Hitler, quelle idéologie ?

Une nouvelle lecture de Mein Kampf

Les éditions Fayard publient le 2 juin 2021 une édition critique de ce texte tombé dans le domaine public en 2016. Titré « Historiciser le mal, une édition critique de Mein Kampf », l’ouvrage se propose d’apporter au lecteur « une analyse critique, une mise en contexte, une déconstruction, ligne par ligne, de Mein Kampf, une des sources malheureusement fondamentales pour comprendre l’histoire du XXe siècle ».

Fruit d’un partenariat avec l’Institut d’Histoire de Munich, qui a publié en 2016 une édition critique de Mein Kampf en allemand, l’ouvrage de Fayard traduit et prolonge les 3 000 notes de l’édition allemande mais aussi ajoute une introduction générale et 27 introductions de chapitre, soit au total près de 1 000 pages. L’éditeur précise curieusement que « l’appareil scientifique inclus dans Historiciser le mal est deux fois plus volumineux que la traduction du texte de Hitler ».

À sa parution, le 18 juillet 1925, le premier volume de Mein Kampf (Mon Combat), livre où Adolf Hitler livre sa vision du monde et du sens de l’Histoire, n’a pas suscité grand intérêt. Ce n’est qu’à la faveur de la Grande Dépression que les ventes décollent. L’accession au pouvoir des nazis va évidemment doper la diffusion du titre qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, aura bénéficié d’un tirage total évalué à une dizaine de millions d’exemplaires.

L’idéologie de Hitler

Couverture de Mein Kampf (1925)L'édition critique de Fayard s’inscrit dans une liste d’analyses du texte fondateur du mouvement nazi. Parmi celles méritant examen figure un essai de l’Allemand Sebastian Haffner. Juriste de formation, il a fui son pays en 1938 pour se réfugier en Angleterre où il participe à l’effort de guerre contre l’Allemagne nazie, avant d’entamer après le conflit une carrière de journaliste et d’historien. Il est notamment l’auteur d’une biographie incisive de Churchill dont Herodote.net a rendu compte, ainsi que d’un livre de souvenirs (Histoire d’un Allemand, Souvenirs, 1914-1933).

En 1978, il publie « Considérations sur Hitler » (Ammerkugen zu Hitler), disponible aussi en français. Sebastian Haffner y passe en revue différentes dimensions de l’existence de ce personnage, en autant de chapitres, examinant les aspects les plus saillants de la vie du dictateur mais aussi ses réalisations, ses erreurs, ses fautes et sa « trahison ». Il y analyse aussi les écrits de Hitler et son idéologie.

Il commence d’abord par souligner l’originalité du futur chancelier dans le champ politique. Alors que la plupart des personnages qui aspirent au pouvoir sont des « pragmatiques », Hitler appartient à une seconde catégorie, celle des « idéalistes et utopiques », dont la réussite est plus rare mais plus éclatante. Et Haffner de citer parmi eux Cromwell, Jefferson, Lénine ou Mao. Hitler lui-même se considérait comme tel, souligne l’auteur, puisqu’il se qualifie de « programmateur », expression qu’il est l’un des rares hommes politiques allemands à utiliser, sinon le seul.

Sebastian Haffner mentionne par ailleurs que les rares analystes de l’idéologie nazie se bornent à n’y voir que l’incarnation du principe de domination. Lui soutient que Hitler, en dépit du désordre de ses pensées et de leurs contradictions internes, est bien porteur d’une « théorie, au sens marxiste du terme », même si ses idées aboutissent à un système « effrangé aux extrémités ».

Sebastian Haffner relève d’abord que Hitler pose comme préalable une vision très claire : « Toute l’histoire mondiale n’est que l’expression de l’instinct de conservation des races. » Une expression que Hitler explicite par ailleurs dans l’objet assigné à l’État : « Son but réside dans la conservation et la promotion d’une communauté d’être vivants physiquement et psychiquement semblables. »

Dès lors, une conclusion s’impose aux yeux de Hitler : « Qui veut vivre combat : qui ne veut pas se battre dans ce monde de lutte éternelle ne mérite pas de vivre. » La guerre est donc inévitable, d’autant plus pour l’Allemagne « qui doit mettre fin à la disproportion qui règne entre le nombre de [ses] habitants et [sa] surface territoriale – source nourricière et point d’appui de la puissance politique ».

Troisième point clef de la pensée de Hitler : la guerre ne peut avoir pour but que la domination mondiale. Dans Mein Kampf, il précise que l’Allemagne se trouve être un « État qui doit gagner de toute nécessité la place qui lui est due sur cette terre » et qu’un « État qui, à l’âge de la contamination raciale, se voue au soin des meilleurs éléments de sa race, doit un jour devenir le maître de la Terre ».

Race : une notion... indéfinie

Les objectifs de Hitler étant éclaircis, Sebastian Haffner se penche ensuite sur la façon dont il manipule la notion de « race » pour s’apercevoir qu’il ne la définit jamais et « la confond souvent avec la notion de « peuple » ». Il relève notamment que Hitler emploie le terme « race » sous deux acceptions : au sens de « différence qualitative », notion employée notamment par les éleveurs qui sélectionnent des animaux en fonction de certaines caractéristiques, mais aussi au sens de « différence neutre qui sert à différencier les diverses espèces d’un même genre et il en existe tant chez les hommes que chez les chevaux ou les chiens ». Classer les hommes en différentes races selon la couleur de leur peau relève de cette dernière acception et ne comporte aucun jugement de valeur.

Sebastian Haffner (Berlin, 27 décembre 1907 ; 2 janvier 1999)L’auteur rappelle justement qu’au début du XXe siècle, « il était devenu courant d’appeler « races » différents caractères de la race blanche, selon des souches – germain, latin, slave – ou encore les formes du corps ou du crâne – nordique, oriental, occidental ou « dinarique » ». Haffner conclut de cette première étape que la pensée de Hitler suit une certaine logique puisque les « races » seraient en compétition pour la domination.

Mais la vision de Hitler comprend un autre tableau : à côté de la lutte des peuples ou des « races » pour la domination, il y a un autre combat. « L’enjeu de ce combat n’est pas l’espace vital, c’est la vie elle-même. Il s’agit d’un combat en vue de l’extermination », écrit Haffner. Et l’ennemi à abattre aux yeux de Hitler est le « juif », qu’il décrit ainsi : « Son but ultime est de dénationaliser, d’abâtardir les autres peuples, d’abaisser le niveau des plus forts et de dominer cette mixture de races en éliminant l’élite völkisch pour lui substituer la sienne propre. »

Avec de telles prémisses, Hitler en arrive à se considérer comme un sauveur de l’humanité puisqu’il écrit : « En luttant contre le juif, je combats pour l’œuvre du Seigneur. » Sa dernière note à Bormann, le 2 avril 1945, finit sur une tonalité similaire : « Le national-socialisme suscitera une reconnaissance éternelle parce que j’ai fait disparaître les juifs d’Allemagne et d’Europe centrale. »

Mais qui sont-ils aux yeux de Hitler : une communauté religieuse ? Certainement pas. Hitler le répète encore et encore, les juifs ne constituent pas une communauté religieuse, sans préciser sur quels fondements il assoie son affirmation. Une race alors ? Hitler en parle sans cesse en utilisant le terme « race » mais dans le deuxième volume de Mein Kampf publié en décembre 1925, il les désigne par le terme « peuple » : « Comme tout peuple, le judaïsme met au service de son activité terrestre la force vive de son instinct de conservation. »

Et Haffner de relever que Hitler ajoute aussitôt : « Mais comme les dispositions des peuples aryens sont fondamentalement différentes, la lutte pour la vie prend chez eux des formes différentes. » Haffner en conclut que pour Hitler, les juifs sont par essence internationalistes et incapables de former un État, sauf s’il est « universel »… Hitler l’a d’ailleurs écrit : « L’État juif ne s’est jamais contenu dans des frontières, il a toujours été universel, illimité dans l’espace mais limité au rassemblement d’une seule race. »

Cet « État juif » est l’autre nom de la « juiverie mondiale internationale » qui ne cherche qu’à affaiblir les peuples aryens dans la lutte qu’ils ont engagé pour l’espace vital et à laquelle, remarque Sebastian Haffner, ils ne participent curieusement pas.

Comme ils détournent les autres peuples de leur combat, ils doivent selon Hitler disparaître, tout simplement. Autant de développements incohérents dont Sebastian Haffner souligne le caractère spécieux et confus.

Les ressorts psychologiques du nazisme

À ce premier éclairage portant spécifiquement sur les idées et l’idéologie de Hitler, il peut être intéressant d’ajouter l’analyse du psychologue Erich Fromm qui consacre à la psychologie du nazisme un chapitre de son ouvrage La peur de la liberté paru en 1941.

S’il souligne que le nazisme est « un problème à la fois politique et économique », Fromm précise que « son emprise sur tout un peuple ne peut se comprendre qu’à partir d’un terrain psychologique ».

Erich Fromm (Francfort, 23 mars 1900 ; Muralto, 18 mars 1980)Pour Fromm, la population allemande était divisée en deux groupes, dont le premier, constitué par des membres de la classe ouvrière et de la bourgeoisie libérale et catholique, « s’est inclinée devant le régime nazi sans opposer de réelle résistance ». Il attribue cet empressement à se soumettre « à une grande lassitude et à une certaine résignation qui est (…) caractéristique de l’individu du temps présent même dans les pays démocratiques ».

Cette attitude tient selon lui aux désillusions des années 20 qui ont balayé les espoirs nés dans la classe ouvrière après la Première Guerre mondiale. Pour ces millions d’Allemands, « ce gouvernement s’identifiait désormais à l’Allemagne » et « le combattre signifiait se positionner hors de la communauté des Allemands ».

Fromm en tire la conclusion « que rien ne [semble] plus difficile pour l’homme ordinaire que de ne pas pouvoir s’identifier à un groupe ». Il en déduit aussi que « la peur d’être isolé et la relative faiblesse des principes moraux aident n’importe quel parti à gagner la loyauté d’une grande partie de la population une fois qu’il a pris le pouvoir ».

A contrario, un second groupe de la population était « profondément attiré par cette nouvelle idéologie et fanatiquement attaché à ses représentants ». Constitué des strates inférieures de la classe moyenne, il rassemblait des commerçants, des artisans et des employés.

Fromm explique l’attrait de l’idéologie nazie sur ce groupe par son « caractère social », en l’occurrence « son amour du plus fort, sa haine des faibles, sa mesquinerie, son hostilité, son économie des sentiments tout autant que de l’argent, et surtout son ascétisme ».

Il en livre une description sans fioritures : « Leur conception de la vie était étroite, ils suspectaient et détestaient l’étranger, ils étaient curieux et envieux de leur entourage, rationalisant leur jalousie derrière l’indignation morale ; leur vie toute entière était fondée sur le principe de la parcimonie : aussi bien économiquement que psychologiquement. »

Cette classe moyenne a été bouleversée par l’effondrement de la monarchie et de l’État consécutifs à la défaite de 1918, qui ont entraîné aussi le déclin de l’autorité parentale. Selon Fromm, elle est aussi le groupe social qui a souffert le plus gravement de la Grande Dépression des années 30, d’où ce ressentiment nationaliste qui « a projeté l’infériorité sociale dans l’infériorité nationale ».

Fromm en vient à considérer que cette projection est tout à fait visible dans le développement personnel de Hitler lui-même : « Il était le représentant typique de la classe moyenne inférieure, un individu parmi d’autres sans aucune chance de futur. » Et Fromm rappelle que Hitler, dans Mein Kampf, parle de lui-même comme d’un « rien du tout », un « inconnu »

Rappelant que l’essence du caractère autoritaire réside dans « la présence simultanée de pulsions sadiques et masochistes », les premières représentant la volonté de disposer d’un pouvoir illimité sur une autre personne et les secondes le désir de se dissoudre dans un pouvoir démesurément puissant afin de participer à sa force, Fromm souligne à quel point l’autobiographie de Hitler en était « une excellente illustration ». L’édition critique de Fayard confirmera-t-elle ce jugement ? Les lecteurs en décideront.

Vanessa Moley

Bibliographie

Sebastian Haffner, « Considérations sur Hitler », Perrin, 2014,
Erich Fromm, La peur de la liberté, Les Belles Lettres, 2021.

Publié ou mis à jour le : 2021-06-03 12:49:13

 
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