, selon l'indication donnée sur le registre où fut noté son décès ? Faute de certitude, suivons la tradition qui lui attribue le 29 septembre 1518 pour date de naissance. Ce dont on est sûr, par contre, c'est le métier de son père, Battista Robusti : teinturier, tintore en italien, qui valut à son Jacopo de fils le surnom de Tintoretto, « le petit teinturier ».

Tête de Julien de Médicis, 1540, Le Tintoret, Adélaïde, Art Galerie of South Australia.Originaire de Lucques, ville toscane célèbre alors pour sa maîtrise des textiles, sa famille était désormais installée à Venise où elle occupait une position assez élevée parmi les artisans et commerçants, ce qui lui permettait de fréquenter les cittadini, l'élite intellectuelle. Ce n'est donc pas un hasard si notre jeune Jacopo, après avoir fait ses preuves à travers maints gribouillis sur les murs de l'atelier paternel, est envoyé à 12 ans chez le grand Titien.

Âgé alors de plus de 40 ans, cet artiste était déjà reconnu comme un des maîtres de la lagune au point d'avoir été surnommé l'« Apelle de Venise » en hommage au célèbre Grec, père de la peinture occidentale. Comment se faire remarquer, au milieu des apprentis ? Par le talent ! On raconte ainsi que, rentrant de voyage, le Titien découvrit quelques feuillets du Tintoret et aussitôt... le renvoya ! Dehors !

Le jeune garçon s'était-il montré trop amateur d'art florentin et avait-il copié les œuvres de « l'ennemi » Michel-Ange ?  Avait-il déjà osé montrer une confiance en soi trop dangereuse pour son aîné ? Toujours est-il que ce jour-là, une rivalité sans merci naquit entre les deux hommes, incitant chaque jour Le Tintoret à pousser plus loin son talent pour chercher la reconnaissance du sévère maître.

Deucalion et Pyrrah priant devant la statue de la déesse Thémis, 1542, Le Tintoret, Modène, galerie Estensi.

Peintre en bâtiment

Qu'à cela ne tienne, si on ne veut pas de lui, il sera son propre maître ! Il se lance dans le dessin qui est selon lui la base de la peinture. Riche d'une solide culture, puisque son ami Calmo dira qu'il a une « tête bien pleine » et passe son temps à « l'édification de [son] esprit », il lui suffit de traverser quelques canaux pour trouver des modèles sur les murs des églises et palais de la Sérénissime.

Jupiter et Sémélé, 1542, Le Tintoret, Modène, galerie Estensi.Il n'hésite pas non plus à aller se perfectionner auprès de peintres reconnus comme Bonifacio de Pitati ou Andrea Schiavone, tous deux intéressés par le maniérisme à la façon de Parmesan, mais aussi aux côtés de plus obscures artistes travaillant sur les meubles peints comme les coffres de mariage.

À vingt ans, pourvu du titre de « maître peintre », il exerce son activité dans le quartier San Polo, du côté du Grand Canal, où bat le cœur du commerce vénitien. C’est à cette époque que pour attirer les clients et rendre hommage à ses maîtres, il inscrit non sans quelque arrogance sur un mur de son atelier : « le dessin de Michel-Ange et la couleur de Titien ».

– Martyre de saint Laurent, détail, 1548-1557, Le Tintoret, Venise, église des Gesuiti.Sa production se compose alors essentiellement d’œuvres religieuses mais, lorsqu'en 1541, il a vent de la construction d'un palais, il se précipite pour offrir ses services et réaliser fresques historiques et cavalcades pour en orner la façade.

Par ce coup d'audace, sa carrière est lancée ! Pisani, riche banquier et parent du doge, entend parler de lui et lui commande des peintures sur bois pour décorer le plafond à caissons de son palais.

Après avoir minutieusement observé les fresques de Jules Romain du palais du Te, à Mantoue, notre Tintoret se lance dans la réalisation de représentations des Métamorphoses d'Ovide. Les histoires de Jupiter et Sémélé ou encore de Deucalion et Pyrrha sont pour lui l'occasion de jouer de la perspective dans des contre-plongées audacieuses qui vont jusqu'à masquer le visage des personnages.

L'année 1547 est celle du retour au chevalet même s’il n’abandonne pas pour autant le grand format. L’audacieux veut s'emparer du marché des Cènes, un thème prisé par les confréries du Saint-Sacrement qui se multiplient alors. Composées de douze hommes, leurs assemblées aiment en effet se retrouver dans la représentation du dernier repas du Christ. En s’emparant de la commande, Le Tintoret se fait de nouveaux clients mais aussi de nouveaux ennemis...

La Dernière Cène, entre 1533 et 1566, Le Tintoret, Paris, église Saint-François-Xavier.

Le Tintoret ? Un grain de poivre !

En 1547, Andrea Calmo, grand comédien et ami d'enfance du Tintoret, lui envoie une étrange missive, qui est aussi un portrait précieux du peintre lorsqu'il avait une vingtaine d'années, au moment même où il peignait son Autoportrait.
Autoportrait, Philadelphia, Philadelphia Museum of Art, Le Tintoret, 1547.« Au favori de la nature, mixture d'Esculape et fils adoptif d'Apelle, Messire Jacopo Tintoretto, peintre.
Tel un grain de poivre qui recouvre, assomme et vaut l'arôme de dix bottes de pavots, c'est ainsi que vous êtes, vous qui êtes du même sang que les Muses. Bien que né depuis peu, vous êtes pourvu de beaucoup d'esprit et d'intelligence ; votre barbe est peu fournie mais votre tête est bien pleine ; votre corps est petit mais votre coeur est grand, bien que jeune en âge vous êtes mûr en sagesse ; et dans le peu de temps où vous avez été apprenti, vous avez appris davantage que cent qui sont nés maîtres. [...] Parmi ceux qui chevauchent le Pégase de l'art moderne, il n'en est pas de plus habile que vous dans la représentation des gestes, attitudes, poses majestueuses, raccourcis, profils, ombres, lointains, perspectives. On peut bien dire, en somme, que si vous aviez autant de mains que de qualités de coeur et d'esprit, il n'y aurait pas de chose que vous ne puissiez faire, aussi difficile fut-elle. Vous m'êtes bien cher, oh mon frère, je le jure par le sang des moustiques, car vous êtes ennemi de la paresse : vous passez votre vie partagé entre l'accroissement de votre gloire, la restauration de vos forces physiques et l'édification de votre esprit. Cela s'appelle travailler pour en tirer bénéfice et gloire, manger pour vivre et ne pas dépérir, et faire de la musique et chanter pour ne pas devenir fou comme certains qui s'adonnent tant à leur art qu'ils en perdent d'un coup la raison et leur tête […] » 
(lettre citée dans Roland Krischel, Le Tintoret).

Le Miracle de saint Marc, 1548, Le Tintoret, Venise, Gallerie dell'Accademia.


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Publié ou mis à jour le : 2018-09-18 19:24:06

 
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