Benjamin Rabier (1864 - 1939)

« L'homme qui fait rire les animaux »

Benjamin Rabier (1864-1939)Qui ne connaît les visuels de « La Vache qui rit », de la lessive « Le Chat » ou du sel « La Baleine » ? Qui n'a rencontré au fil de ses lectures le canard « Gédéon » ? Ces dessins intemporels sont l'oeuvre de Benjamin Rabier, un illustrateur aujourd'hui oublié mais qui continue d'imprégner notre imaginaire.

Nous lui devons en bonne partie notre représentation de la campagne et des animaux de la ferme. Il a aussi beaucoup inspiré ses confrères. Hergé, par exemple, l'a découvert à travers ses illustrations des Fables de La Fontaine et lui a plus tard emprunté le personnage de Tintin.

Si Benjamin Rabier n’est pas aussi célèbre que ses personnages, cela tient à sa personnalité.

Aussi modeste et discret que malicieux, il n'eut de cesse de tromper les journalistes sur sa véritable nature. D’apparence très lisse, il mena pendant trois décennies une double vie : la nuit, fonctionnaire rangé et le jour, dessinateur créatif !...

André Larané

Nos frères inférieurs, par Benjamin Rabier, album de 1926

Un enfant de son temps

L'illustrateur naquit le 30 décembre 1864 à Napoléon-Vendée, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de La Roche-sur-Yon (la ville changea plusieurs fois de nom au fil des différents régimes). Son père, Benjamin Rabier, compagnon menuisier, avait quitté son Berry natal pour un Tour de France du compagnonnage, jusqu’à La Mothe-Achard en Vendée où il posa ses bagages et rencontra Marie. Elle était la fille de la patronne du café dans lequel il avait ses habitudes.

Les deux amoureux se marièrent et fondèrent un foyer dans lequel naquirent deux garçons, Benjamin, l’aîné, puis Henri, son frère cadet. Mais l'existence était précaire dans la Vendée rurale de la fin du XIXe siècle.

À contrecœur mais poussé par l'espoir de jours meilleurs, le couple part avec ses deux enfants en bas âge pour s’installer dans la capitale. Empruntant la ligne de chemin de fer inaugurée deux ans auparavant, la famille arrive à Paris en 1869. La vie du jeune Benjamin, qui n’a pas encore cinq ans, bascule.

Dès la petite enfance, il connaît la guerre franco-prussienne et, au début de l'année 1871, le siège de Paris et la Commune ! Ces épreuves vont durablement le marquer comme tous les petits Parisiens de sa génération.

L'année suivante, il rejoint les bancs de l’école. Scolarisé chez les Frères des Écoles chrétiennes, le jeune garçon reçoit un enseignement strict et de qualité. Rapidement, l’élève Rabier se distingue par son comportement appliqué et solidaire mais surtout de très belles aptitudes au dessin et à la peinture.

Première médaille à quinze ans

Benjamin Rabier enfantLes parents de Benjamin se serrent la ceinture pour offrir à leur aîné de quoi exercer ses talents et lui permettent de remporter un Prix de dessin organisé par la Ville de Paris. À 15 ans, ce titre est sa chance ! Il lui permet d'obtenir une bourse afin de poursuivre ses études dans un établissement orienté vers les techniques, l'école primaire supérieure Jean-Baptiste Say, à Auteuil. Construit à l'emplacement de l'ancienne maison de campagne de Racine, c'est aujourd'hui l'un des plus prestigieux lycées de France.

Hélas, même avec la bourse accordée à leur fils, les Rabier ne peuvent subvenir à ses besoins. Benjamin doit très vite renoncer à poursuivre ses études et se résigne à décrocher un emploi. Toute sa vie, il n’aura de cesse de vouloir prendre sa revanche en se cultivant et travaillant jusqu’à l’épuisement.

Le jeune homme effectue divers petits métiers dans des commerces et des administrations. Dans la capitale en pleine effervescence, il s’enivre d'images et de réclames. Mais dès sa journée de travail achevée, il rentre dans l'appartement familial du XVe arrondissement.

Le bon côté de l'armée

Benjamin Rabier à l'armée (1885)Le 1er décembre 1885, l’heure du service militaire sonne pour Benjamin Rabier : direction le 33e régiment d'infanterie à Arras. Il s’acclimate plutôt bien du climat de la caserne et six mois plus tard, il est nommé caporal.

Un événement de prime abord anecdotique va alors chambouler son destin : le ministre de la Guerre, le général Georges Boulanger, demande à chaque caserne de se doter d’une « salle d’honneur ».

Pour que lesdites salles fassent « honneur » à la République, il est besoin de les décorer avec des peintures représentant des scènes de bataille. 

Benjamin Rabier, A la caserneUn concours est lancé et Benjamin Rabier le remporte haut la main. Le voilà en charge de décorer les salles d'honneur des différents régiments !

Il peut se consacrer à sa passion. Mieux encore, il est affecté à Paris, au ministère de la Guerre, section géographique, ce qui lui permet de rentrer chaque soir dans sa famille. Son oeuvre lui vaut le grade de sergent-fourrier, puis de sergent-major.

En septembre 1889, de retour à la vie civile, le jeune homme ambitionne de travailler de son art mais il doit avant toute chose obtenir un emploi alimentaire.

C’est chose faite avec un emploi de comptable au Bon Marché puis, en janvier 1890, un emploi de fonctionnaire à la préfecture de la Seine,  au grand soulagement de ses parents.

Dessins de presse

En avril 1890, il se fait muter aux Halles de Paris, avec des horaires plus accommodants. Pour compléter ses modestes revenus, il obtient ainsi un deuxième emploi au Nouveau Cirque comme contrôleur de tickets. Grâce à ce travail il entrevoit le faste des représentations et croise de célèbres spectateurs dont un certain Toulouse-Lautrec.

Mais sa plus belle rencontre demeure celle avec le dessinateur Caran d’Ache (nom de plume d'Emmanuel Poiré). Né en 1858, celui-ci est le petit-fils d'un soldat de Napoléon qui, comme beaucoup d'autres, a fait souche en Russie lors de la retraite de 1812. Il pousse son ami Benjamin à présenter ses croquis et albums aux responsables des publications parisiennes.

Le Pêle-Mêle, couverture de Benjamin Rabier, Sauvons les apparencesIl faut dire qu’à la faveur de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, le dessin a le vent en poupe. Le talent de Benjamin Rabier ne tarde pas à être repéré et en 1892, il publie ses premiers dessins dans La Chronique amusante et Le Gil Blas illustré. La concurrence est rude mais à vingt-sept ans, sa carrière est lancée ! Entre les dessinateurs polémistes et les fantaisistes, la personnalité réservée de Benjamin Rabier l’oriente naturellement dans la seconde catégorie.

Sa vie personnelle change avec la rencontre de Sophie Giroux. La jeune femme est modiste et il partage avec elle la coquetterie vestimentaire ! Sophie, d’un naturel joyeux, sera un soutien sans faille pour Benjamin.

Les jeunes gens se marient le 2 octobre 1894 et emménagent dans un appartement de l'avenue Ségur, dans le XVe arrondissement. L’année suivante naît leur premier enfant prénommé Benjamin (comme son père et son grand-père !). Deux ans plus tard en 1897, une petite Suzanne vient agrandir la famille. Lorsque le père du dessinateur décède, sa veuve Marie emménage chez son fils et sa belle-fille.

Rabier gravit les échelons de la fonction publique tout en travaillant désormais de nuit aux Halles de Paris. Il dessine la journée pour de titres de presse comme Le rire ou le Pêle-Mêle dont il devient dessinateur attitré.

Benjamin Rabier, Amour ! (Le Rire, 1896)

Au fur et à mesure que s’accroît sa renommée, sa situation financière s’améliore. En 1900, le dessinateur fait construire une maison à Lye, le village d’origine de son père, près de Valençay. La bâtisse est à son image, discrète mais pratique. Dans ce nouveau refuge, le Parisien puise l’inspiration et profite du calme de la campagne berrichonne qu'il aime tout particulièrement.

Albums à succès

Le tournant du siècle est une période faste pour Benjamin Rabier. En 1895, il publie un premier album destiné à la jeunesse : Mauvais garnement.

Tintin-Lutin (Benjamin Rabier et Fred Isly, 1898) ; l'agrandissement montre Tintin-Lutin en actionIl est suivi trois ans plus tard d'un nouvel album, sur un texte de Fred Isly : Tintin-Lutin, avec une introduction dans l'esprit du temps :
Au Lecteur
Vous regardez tout en haut de la page
Et demandez : « Quelle est donc cette image ? »
Ça ! c'est Tintin, oui, c'est Tintin-Lutin,
De son vrai nom il s'appelle Martin,
Mais sa maman lui donna ce surnom :
Car c'était un véritable démon,
Un diablotin remuant et peu sage ;
Du reste, ça se lit sur son visage.

Le garnement bénéficiera d'une célébrissime postérité. Trente ans plus tard, en effet, Hergé s'en inspirera pour créer son héros, avec culottes de golf, visage rond et houppe blonde...

L'Assiette au beurre : Bêtes & gens, Benjamin Rabier, éd. Schwarz, 1902, ParisEn 1902, Benjamin Rabier se voit confier une édition de L’Assiette au beurre restée célèbre sous le titre Bêtes et gens, mais le plus satisfaisant pour lui est la parution, la même année, de nouveaux albums : Fifi dégourdi et Terrible Rupin-Lapin.

Benjamin va dès lors développer ce travail d’auteur qu’il affectionne. Suivront : Maurice en nourrice (1905), Fond du sac (1906), Nos frères inférieurs (1907), Mésaventure d’un chien (1907), Tribulation d’un chat (1908) etc.

Dans ce contexte de prospérité, la famille Rabier quitte son appartement et emménage en 1905 dans un hôtel particulier que Benjamin et Sophie ont fait construire rue Chasseloup-Laubat. En restant dans le XVe arrondissement qu’il connaît si bien, le dessinateur reste à l’écart de la vie artistique de Montmartre. Ce choix reflète sa modestie, loin des quartiers bourgeois et prisés de ce début de siècle.

Benjamin Rabier, Le Renard et la CigogneSa notoriété grandit encore quand son ami l'éditeur Jules Tallandier, créateur entre autres du magazine Historia, lui suggère d'illustrer les Fables de La Fontaine. L'album est publié en 1906 et recueille un immense succès.

Il faut dire que la mode des dessins de presse commence à retomber et que l’illustration jeunesse se développe à toute vitesse. D'autre part, le consensuel Benjamin Rabier fait l’unanimité dans la presse laïque comme dans la presse catholique avec ses dessins aux motifs incisifs mais adoucis par le trait et la couleur.

Le couple accueille un troisième enfant en 1911, Simone. Tout va pour le mieux chez les Rabier, si ce n’est que Sophie s’inquiète du surmenage de son mari. Benjamin renonce à son poste de sous-inspecteur des Halles en 1909.

Les animaux au service de la publicité

Les animaux commencent à prendre une place prépondérante dans l'oeuvre de Benjamin Rabier. Un jour, alors qu’il dessine un chien, le trait de la gueule se fait plus long. Les lecteurs y voient un chien hilare et sont conquis. Sans le faire exprès, Benjamin vient de trouver sa marque de fabrique et va dès lors donner aux animaux familiers des expressions aussi humaines que possible.

Dans un article autobiographique publié en 1902 dans un numéro spécial de L'Album, lui-même se présente comme « l'homme qui fait rire les animaux » !

Quelques années plus tard, en 1907-1908, il lance une publication bihebdomadaire de trente-et-un numéros, Histoire comique et naturelle des animaux, où il met en scène son talent de dessinateur animalier. Dans la foulée, en 1913, il illustre à sa manière l'oeuvre du naturaliste Buffon. C'est Le Buffon de Benjamin Rabier.

Le Buffon de Benjamin Rabier (1913)

Le goût du public pour les animaux n’est pas le fruit du hasard... En même temps que s'embourgeoise la société, de plus en plus de gens adoptent un animal de compagnie. Benjamin Rabier préfère quant à lui laisser les animaux dans leur environnement naturel ou campagnard. Tout juste a-t-il un canard dans son jardin de Lye... Aussi refuse-t-il d'« immortaliser » les chiens que lui présentent leurs propriétaires.

Le savon Le Chat (Benjamin Rabier, )Les animaux sont vite perçus comme un atout pour la « réclame », ancien nom de la publicité. Si beaucoup d'entrepreneurs sont encore convaincus qu’un produit de qualité se suffit du bouche-à-oreille, d'autres, plus audacieux, offrent à Benjamin Rabier un nouveau champ de manœuvre pour exercer ses talents.

Pendant une quinzaine d’années, il travaille entre autres pour le chocolat en poudre « Banania », le champagne « Delbeck », le savon « Le Chat », le sel « La Baleine », les alcools « Dubonnet », le savon « Bagdor », « Le Bon Marché » et bien sûr l’incontournable « Vache qui rit ». Ses dessins sont aussi repris dans les produits dérivés (une nouveauté !) : la porcelaine de Limoges, la faïence Sarreguemines, des jouets, des meubles, des puzzles, des bijoux, des cendriers, des coloriages...

Le sous-inspecteur des Halles se comporte en homme d’affaires avisé. Il n'en demeure pas moins généreux. Il lui arrive d'offrir les mêmes dessins à différentes personnes, ce qui occasionne ensuite des procès entre celles-ci !

Pourquoi pas les dessins animés ?

En parallèle, Benjamin Rabier diversifie ses moyens d’expression artistique. Il écrit des vaudevilles pour enfants et, plus intriguant encore pour l’époque, réalise des dessins animés !

L’aventure commence lorsqu’Émile Cohl, directeur du département des trucages chez Gaumont, le convainc de le rejoindre sur quelques projets. La collaboration est fructueuse. En 1917, sont projeté les deux premiers films de Rabier et Cohl : La journée de Flambeau et Flambeau au pays des surprises (1917). D’autres films d’animation suivront jusqu’en 1919.

La Wachkyrie sur les camions de ravitaillement de la Grande Guerre (Benjamin Rabier)Pendant la Première Guerre mondiale, le dessinateur, trop âgé pour être mobilisé, participe à sa manière à l'effort de guerre en publiant des dessins patriotiques dans la presse... et même sur les camions de ravitaillement du front.

C'est comme cela que « La Wachkyrie » va donner des idées à Leon Bel.

Par tempérament, Benjamin Rabier se tient toutefois très éloigné du « bourrage de crâne » caractéristique de l'époque.

On le voit dans ses tableaux Flambeau chien de guerre, d'une infinie tendresse teintée de pacifisme...

Benjamin Rabier, Flambeau chien de guerre, 1916 

En 1917, la vie de Benjamin et Sophie bascule. Leur fils Benjamin décède brutalement à l’âge de 22 ans d’une tuberculose dans leur maison de Lye. Le couple met celle-ci en vente, n’ayant plus le cœur à s’y rendre. Bien que très entouré, notamment par son éditeur Jules Tallandier qui a perdu son fils au même âge, Benjamin Rabier ne surmontera jamais son chagrin.

« Gédéon », l'apothéose

Benjamin Rabier, Gédéon, 1923En 1923, quand paraît le premier tome de « Gédéon », cela fait des années que Benjamin n’a pas publié d’autre album. S’ensuivra une série de 16 livres qui resteront très populaires. Le canard, sans doute inspiré par « Le Vilain petit canard » de Hans Christian Andersen, est pour le dessinateur un aboutissement. Les ventes en librairie sont impressionnantes. Elles donnent lieu à de grandes séances de dédicace et même à une adaptation théâtrale en octobre 1929. Elles sont traduites et vendues à l’étranger.

Benjamin Rabier devient dès l'année suivante membre de la Société des Auteurs Dramatiques. Il est fait officier de la Légion d’Honneur en 1929.

Cette apothéose est teintée d'amertume. La perte de son fils, de sa petite-fille Benjamine puis de son ami Jules Tallandier le laissent inconsolable. Il décède le 10 octobre 1939 à Faverolles, dans l’Indre, entouré de sa femme et de sa fille. De Tintin à La Vache qui rit, ses créations, quant à elles, sont plus vivantes que jamais et perpétuent sa mémoire.


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Hergé (1907-1983)
Publié ou mis à jour le : 2019-01-31 14:24:38

 
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