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Un peuple et son roi

24 septembre 2018 : Pierre Schoeller, dans son dernier film, Un peuple et son roi, nous montre la Révolution française à travers les yeux d’une famille d’artisans verriers du faubourg Saint-Antoine. Une fresque historique impressionnante...
Sortie le 26 septembre 2018

Un peuple et son roi (Pierre Schoeller, 2018)De la prise de la Bastille à la mort du roi, toutes les grandes journées de la Révolution sont mises en scène : la marche des femmes sur Versailles le 5 et 6 octobre, la fuite à Varennes, le 10 août 1792, la proclamation de la République, puis le procès et l'exécution du roi. Les symboles révolutionnaires sont aussi bien présents : un arbre de mai est planté dans un village ; le soleil, symbole de la liberté retrouvée, se lève après la prise de la Bastille…

À travers ces grandes journées, bien connues de tous les amateurs d'Histoire, le réalisateur choisit de montrer comment se délite peu à peu le lien entre le peuple et son roi. 

Le peuple est incarné par plusieurs personnages typés qui témignent de la diversité des situations : un artisan verrier, un paysan qui monte à la ville pendant la Révolution, Reine Audu, la patronne de la corporation des dames de la Halle, Lazowski, venu de Pologne, et plusieurs autres femmes qu’il s’agit de sortir de l’ombre historiographique. La noblesse et le clergé sont quant à eux quasiment invisibles. 

À côté de ce peuple parisien, qui s'engage très vite dans la Révolution, les députés sont montrés dans leur activité d’orateurs. On voit s'exprimer Marat, Robespierre, Saint-Just, Billaud-Varenne, Danton…

S'inspirant des travaux de l’historien Timothy Tackett, Pierre Schoeller a soin de montrer comment ces hommes se familiarisent avec les nouvelles règles du jeu politique tandis que les patriotes apprennent à les connaître. Seul Marat apparaît comme un excentrique, moins historiquement crédible que les autres.

Le film souligne l'ambiguïté du lien qui unit le roi Louis XVI à son peuple. Lorsque les femmes vont chercher la famille royale à Versailles, elles ont encore l’image du bon roi entouré de mauvais conseillers. Même après la fuite à Varennes,  le peuple reste majoritairement attaché à la monarchie comme en témoignent les débats à l’Assemblée et dans la rue.

Pierre Schoeller souligne la difficulté de la rupture à travers l'âpreté des débats qui vont mener à la condamnation du roi.

Entretien avec Guillaume Mazeau, conseiller historique du film

Spécialiste de la Révolution française, l'historien Guillaume Mazeau est maître de conférences au Centre d’Histoire du XIXe siècle (Paris I), et travaille à l’Institut d’Histoire du Temps Présent (IHTP).
- Pierre Schoeller a voulu montrer la révolution avec le point du vue du peuple. Pourtant, le film se concentre sur les grandes journées et semble oublier la vie quotidienne du peuple...

Guillaume Mazeau, conseiller historique du film Le Peuple et son Roi (Pierre Schoeller, 2018)Pierre Schoeller présente une révolution vue depuis la rue, tout en faisant référence à une histoire commune, connue des spectateurs d’aujourd’hui. C’est pourquoi il repart des grandes journées incontournables. Pourtant, cela ne se fait pas aux dépens de la vie quotidienne. On voit la naissance d’un enfant au début du film, puis sa mort, presque immédiate. Il y a ici une description, non seulement de la vie quotidienne des Parisiens, mais de ce que la politique fait sur les corps, en leur infligeant indirectement la faim.

Les militants ne sont pas tout de suite intéressés par la politique. L’un des personnages principaux, l’oncle, ne se politise qu’au contact des autres ; de même pour Basile qui arrive de la campagne. Pierre Schoeller illustre bien le processus de circulation des idées : c’est d’abord la diaspora des révolutionnaires européens, incarnée par le polonais Lazowski, qui partage les idées révolutionnaires.

On voit aussi l’importance des ouvriers imprimeurs, typographes, au contact de pamphlets, et donc plus familiers avec la politique. Pierre Schoeller reprend ici les travaux de Timothy Tackett et d'Arlette Farge qui montrent comment la politisation se construit dans un processus heurté dans le temps et inégal dans l’espace social, qui ne touche pas tout le monde de la même manière. On a donc le point de vue du peuple sur les journées révolutionnaires, mais aussi la construction d’un peuple politique.

- Dans le film, les femmes tiennent une place centrale. Qu’en était-il en réalité ?

Pierre Schoeller tenait à mettre les femmes au centre de son film, mais leur place est devenue plus centrale encore durant le montage. Les femmes ont bien eu un rôle important dans la révolution, notamment pendant les grandes journées, comme la prise de la Bastille. Pourtant, ce rôle est toujours resté genré et n’a pas été reconnu : les hommes ont reçu des diplômes de vainqueurs de la Bastille alors que les femmes ont été oubliées : Catherine Pochetat, Marie Charpentier, Pauline Léon...

Dans la lignée de Michelet, mais aussi de l’écrivain Éric Vuillard (auteur de 14 juillet paru chez Actes Sud, 2016), Pierre Schoeller rend justice à ces femmes. C’est pourquoi les journées des 5 et 6 octobre sont si importantes dans le film. Pour reprendre les mots de Michelet : « Les hommes ont pris la Bastille royale, et les femmes ont pris la royauté elle-même. » Elles lui ont fait accepter les treize premiers articles de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ratifier l’abolition des privilèges, et ont même changé la géographie du pouvoir !

Ces journées d’octobre sont importantes car elles marquent une nouveauté dans l’action politique. Aller voir le roi à Versailles pour lui demander sa protection et son intervention, notamment sur le marché du grain, n’est pas nouveau. Mais en octobre, le peuple s’inquiète du retard que met le roi à signer des lois cruciales, comme l’abolition des privilèges. De plus, des rumeurs circulent sur des projets de fuite. L’idée d’un roi mal conseillé se répand : on ne va pas seulement voir le roi, on le ramène à Paris, une ville qui incarne le peuple. C’est là que réside l’élément innovant initié par les femmes.

- Après le peuple, incarné notamment par les femmes, le deuxième personnage du film est le roi, dont on garde souvent une image très négative. Le film renouvelle-t-il cette vision?

Pierre Schoeller ne cède pas à la caricature du roi benêt : Louis XVI, ici joué par Laurent Lafitte, est débordé, mais il n’est pas faible ou idiot pour autant. Simplement, le roi n’est pas à la hauteur de son héritage de monarque absolu comme le montre la scène où Henri IV, Louis XIV et Louis XI apparaissent à son chevet. On bascule alors dans le cauchemar, avec une imagerie gothique qui était celle de la contre-révolution.

La monarchie française a voulu être plus absolue que les autres, ce qui a rendu plus difficile le passage à une monarchie parlementaire, comme cela a été fait en Angleterre. La Révolution française éclate alors que Louis XVI est hanté par les fantômes de la monarchie et qu’on lui brandit en permanence le poids d’un héritage qu’il ne parvient pas à assumer…

- En reprenant les archives des discours prononcés à l’Assemblée, Pierre Schoeller mélange ici l’histoire documentaire et la fiction. Quel est le rôle de la fiction dans cette reconstitution de l’histoire au cinéma?

Même dans le cinéma documentaire, la fiction reste de toute manière la matière première et souvent la finalité du réalisateur. Cela ne veut pas dire que la fiction n'a pas d'intérêt pour la connaissance du passé : en créant l'illusion de donner chair aux acteurs de l'histoire, en augmentant le pouvoir de croyance du récit, en stimulant l'exercice des émotions, en imaginant aussi d'autres scenarii possibles que ce qui est effectivement arrivé, elle est non seulement un outil efficace de transmission et de partage de l'histoire, mais, dans certains cas, elle peut aussi perturber les certitudes établies ou, au contraire, dans les mauvais films, en révéler la persistance.

La fiction nous entraîne dans les territoires laissés en friche par les règles exigeantes de la méthode historique et peut de ce fait en révéler le caractère construit, limité, périssable : dans le film de Pierre Schoeller, les mots, les gestes et la présence physique des lavandières sur les berges de la Seine, des ouvrières dans les rues du faubourg Saint-Antoine et des marchandes dans la marche vers Versailles renvoient à une réalité souvent minimisée, mais ils sont inventés, en ce sens qu'ils ne reposent dans le détail sur aucune source précise.

Et pourtant, le vraisemblable cinématographique rend ici service à l'exactitude scientifique : la fiction accrédite l'idée que les femmes sont des actrices de premier plan de la Révolution, car elle la rend sensible et qu'elle peut prendre des libertés avec le silence sexué des archives.

Soline Schweisguth
Publié ou mis à jour le : 2018-09-24 18:58:37

 
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