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L'instruction publique en France

L'IA invite l'école à renouer avec sa vocation

30 août 2026. Bousculés par les performances de l'Intelligence artificielle, les enseignants en viennent à s'interroger sur leur propre utilité. Que pèse ainsi un professeur d'anglais face aux tutoriels présents et à venir ? Pourtant, l'école de nos aïeux n'a jamais paru aussi nécessaire et il lui revient de faire de l’IA un auxiliaire et non un concurrent... [1]

La culture générale, à l'ère de l'IA ? À quoi bon ? En 2 temps 3 mouvements, nous sommes désormais capables de répondre à toute question, pourquoi le bon roi Dagobert a mis sa culotte à l'envers ou comment dîner somptueusement avec les restes de la semaine : notre deuxième cerveau, appelé couramment « mobile », est là pour poser le problème à ChatGPT ou autre. Plus la peine donc de mettre en action nos méninges et de remplir notre mémoire de connaissances inutiles, tout est sur le cloud mondial, il suffit de piocher...

Alors nous direz-vous, à quoi bon envoyer nos enfants à l'école ? La réponse paraît évidente : pour avoir un métier !...

André Larané avec la contribution d'Isabelle Grégor

La startup nation et l'adieu à Jules Ferry

Depuis l’entrée de notre pays dans le chômage de masse, il y a cinquante ans, l'Éducation nationale a perdu de vue sa mission première formulée par Jules Ferry et ses prédécesseurs, d'Ignace de Loyola à Victor Duruy : former des citoyen(ne)s. L’école pour s'épanouir et se cultiver ? développer sa curiosité et la combler par la lecture ? être en mesure de s'adapter à un futur par essence imprévisible ? Non ! Dans le monde moderne, l’école vise avant tout l'« insertion professionnelle », que ce soit comme cadre international, ingénieur nucléaire, technicien chauffagiste, plombier, maçon, agent d'accueil ou autre. Il s'agit au minimum de savoir déchiffrer des instructions écrites, enregistrer des consignes orales, faire des additions et des soustractions  (note).

L'école et le collège ont donc délaissé les enseignements fondamentaux : langue française écrite et parlée ; mathématiques ; sciences naturelles et histoire-géographie ; apprentissages artistiques et manuels. En contrepartie, on a multiplié les enseignements de circonstance et même introduit l’initiation à l’anglais d'aéroport (globish) dès l’école primaire, pas par amour de la littérature et du théâtre anglais mais dans l'espoir que les élèves assurent ainsi leur avenir dans des entreprises de plus en plus internationalisées.

Et tant pis si les élèves ne connaissent rien de Platon, Michel-Ange et Diderot. Tant pis s'ils n'ont aucune appétence pour les livres et la lecture. Ils pourront toujours se renseigner sur wikipedia et demander à l'Intelligence artificielle (IA) de rédiger leurs devoirs de français et résoudre leurs problèmes de maths. Pour la culture, il y a Netflix. Et pour les contacts sociaux, il reste Tiktok. Quant aux cours de travaux manuels, à quoi pourraient-ils être utiles ? les migrants et demain les robots feront leur affaire des travaux qui requièrent effort et dextérité...

Les savoirs d'aujourd'hui seront obsolètes demain

Au rythme où évoluent les techniques et les métiers depuis l'apparition de la microélectronique il y a un demi-siècle, personne n’est en mesure de prédire quelles seront les compétences professionnelles requises sur le « marché du travail » dans les dix ou vingt prochaines années.

Il s'ensuit qu'un titulaire de CAP (Certificat d'aptitude professionnelle) peut aujourd'hui se montrer bon coiffeur, maçon, chaudronnier ou électricien, mais s'il n'a pas acquis à l'école primaire une bonne aptitude à la lecture, l'écriture et la mémorisation, il lui sera très difficile de progresser dans sa profession ou de changer d'orientation si l'envie ou la nécessité s'en faisait sentir...

Même incertitude pour les diplômés de l'enseignement supérieur. Dans les années 1970, au début de l’ère informatique, on croyait utile d’enseigner aux futurs ingénieurs la programmation en Fortran, le langage informatique alors à la mode. L’exercice était divertissant mais il s’est révélé totalement inutile, le Fortran ayant été très vite supplanté par d’autres langages de programmation.

De fait, les jeunes diplômés, sitôt qu’ils entrent dans une entreprise, constatent que les connaissances acquises à l’université ou dans les grandes écoles d’ingénieurs ne leur sont d’aucune utilité. C’est sur le tas, en se confrontant aux réalités, qu’ils apprennent leur métier et les bonnes pratiques. Les seules exceptions concernent les formations professionnalisantes comme les facultés de médecine et les établissements professionnels qui associent étroitement l’enseignement théorique aux stages de terrain.

Sur le long terme, ce qui est le plus utile aux jeunes actifs n'est pas la masse de connaissances qu'ils ont ou non ingurgitées dans leur parcours scolaire mais les qualités qu'ils ont mises en oeuvre et développées pour obtenir leur diplôme. C'est la capacité de se concentrer sur un sujet (tout le contraire de Tiktok), la faculté d'assimiler des livres rapidement (tout le contraire du visionnage des séries), enfin l'importance de travailler et même de souffrir pour atteindre le but fixé (tout le contraire de ce dont veulent nous convaincre les réseaux sociaux et les « influenceurs.ses »).

Ces qualités tiennent aux aptitudes des élèves comme à leur culture générale tant vantée par Charles de Gaulle (citation). Vous sortez de Polytechnique ? On en conclut que vous avez bénéficié d'un remarquable enseignement technique mais on sait aussi que vous avez sué sang et eau pour gagner de haute lutte votre entrée à l’X ; votre réussite au concours témoigne d’un bel esprit de compétition et d’indéniables qualités mentales (concentration, mémoire, esprit de synthèse, etc.) ; autant de qualités qui vont vous permettre d’assimiler très vite votre métier quel qu’il soit.

Dans tous les métiers, les entreprises sont attentives aux qualités intrinsèques dont atteste le parcours scolaire de leurs recrues : la capacité de s'investir à fond dans un projet, le goût du travail bien fait. Ce sont là des aptitudes qui ne s'acquièrent pas devant un écran, fut-il éclairé par l'IA, mais dans une salle de classe en présence d'un enseignant en chair et en os.

L'IA : la meilleure des formations « professionnalisantes » ?

C'est ici que survient une révolution qui pourrait bouleverser les enjeux éducatifs avec l'Intelligence artificielle. D'ores et déjà en effet, l'IA exécute bien plus vite que nous et à moindre coût des tâches intellectuelles complexes. Elle sait aussi aussi piloter des machines et des systèmes robotisés. Elle peut aussi nous former aux nouveaux savoirs de façon pratique et rapide.

Traduction automatique mise à disposition des visiteurs à l'occasion des Jeux Olympiques Paris 2024Ainsi, pendant des décennies, on nous a expliqué que l'anglais était indispensable pour communiquer avec le reste du monde. C'est de moins en moins vrai. Les outils de traduction automatique sont désormais capables de traduire textes, documents et conversations vocales dans de nombreuses langues (note).

Si demain notre téléphone traduit vocalement le français en toute autre langue, chacun d'entre nous pourra communiquer dans  sa propre langue avec le monde entier. Nous continuerons néanmoins à apprendre des langues étrangères à l'école et également avec des tutoriels sur écran, mais ce sera pour notre épanouissement personnel...

Lecture à l'école Jeanne d?Arc de Saint-Ciers-sur-Gironde

École et IA : vers un juste partage des rôles ?

Contre toute attente, en nous formant aux professions émergentes et aux nouveaux outils, l'IA pourrait obliger l'école à revenir à sa vocation première : former des esprits sains, éveillés, préparés à affronter la complexité du monde et ses changements impromptus.

L'Éducation nationale pourrait faire le pari de ne plus courir après les outils numériques et l'IA mais de renouer avec l’ambition portée en leur temps par Jules Ferry et Victor Duruy. En cultivant dès l'école primaire le goût de la lecture, l'envie d'apprendre et l'acceptation de l'effort, gageons qu'elle mettra de la sorte les élèves en situation de comprendre et maîtriser les outils numériques qui façonnent aujourd'hui notre quotidien plutôt que de les subir.

En offrant également aux élèves l'exemple de leurs grands aînés, Louis Pasteur, Gustave Eiffel, Bernard Palissy ou encore George Sand, elle leur donnera l'envie de s'inscrire dans leur sillage et les détournera naturellement de la fascination pour les « influenceur.ses »).

Alors, qui sait ? la France et l'Europe, aujourd'hui distancées par les États-Unis et la Chine dans le domaine de l'IA et l'internet, pourront demain reprendre la course en tête en s'appuyant sur une jeunesse dotée de solides bases éducatives. Quel parti, quel candidat aux prochaines présidentielles oserait porter un tel projet de rupture ?


[1] Ce texte est une réactualisation de l'article Culture générale ou professionnalisation précoce ? (Isabelle Grégor et André Larané, 15 mars 2020).

Publié ou mis à jour le : 2026-08-30 07:34:34
JM KAËS (02-09-2026 15:45:41)

Déjà au 16e (seizième !!) siècle le grand Montaigne insistait sur le fait d’enseigner « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine ». Autrement dit insister sur la réflexion pe... Lire la suite

Jacques Groleau (01-09-2026 19:18:46)

Un bien bel article : merci ! Oui, l'école n'est pas faite seulement pour trouver un travail (et les connaissances y acquises seront bien souvent obsolètes !) ni même pour former des citoyens ("La ... Lire la suite

Anne (31-08-2026 13:47:43)

L’évolution de l’humain sur des milliers d’années a contribué à l’augmentation du volume de son cerveau. Le cerveau est composé de milliards de neurones et de connections inter-neuronales... Lire la suite

Acojoc (31-08-2026 09:23:49)

L'IA n'apportera jamais la connaissance du bon sens et de la réflexion personnelle, nécessaires tous les deux à l'appréciation critique de toute production écrite. C'est en ce sens que l'enseigne... Lire la suite

Vincent (30-08-2026 23:27:17)

Une assertion m'a interpelé: le but de l'école est de "former des citoyens". Sans contester le moins du monde sa pertinence, je pense qu'il faudrait comprendre ce qu'on entend par là. En effet, en... Lire la suite

Yves, Montenay (30-08-2026 15:23:09)

Sur les migrants, attention à ne pas nous surestimer : notre niveau scolaire baisse, et celui des arrivants augmente : ce ne sont pas les plus pauvres et les moins scolarisés qui arrivent, ne nous p... Lire la suite

JFL (30-08-2026 11:50:57)

"Quant aux cours de travaux manuels, à quoi pourraient-ils être utiles ? les migrants et demain les robots feront leur affaire des travaux qui requièrent effort et dextérité..." ! Les migrants...... Lire la suite

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