9 mars 1945

Les Japonais s'emparent de l'Indochine

Le 9 mars 1945, les Japonais attaquent les garnisons françaises d'Indochine. Ils portent ainsi un coup fatal à la présence coloniale de la France dans le Sud-Est asiatique.

André Larané

La France évincée

Dès le 19 juin 1940, les Japonais en guerre contre la Chine profitèrent de la défaite de la France face à Hitler pour exiger de celle-ci qu'elle ferme la frontière entre le Tonkin (le Viêt-nam du nord) et la Chine. Ils obtinrent aussi de contrôler eux-mêmes le chemin de fer qui permettait d'approvisionner la province chinoise du Yunnan à partir du port vietnamien de Haïphong.

Après avoir espéré une intervention des Anglo-Saxons, le général Georges Catroux, gouverneur général de l'Indochine, ne voit pas d'autre solution que de s'incliner. Il est désavoué par le maréchal Pétain et remplacé par l'amiral Jean Decoux. Mais celui-ci n'a pas plus le choix que son prédécesseur. Il conclut un accord avec les Japonais le 30 août 1940. À ce moment-là, seule l'Angleterre résiste encore à l'Allemagne et la Chine au Japon.

Le 25 septembre 1940, 25 000 Japonais soumettent les troupes françaises d'Indochine, réduites à 12 000 hommes dont 3 000 Européens, mais ils laissent en place l'administration coloniale. Ils mettent l'Indochine en coupe réglée et exploitent ses immenses ressources naturelles et agricoles, notamment le caoutchouc naturel dont elle assure 97% de la production mondiale.

Jean Decoux (Bordeaux, 5 mai 1884 ; Paris, 21 octobre 1963) passe en revue les troupes françaises en IndochineAprès la prise de Singapour par les Japonais, le 15 février 1942, l'Indochine française demeure le dernier « îlot blanc » en Asie orientale mais elle est complètement isolée de la métropole, soumise à un pénible blocus et à la discrétion de l'occupant.

En dépit de la pression japonaise, les troupes françaises conservent leur liberté de mouvement.

Avec autorité, l'amiral Decoux prévient les menaces de famines et modernise l'administration coloniale. Il instaure l'égalité de statut et de traitement entre fonctionnaires métropolitains et indigènes et promeut les cultures locales. Fidèle envers et contre tout au maréchal Pétain, il réprime par ailleurs les dissidences gaullistes dans la petite communauté française.

Après la chute du régime de Vichy, à l'été 1944, il reste en place pour donner le change aux Japonais mais doit coopérer avec le représentant officieux du gouvernement provisoire de De Gaulle, le général Eugène Mordant. Atteint par la limite d'âge, celui-ci laisse le 23 juillet 1944 le commandement des troupes au général Georges Aymé (frère aîné de l'écrivain Marcel Aymé) tout en continuant à cogérer l'Indochine avec le gouverneur général.

Les troupes coloniales françaises se retirent à la frontière chinoise lors du coup d'Etat japonais de mars 1945, Paris, BnF.

Vers le chaos

En 1945, les Japonais sont repoussés de partout par la contre-offensive américaine. À l'approche du dénouement final, le gouvernement de Tokyo craint non sans raison que les Anglo-Saxons et les Français libres ne viennent les chasser aussi du réduit indochinois.

Le 9 mars, le général Tsushibashi, qui commande l'armée d'occupation, invite les autorités françaises à un dîner officiel mais c'est pour les informer de son coup de force et les arrêter. Dans le même temps, son armée, forte de 60 000 hommes, attaque avec brutalité et sans sommations les garnisons françaises encore présentes sur place, 20 000 Européens et 40 000 Indochinois. Des familles sont massacrées et des femmes violées.

Pour la forme, à Saigon, le gouverneur général Decoux se voit intimer par l'ambassadeur japonais Matsumoto l'ordre de placer ses troupes sous commandement japonais.

À Hanoi, le général Sabbatier, pressentant le drame, a consigné ses troupes dans la citadelle de la ville. Elles vont résister pendant deux jours à l'assaut et se rendre avec les honneurs après avoir essuyé 50% de pertes. Dans l'ensemble de l'Indochine, on comptera au total pas moins de 2 650 morts parmi les Français, dont le général Émile Lemonnier commandant de la 13e brigade de Langson. Le général a refusé à deux reprises de signer une capitulation sans conditions. Il est décapité au sabre le 10 mars (à Paris, l'avenue située entre le Louvre et les Tuileries honore sa mémoire).

Pour le reste, 3 000 prisonniers, dont le général Georges Aymé, rejoignent les redoutables camps de la mort, dont celui de Hoa-Binh. Parmi les 19 000 civils français, 3 000 sont aussi internés et parfois torturés. Les autres sont astreints à résidence forcée sous la férule de la Kempeitai (la police politique de l'armée impériale nippone) ; la plupart à Hanoï ou Saïgon, les autres, moins nombreux, dans des villes de moindre importance comme Nam-Dinh, Vinh, Hué...

L'Indochine est dès lors entièrement occupée par l'armée nippone. Les modestes forces françaises qui n'ont pas été capturées ou anéanties s'enfuient dans la jungle. Sous les ordres du général Alessandri, elles se replient tant bien que mal vers la province chinoise du Yunnan, en Chine, mais sans pouvoir compter sur l'aide de la 14e US Air Force basée à Kunming, capitale de la province. Le général Albert C. Wedemayer qui la commande est connu pour ses sentiments anti-français et, comme le gouvernement américain de Franklin Roosevelt, il n'est pas fâché de voir la France chassée d'Asie, fut-ce par le Japon.

Les fuyards bénéficient heureusement de quelques parachutages, ainsi que d'un appui aérien et d'évacuations sanitaires de la part des forces britanniques de l'amiral Louis Mountbatten, qui n'hésite pas pour cela à enfreindre les consignes.

L'empereur d'Annam (le Viêt-nam central) Bao-Daï (on écrit aussi Bao Dai) dénonce le protectorat français et se rallie à la « Grande Asie » que promeut le Japon. À quelques mois de l'effondrement militaire de ce dernier, sa décision manque pour le moins de discernement !

Il est peu après évincé par le leader communiste-nationaliste Hô Chi Minh, lequel attend le 10 août 1945 pour dénoncer la tutelle japonaise. Bao-Daï abdique officiellement le 2 septembre 1945 et la ligue Vietminh, fondée par Hô Chi Minh, proclame l'indépendance de la République démocratique du Viêt-nam (on écrit aussi Vietnam).

Troupes de la Légion étrangère à l'entrée de la citadelle de Hanoi, 1940-1944 (DR)
Témoignage : connivences entre Japonais et Vietminh

Hô Chi Minh a recruté ses premiers combattants parmi les déserteurs de l’armée française, d'anciens membres de la Garde Indigène et des élèves de l’École des cadres de Phan-Thiet et autres mouvements de jeunesse fondés par l’amiral Decoux. Ces troupes de bric et de broc ont pu se former à l'art de la guerre grâce à 1500 officiers et sous-officiers japonais viscéralement anti-blancs, sous le commandement du lieutenant-colonel Mukaiyama de l'état-major de la 38e armée impériale.

Durant l'été 1945, résignés à la défaite, les occupants japonais n'auraient en effet rien fait pour entraver l'action anticolonialiste et anti-occidentale d'Hô Chi Minh mais l'auraient plutôt encouragée.

Herodote.net a recueilli à ce propos le témoignage d'un Français, Jean-Pierre Lefèvre-Garros : « J'ai personnellement été arrêté à Nam-Dinh le 16 août 1945 alors que j'allais annoncer au R.P. André Vacquier à son presbytère la capitulation du Japon, que mon père avait apprise par ses amis chinois. Les sous-officiers de la Kempeitai et les communistes vietnamiens armés de M1 qui nous sont tombés dessus et nous ont arrêtés et ficelés paraissaient s'entendre parfaitement, les Japonais toutefois assumant leur rôle d'instructeurs avec leur autorité naturelle, et je ne pense pas que cette coopération ait pu naître en moins de 24 heures [Si j'ai pu m'en sortir, le Père Vacquier, lui, a disparu sans laisser de traces entre les mains de la Kempeitai] ».

Dans le même temps, comme pour ajouter à la confusion qui règne sur le terrain, les Alliés réunis à Potsdam projettent de couper en deux la péninsule indochinoise suivant le 16e parallèle (future frontière entre Nord- et Sud-Vietnam). Le maintien de l'ordre reviendrait au nord de cette ligne aux Chinois nationalistes de Tchang Kai-chek, au sud aux Britanniques !

Une tentative de reconquête

À Paris, le général Charles de Gaulle, qui dirige le gouvernement provisoire de la République française, met tout en oeuvre pour restaurer la souveraineté de la France sur ses colonies d'outre-mer. Il veut effacer le souvenir de la défaite de 1940 et restaurer en tous lieux la grandeur de la France. Il veut aussi couper court à d'autres tentatives indépendantistes au sein de l'Empire colonial.

Dès le 24 mars 1945, alors qu'il s'apprête à prendre le pouvoir en France à la faveur de la Libération du pays par les Anglo-Saxons, le général de Gaulle déclare son intention de restaurer l'autorité de la France en Indochine dans le cadre d'une fédération de colonies et de protectorats qui comprendrait les trois provinces du Viêt-nam (les trois Ky : Tonkin, Annam et Cochinchine) ainsi que le Cambodge et le Laos.

« De Gaulle, qui entend rétablir la France dans toutes ses positions d'avant guerre, envoie un corps expéditionnaire afin de reconquérir l'Indochine ; entreprise difficile à mener à douze mille kilomètres de distance » écrit l'historien René Rémond (note).

Des soldats français sous les ordres du lieutenant-colonel Jacques Massu s'emparent le 23 septembre de Saigon, capitale de la Cochinchine (le Viêt-nam du sud). Leur entreprise est facilitée par la capitulation officielle du Japon trois semaines plus tôt.

Quelques jours plus tard arrive un corps expéditionnaire sous les ordres du général Leclerc de Hauteclocque, héros de la Libération nommé par de Gaulle commandant en chef des troupes d'Extrême-Orient, sous les ordres de l'amiral Georges Thierry d'Argenlieu, gouverneur général d'Indochine.

À sa manière audacieuse, Leclerc chasse Japonais et Chinois du Vietnam et du Cambodge. Tchang Kai-chek ayant accepté en février 1946 que les troupes françaises remplacent les troupes chinoises au nord, des éléments de la 2e DB débarquent le 7 mars 1946 à Haï-Phong, le grand port du Tonkin. Accueillis par le feu de l'artillerie chinoise, ils n'en poursuivent pas moins leur route sur Hanoï où Leclerc fait une entrée triomphale le 18 mars 1946. Ils n'atteindront Nam-Dinh qu'au mois de mai de la même année, obligés de repousser les trois armées chinoises encore présentes sur place, qui ressemblent davantage à des armées de brigands menées par des condottiere qu'à des armées régulières !

En dépit de ses succès sur le terrain, Leclerc, qui a rencontré aussi Hô Chi Minh, ne tarde pas à se convaincre de l'inanité d'une restauration de la tutelle française. Le sort de l'Indochine est désormais en bascule. Il repose sur les choix qui seront faits par les responsables français...

« Deux politiques sont concevables, sinon pareillement praticables : restaurer par tous les moyens, les armes si nécessaire, la domination française ou rechercher un accord avec les nationalistes par la négociation. Ces deux politiques sont personnifiées par deux hommes également investis de grandes responsabilités : l'amiral d'Argenlieu incarne la première ; la seconde revient au général Leclerc, qui s'est vite convaincu de l'impossibilité d'une reconquête militaire et qui préconise la recherche d'une entente - Jean Sainteny en est l'exécutant convaincu », écrit encore René Rémond.

Tandis que l'amiral Thierry d'Argenlieu s'accommode d'une restauration du protectorat, le général Leclerc revient en France avec la conviction qu'il est urgent de négocier et qu'il faut se résigner à la décolonisation... Derrière le retour apparent à l'ordre ancien, tout est prêt pour une première guerre d'Indochine.

Publié ou mis à jour le : 2019-07-05 21:32:27

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net