Musée de l'Histoire allemande

Un musée pour rapprocher les Allemands

L'Allemagne torturée de l'après-guerre et de la guerre froide s'est dotée non pas d'un mais de deux musées dédiés à l'Histoire allemande. Depuis la chute du Mur et la réunification, ces deux musées n'en font plus qu'un. Il constitue une réussite muséographique. 

Plus important encore, il apparaît comme un bel outil au service de la pédagogie et de l'enseignement de l'Histoire, conformément au souhait de ses concepteurs. Ici, tous les jeunes Allemands, dès l'instant où ils savent lire, peuvent y acquérir le goût de l'Histoire dans ses deux dimensions, le temps et l'espace, sans logorrhée idéologique.

André Larané

Deux musées en concurrence

Le Musée de l'Histoire allemande, Berlin (photo : André Larané) Dès 1952, la RDA (République Démocratique Allemande, communiste) a l'idée d'un musée de l'histoire allemande afin d'affirmer sa légitimité à une époque où celle-ci est très peu assurée. Elle l'installe au coeur de Berlin, dans le somptueux Zeughaus (Arsenal), un édifice baroque de l'époque de Frédéric II, à l'entrée de l'avenue Unter den Linden (les Champs-Élysées berlinois).

En République Fédérale Allemande, le chancelier Helmut Kohl lance à son tour l'idée d'un musée historique. C'est ainsi qu'est fondé en1987 à Berlin-Ouest le Deutsches Historisches Museum. La RFA prétend avoir pris la succession de l'ancienne Allemagne en assumant y compris les pages les plus sombres. À l'inverse, la RDA prétend quant à elle que la dénazification accomplie sur son territoire faisait d'elle un État radicalement neuf.

Après la chute du Mur de Berlin, les deux établissements sont regroupés au Zeughaus dans le musée de l'Histoire allemande (Deutsches Historisches Museum). Pour rehausser le prestige international de l'établissement, on fait appel à l'architecte sino-américain I.M. Pei, qui a déjà conçu la pyramide du Louvre et la place Ville-Marie de Montréal. Il ajoute au palais néo-baroque une annexe en verre et métal destinée à accueillir les expositions temporaires (elle est - heureusement - invisible de l'avenue Unter den Linden).

Le Musée de l'Histoire allemande, annexe de l'architecte I.M. Pei, Berlin (photo : André Larané)

Le «roman national» bien vivant

Depuis sa refondation, en 1999, le musée de l'Histoire allemande affirme sa vocation à rapprocher tous les Allemands autour d'une Histoire commune, en lien étroit avec l'environnement européen. Il s'en tient à une présentation factuelle et se garde de toute envolée lyrique ou de toute formule dépréciative. Mais en filigrane, on note chez les concepteurs du musée la volonté de montrer une Histoire allemande aussi continue et homogène que peut l'être l'Histoire de France, ce qui n'a rien d'évident.

La Rhénanie, la Bavière et la Prusse, pour ne parler que des principales régions, ont chacune vécu pendant près d'un millénaire des Histoires aussi particulières que peuvent l'être l'Histoire de la Suisse et l'Histore des Pays-Bas, sans compter la Bohème et l'Autriche qui furent en d'autres temps très liées à la culture allemande. En cela, on peut dire que le musée a réussi à construire un «roman national» comme les grands pédagogues français de la fin du XIXe siècle, de Jules Michelet à Jules Isaac.

Les expositions permanentes occupent 7.500 m2 sur deux niveaux, dans l'ancien palais. Elles présentent très classiquement l'Histoire de l'Allemagne depuis les origines jusqu'au XXIe siècle, comme on peut l'enseigner dans les écoles et les collèges. C'est un parcours très didactique, clair et attrayant, où ne manquent pas les séquences réservées aux jeunes visiteurs. Ainsi, dans la partie médiévale, on peut soupeser une cotte de mailles (une réplique) et apprécier son poids et sa texture.

Chaque époque est clairement illustrée par des objets d'époque, des reproductions et maquettes, des animations multimédia et des vidéos (partie contemporaine) mais aussi des oeuvres d'art majeures.

Maquette de la construction de la Porte Noire (Trèves), Musée de l'Histoire allemande, Berlin (photo : André Larané) Dans la partie antique, une maquette montre la construction de la Porta Nigra, célèbre monument romain de Trèves. Dans la partie médiévale, on peut entrer dans le cabinet de travail d'un clerc, proprement reconstitué avec tous les éléments du mobilier et les instruments de travail.

Mais l'on peut aussi apercevoir les deux portraits célèbres (et imaginaires) des empereurs Charlemagne et Sigismond par le peintre Dürer.

Plus loin, on voit d'autres portraits comme ceux de Luther et son épouse Catherine par Cranach. Mais aussi les armes dérisoires dont étaient armés les gueux lors de la «guerre des paysans» (1525).

Parmi les découvertes les plus spectaculaires, voici une authentique tente ottomane rescapée du deuxième siège de Vienne (1683).

Une vitrine émouvante est dédiée à Louise de Mecklembourg-Strelitz, reine de Prusse, qui résista fièrement à Napoléon et mourut à 34 ans, en 1810. À côté de ces portraits de célébrités, on apprécie aussi des portraits représentatifs de l'Histoire, comme tel «grand gaillard» russe recruté par le «Roi-Sergent» Frédéric-Guillaume 1er de Prusse pour servir dans son Régiment de Géants.

La vitrine de la reine Louise de Prusse, Musée de l'Histoire allemande, Berlin (photo : André Larané) On peut suivre le déroulement de la guerre de Trente Ans, période charnière de l'Histoire allemande, à travers l'exposition de nombreuses armes, de documents et lettres, ainsi que des portraits des protagonistes.

Le parcours de l'étage supérieur s'achève sur la Première Guerre mondiale. 

Plus près de nous, l'Entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale occupent une grande partie de l'étage inférieur.

À notre grand soulagement, l'exposition se cantonne même ici à un propos historique sans la tentation d'occulter les faits ou, au contraire, de les enrober de bons sentiments.

L'analyse historiographique est réservée aux expositions temporaires. L'une des plus récentes, en 2011, a traité de Hitler et les Allemands, le peuple et le crime.

Vous avez dit : «Grande Guerre» ?

Le musée de l'Histoire allemande illustre une réalité largement ignorée des Français, à savoir que la Première Guerre mondiale (1914-1918) tient une place très secondaire dans l'imaginaire allemand.

Cette guerre apparaît aux historiens d'Outre-Rhin comme l'ultime aboutissement de l'impérialisme du XIXe siècle et le tombeau du IIe Reich, alors que pour les Français (et les Britanniques), elle est la «Grande Guerre» par excellence, qui inaugure les horreurs du XXe siècle.

Tandis que les Français et les Britanniques tiennent le 11 novembre 1918 pour une date-clé de leur Histoire, les Allemands préfèrent quant à eux se remémorer le 9 novembre (1918 : fin de l'Empire allemand, 1923 : putsch avorté de Hitler, 1989 : chute du Mur de Berlin). Il est significatif aussi que le Centenaire de la Grande Guerre mobilise massivement les anciens alliés (France, Royaume-Uni et Commonwealth) mais laisse de marbre l'opinion allemande).

Ces divergences illustrent l'illusion, voire l'impossibilité, d'écrire et d'enseigner une Histoire commune aux Nations européennes, sauf à réduire cette Histoire à une suite de faits décharnés et muets.

Un modèle à suivre ?

Charlemagne et Sigismond, par Dürer, Musée de l'Histoire allemande, Berlin (photo : André Larané) En France, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le musée berlinois a été érigé en modèle d'un hypothétique musée de l'Histoire de France qui, en définitive, ne se réalisera pas. Les conditions sont, il est vrai, très différentes : la France, comme l'Angleterre, n'a jamais eu besoin de se définir en tant que Nation ; rien de tel avec l'Allemagne comme avec l'Italie et l'Espagne, pour ne rien dire de la Belgique.

Si l'Allemagne paraît enfin réconciliée avec elle-même, ainsi que le musée semble le montrer, tout reste à faire (ou refaire) avec l'Espagne, en décomposition avancée...

Pourrait-on encore imaginer dans ce pays un musée de l'Histoire nationale à l'heure où s'émancipe la Catalogne? Même chose avec la Belgique... Et ne serait-il pas urgent que les Italiens songent à s'en donner un pour contenir les tentations autonomistes du nord? 


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Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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