Les confins du Monde - L’Indochine, juste un décor ? - Herodote.net

Les confins du Monde

L’Indochine, juste un décor ?

5 décembre 2018 : le nouveau film de Guillaume Nicloux, Les confins du monde, se déroule en Indochine, en 1945, alors que les forces françaises reprennent le contrôle de cette colonie un temps occupée par les Japonais. Il retrace le parcours d’un soldat qui veut venger son frère, tué par un lieutenant de Hô Chi Minh, le chef des indépendantistes vietnamiens.

Si la beauté formelle du film est incontestable, ce long métrage peut paraître déroutant...

D’entre les morts

Indochine, 1945. Pour contrer le retour des Français et sans doute favoriser les forces locales en quête d’indépendance, l’armée d’occupation japonaise lance une opération d’ampleur. Le 9 mars, elle fond par surprise sur les garnisons françaises.

Un soldat tenu pour mort est enseveli avec des dizaines de corps sans vie dans un charnier. C’est le soldat Tassen, Robert Tassen (Gaspard Ulliel). En pleine nuit, à la lumière des torches qu’utilisent les Japonais pour se retirer, il va se réveiller.

Cette scène matricielle marque l’épisode clef du film. Le soldat Robert Tassen n’est pas physiquement mort mais ce qu’il a vécu le transforme radicalement. Il a en effet été obligé d’assister à la torture de son propre frère et à sa mise à mort.

Sitôt revenu à la vie, il n’a plus qu’une obsession : venger son frère en retrouvant son assassin, un lieutenant de Hô Chi Minh, le chef des insurgés vietnamiens, pour le tuer.

L’obsession du soldat Tassen

Cette quête obsessionnelle va se dérouler dans un contexte particulier qui va exacerber la pulsion meurtrière du personnage. D’abord la jungle, épaisse, étouffante, dangereuse, qui requiert une acuité permanente pour éviter les pièges, qui désoriente, semble n’avoir ni début ni fin, et qu’aucun balisage ne vient humaniser.

Elle est la matérialisation dans la réalité de la soif de vengeance du soldat Tassen, une soif qui a envahi toute la psyché du personnage, et dans laquelle il veut obstinément s’enfoncer toujours plus profondément.

Cette quête s’achève - provisoirement ? - au seuil d’une vallée impénétrable bordée de hautes montagnes. À la tête d’un groupe de combattants recrutés sur place, le soldat Tassen s’arrête, imité par ses hommes, et un long silence s’installe. Vont-ils continuer la chasse à ces ennemis invisibles ? Tassen va-t-il persévérer dans sa vengeance ?

Le soldat Tassen (Gaspard Ulliel) dans la cour de la garnison.

L’autre facteur qui précipite cette obsession est le traitement infligé aux corps humains. Après les Japonais qui procèdent à un massacre, ce sont les combattants indépendantistes qui enlèvent des représentants de la puissance coloniale pour les tuer et littéralement les découper en morceaux avant de les laisser à la merci de la vermine.

Cette profanation des corps qui les rabaisse au rang d’animaux ou d’objets, d’une violence extrême, déshumanise encore plus le combat mais aussi ceux qui le mènent. Pour le personnage incarné par Gaspard Ulliel, c’est évidemment une invite à donner une dimension encore plus obsessionnelle à sa vengeance.

 Maï (Lang-Khê Tran) et Tassen (Gaspard Ulliel).

Vaines rencontres

En contre-point de la jungle et du traitement dégradant infligé aux corps des ennemis, Tassen va croiser des personnages vivants, prêts à l’écouter et à lui ouvrir d’autres horizons. À commencer par Maï (Lang-Khê Tran), une jeune villageoise qui lui offre un bol de soupe alors qu’il erre après s’être extrait du charnier où les Japonais l’ont laissé pour mort.

Il la retrouvera plus tard lorsqu’il se rend au bordel où elle est devenue prostituée. La reconnaissant, il lui demande si elle le reconnaît, lui. Elle répond par la négative. Scène curieuse où le scénario semble insister sur l’ambivalence des personnages et sur la difficulté pour le soldat Tassen de revenir à la vie, puisque la scène qui l’a tant marquée a disparu de la mémoire de la jeune villageoise.

Sans grande surprise, il va tomber amoureux d’elle mais cet amour exige l’impossible de la jeune Maï : l’avoir pour lui seul. Elle lui rappelle qu’il n’a pas l’argent qui pourrait la soustraire à ce cloaque. Confronté au réel, il se met en colère et la méprise.

Le soldat Tassen (Gaspard Ulliel) et Saintonge l'écrivain (Gérard Depardieu).

Le soldat Tassen rencontre aussi un écrivain, Saintonge (Gérard Depardieu), qui porte le deuil de son fils, un deuil qui n’a débouché sur aucune haine. Mais là encore, cette invite à changer de route, à investir sa douleur dans le retour à la vie plutôt qu’à attiser sa haine, sera vaine, en tout cas à court terme.

Enfin, Tassen va se lier avec un autre soldat, Cavagna (Guillaume Gouix), qui veut se rapprocher de lui, quitte à le provoquer en le traitant de « bouseux ». Cette camaraderie très virile dissimule en réalité une attirance sexuelle. Cavagna est en effet homosexuel mais Tassen semble hors d’atteinte, incapable de percevoir cette réalité évidente.

Le soldat Tassel (Gaspard Ulliel) et le soldat Cavagna (Guillaume Gouix).

Le film de Guillaume Nicloux raconte l’itinéraire d’un être qui a perdu le contact avec le monde et les autres, faisant d’une obsession haineuse le seul but de son existence. D’où cette omniprésence de la jungle, espace infini où peut s’épanouir sans limite cette pulsion à laquelle le soldat Tassen n’oppose rien, ou si peu.

La sécheresse de la mise en scène souligne ce tête-à-tête, cette ivresse que l’immensité végétale seule peut assouvir, et réduit les personnages à des obsessions et des peurs sans issue. Le film nous fait découvrir non les confins du monde mais ceux d’une humanité engluée dans ses névroses.

Au final, Guillaume Nicloux emmène les spectateurs dans les méandres psychologiques de son personnage principal, reléguant le contexte historique à un événement, un paysage et des décors. Les relations entre la France et l’Indochine auraient mérité un traitement moins instrumentalisé.

Vanessa Moley
Publié ou mis à jour le : 2018-12-04 16:55:32

 
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