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Vers une histoire du pouvoir

État, nation et immigration

Spécialiste de l’histoire de l’immigration, l’historien Gérard Noiriel réunit dans cet ouvrage ses études autour de la nation, de la citoyenneté et de l’immigration. Elles ont émaillé son parcours de chercheur dans les années 1990 mais demeurent d’une cruciale actualité.

Vers une histoire du pouvoir

Son approche s’inspire de l’affirmation du philosophe italien Benedetto Croce : « Toute histoire digne de ce nom est histoire contemporaine ». Autrement dit, il est vain d’espérer restituer le passé de façon intemporelle. L’historien, même s’il n’en a pas conscience, le regarde avec les préoccupations du présent. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne la nation et l’immigration.

Gérard Noiriel montre que les États ne sont pas issus du rassemblement d’une ethnie ou d’une communauté linguistique existant de toute éternité mais sont avant tout le produit d’une construction sociale et d’une volonté politique.

On pense bien sûr à la Suisse multilingue et multi-religieuse, libre association de cantons et de cités. On pense également au Canada, qui rapproche des communautés linguistiques et religieuses très différentes et autrefois hostiles.

Plus près de nous, notons le curieux phénomène issu de la décomposition de l’URSS. Les quinze Républiques soviétiques avaient été créées à titre provisoire en vue de digérer les particularismes provinciaux de l’ancienne Russie. Lénine et Staline avaient veillé à ce qu’elles comportent une bonne dose d’hétérogénéité pour éviter toute tentation irrédentiste. Or, en 1991, toutes ont pris leur envol et se sont constituées en autant d’États-nations sans avoir eu jamais d'existence propre auparavant !

Même chose en Afrique noire où les anciennes colonies européennes sont devenues des États-nations jaloux de leur intégrité territoriale. Paradoxalement, le seul État ethniquement homogène du continent, la Somalie, née de la fusion de deux colonies, l’une italienne, l’autre britannique, a littéralement explosé sous l’effet des conflits internes. L'exception somalienne montre que l'homogénéité ethnique, religieuse et linguistique a peu à voir avec la cohésion d'une communauté nationale.

Les États sont une construction historique et sociale, non ethnique

La nation française est quant à elle le produit de la lente maturation de l’État sous l’égide des Capétiens, qui ont rapproché des cultures très diverses et, dès le XVIe siècle, ravalé les langues locales au rang de « patois ». De l’État dynastique au « principe des nationalités » La première apparition de « nation » remonte à 1270. Le mot dérive du latin nasci, « naître » et désigne un groupe humain de même origine territoriale. L’adjectif « national » est introduit en 1550. Quant à « nationalité », il apparaît pour la première fois, de façon fortuite, dans un roman de Mme de Staël en 1807, puis de façon plus explicite en 1825 dans la traduction d’un ouvrage allemand, pour traduire le mot Volkskunde.

Jules Michelet, dans son Tableau de la France (1861), affirme que c’est en luttant contre ses origines que la nation française a acquis son identité. Il voit les « nationalités provinciales » laisser peu à peu la place à la nationalité française sous l’effet de l’histoire et en particulier de l’opposition récurrente entre les monarchies française et anglaise. Ainsi, « l’influence du sol, du climat, de la race, a cédé à l’action sociale et politique, l’homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles ; l’histoire a triomphé de la géographie ». L’historien note que la « Bretagne bretonnante » est devenue au XIXe siècle un pays « tout étranger au nôtre, justement parce qu’il est resté trop fidèle à notre état primitif ; peu français tant il est gaulois ».

Si l’on compare la vision de Michelet à celle de Renan, une génération plus tard (Qu’est-ce qu’une nation ? 1882), l’inflexion conservatrice est indéniable du point de vue de Gérard Noiriel : le « plébiscite de tous les jours » que défend Renan ne concerne que ceux qui ont un passé commun, c’est-à-dire ceux qui ont les mêmes « racines ».

Comme le laisse deviner cette opposition entre les deux historiens, l’Europe bascule au milieu du XIXe siècle vers une conception ethnique des nationalités.

La bourgeoisie intellectuelle, qui a pris le relais de l’aristocratie en Europe centrale et orientale, conteste des États fondés sur une légitimité historique et dynastique. Elle oublie la part d’intentionnalité humaine dans la construction de ces États et ne veut plus retenir que le critère « ethnique » ou linguistique comme définition d’une « nationalité ». De la Finlande à la Roumanie, on se prend de passion pour les langues, le folklore et le patrimoine bâti caractéristiques des antiques nationalités, appelées à renaître de leurs cendres.

Victor Hugo, qui a fait de la liberté le thème central de son œuvre, est à l’origine de l’engouement des écrivains français pour ce « principe des nationalités », note Gérard Noiriel. Napoléon III en a fait un instrument essentiel de sa politique extérieure. Le mathématicien Antoine Cournot, qui se pique de philosophie, l'encense: « Partout où se montrent encore les restes de nationalités jadis vaincues, opprimées, brisées, se montre aussi une tendance à réunir des membres dispersés, à recouvrer une indépendance perdue, à faire prévaloir la loi du sang, la ressemblance du langage, la communauté des souvenirs, sur les calculs d’intérêt égoïste » (1861).

Le principe des nationalités est réactivé à l’issue de la Première Guerre mondiale sous l’impulsion de l’idéaliste président Thomas W. Wilson. On taille alors de nouveaux États dans les anciens empires et, pour leur garantir une homogénéité « nationale », on organise des déplacements massifs de populations sans, bien sûr, demander leur avis à celles-ci.

L’historien Éric Hobshawn observe avec ironie que Hitler a été somme toute le partisan le plus radical des principes wilsoniens, rapatriant de force sur le territoire allemand des millions de Volksdeutsche qui ne vivaient pas sur la terre de leurs « ancêtres » avant d’éliminer les Juifs.

L’immigration en France aux XIXe et XXe siècles

L’Europe est frappée à partir de 1873 et pour deux décennies par une violente crise économique connue sous le nom de « Grande Régression ». Il s’ensuit un renouveau du protectionnisme, qui vise la circulation des marchandises mais aussi des individus. « C’est à ce moment-là que la classe dominante découvre que plus d’un million de travailleurs étrangers vivent en France, bien qu’ils ne soient enregistrés nulle part », écrit Gérard Noiriel. « Cette obsession protectionniste explique que la plupart des lois sociales adoptées par la IIIe République contiennent des dispositions discriminatoires à l’encontre des étrangers ».

Gérard Noiriel dénonce l’approche de l’historien Jean-Baptiste Duroselle sur l’immigration qui écrit en 1985 : « la lente accumulation des étrangers finit par créer des tensions. Ces tensions sont d’autant plus fortes que le groupe étranger paraît difficilement assimilable, les immigrés de langue latine et même les Polonais catholiques de l’entre-deux-guerres paraissent avoir eu moins de difficultés à s’intégrer dans la population française que les étrangers non européens d’aujourd’hui ». À propos de ces derniers, Duroselle ajoute : « Tout le problème est de savoir si, bénéficiant d’une natalité beaucoup plus forte que celle des Français, ils ne risquent pas de constituer un groupe nombreux qui reste relié à une patrie lointaine, elle aussi bénéficiaire de l’accroissement différentiel. C’est la théorie du corps étranger » (préface à l’ouvrage de R. Schor : L’Opinion française et les étrangers en France).

Gérard Noiriel revient sur l’état-civil et les difficultés de l’administration à identifier les citoyens après la Révolution. Auparavant, l’enregistrement des naissances, mariages et décès relevait des curés, qui, en général, maîtrisaient l’écriture et l’orthographe. Au XIXe siècle, il est confié aux maires et à leurs adjoints, lesquels, dans les campagnes, « sont de petits propriétaires cultivateurs, des fermiers ou des artisans, qui ne savent que signer leur nom et non écrire ou qui écrivent illisiblement et sans orthographe et dont il est impossible de lire l’écriture », note en 1820 le procureur général de Caen.

Sous la Révolution, l’émigration et la guerre conduisent l’Assemblée législative, par la loi du 28 mars 1792, à rendre obligatoire l’usage d’un passeport pour tout Français désirant sortir du royaume et tout étranger désireux d’y entrer.

Le terme « réfugié » apparaît pour la première fois en 1694 dans le Dictionnaire de l’Académie française. Il désigne alors les huguenots chassés par le roi de France. Dans les faits, le concept est beaucoup plus ancien. Dès le XVIe siècle, par exemple, le « Roi Très-Chrétien » se fait un devoir d’accorder l’asile aux catholiques victimes des guerres de religion à travers l’Europe.

Le droit d’asile est alors accordé dans la logique de la souveraineté et sur un critère essentiellement religieux.

La Convention va le laïciser en l’introduisant dans la Constitution de 1793 (qui ne sera jamais appliquée). L’arrivée en France, après 1830, de milliers de réfugiés polonais chassés par la répression tsariste obligera le gouvernement de François Guizot à légiférer sur la question. C'est ainsi que la loi du 24 avril 1832 établira les devoirs de l’État ainsi que les droits et les obligations des réfugiés politiques.

La question est enfin traitée au niveau international par la Convention internationale de Genève, adoptée le 28 juillet 1951. Son article 1 définit le « réfugié » comme toute personne « qui craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou qui, si elle n'a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner. »

Joseph Savès
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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