Europe

Tsiganes : la Nation invisible

S'ils avaient un État territorial, les Tsiganes, Bohémiens, Roms... constitueraient en nombre le 12e des 28 États de l'Union européenne. Partons pour un voyage au sein de ce peuple honoré pour sa noblesse au Moyen Âge, aujourd'hui réprouvé.

Une conscience identitaire très forte

Qui sont-ils et, d'abord, comment s'appellent-ils ? Les noms diffèrent selon les pays et les époques.

Parmi les appellations actuelles, notons :
Gitans ou Gitanos en Espagne,
Sintis et Tziganes dans les pays germaniques,
Sinte en Italie,
Tziganes ou Roms dans les Balkans et en Roumanie,
Gypsies en Angleterre.

En France, on emploie d'une manière générale l'expression Bohémien, en concurrence avec Gitan pour les nomades originaires d'Espagne et Manouche pour ceux originaires d'outre-Rhin.

Les représentants de toutes ces communautés promeuvent aujourd'hui l'appellation Rom (ou Rrom). Ils se sont même donné un drapeau...

Du fait qu'en France, l'appellation Rom reste connotée aux Balkans et à la Roumanie, nous lui préfèrerons ici, pour faire simple celle de « Tsiganes », à l'étymologie grecque incertaine (Atsinganos).

« Gens du voyage »

Au XXe siècle, l'administration française, quand elle a souhaité ficher cette population, a repris une expression inventée par quelques poètes du siècle précédent : les « Gens du voyage », expression triplement inappropriée :
1- elle n'a pas de singulier (un « voyageur » ?),
2- elle se réfère à une population dont l'immense majorité est plus ou moins sédentarisée, y compris en France,
3- elle met dans le même sac des groupes sociaux qui n'ont rien à voir : forains, vagabonds, travailleurs saisonniers etc.

Le romani, langue orale et donc dépourvue d'écriture, est à la base de l'identité tsigane, même si beaucoup ne la parlent plus (le nom désuet de Romanichel y fait référence). L'autre facteur d'identité est l'endogamie : on se marie de préférence dans la communauté et l'on se tient jalousement à l'écart des « gadjos » (non-Tsiganes).

Selon différentes estimations (*), on compterait 8 à 12 millions de Tsiganes en Europe dont une majorité à l'Est : 800 000 dans l'ancienne URSS, mais aussi 2,1 millions en Roumanie et 750 000 en Bulgarie (8% de la population), 500 000 en Serbie, 600 000 en Hongrie, 200 000 en République tchèque... Ils sont également nombreux en Grèce et en Turquie mais non recensés dans ces pays-là.

Les Tsiganes seraient par ailleurs plus de 300 000 en France (dont 70 000 nomades et autant de semi-nomades), 700 000 en Espagne, 130 000 en Allemagne, 120 000 en Italie... Enfin, on en recense un million en Amérique du nord.

« Nobles étrangers du pays d'Égypte »

Les premières références écrites à ce peuple mystérieux remontent à la fin du Moyen Âge.

C'est ainsi que les registres de l'échevinage d'Arras, en octobre 1421, notent l'arrivée en leur ville d'une trentaine de personnes qualifiées de « merveilles venues d'étrangers du pays d'Égypte » ; elles frappent les habitants par leur teint basané, leurs longs cheveux noirs, leur haute stature et leurs tenues pauvres quoique colorées.

La troupe voyage à cheval avec à sa tête un noble qui se présente comme « comte de la petite Égypte ». Il présente une lettre de l'Empereur d'Allemagne qui prescrit de leur donner assistance, ce à quoi obéissent bienveillamment les échevins, apportant victuailles, bière et charbon aux nouveaux-venus.

Mais de logement, point, car ces étrangers affichent d'emblée leur particularité : leurs ancêtres étaient de bons chrétiens vivant quelque part en Orient, qui se seraient un jour convertis à l'islam sous la pression de conquérants musulmans. Ceux-ci ayant été plus tard repoussés par les Romains (Byzantins), ils seraient revenus à leur foi ancestrale. Mais le pape, pour leur pardonner leur apostasie, leur aurait imposé de se déplacer sans jamais dormir dans un lit pendant sept ans !

En foi de quoi, les voyageurs - hommes, femmes et enfants - installent leur campement sur la place d'Arras, à la plus grande joie des habitants, ravis de ce spectacle inhabituel.

Ce genre d'histoire se renouvelle dans toutes les villes d'Europe occidentale au début du XVe siècle, notamment à Paris, en 1427, où elle donne lieu à un long commentaire dans le Journal d'un bourgeois de Paris. À chaque fois, on fait référence à une troupe conduite par un noble de belle allure, duc André ou comte Nicolas... « de petite Égypte ».

Ces gens de passage sont en conséquence appelés Égyptiens, sachant que la « petite Égypte » désigne à l'époque, de façon très floue, différents pays d'Orient (Grèce, Syrie, Chypre...). Ce nom se retrouve, déformé, dans les appellations Gitanos et Gypsies.

Ils sont aussi appelés « Bohémiens » parce qu'ils se présentent avec des lettres d'accréditation en bonne et due forme du roi Sigismond de Bohème, qui est aussi titulaire du Saint Empire romain germanique.

Il faut dire que les grands seigneurs féodaux apprécient les qualités de ces troupes errantes, libres de toutes attaches et pleines de ressources, qu'il s'agisse de guerre, d'administration... ou de musique. Les chroniques et l'imagerie des XVe et XVIe siècles témoignent de nombreux exemples de mercenaires et conseillers tsiganes à la cour des Grands.

Les femmes tsiganes, quant à elles, s'attirent très tôt la réputation de lire l'avenir dans les lignes de la main. Bien qu'assez peu catholique, cette pratique ne suscite qu'une timide protestation du corps ecclésiastique. Il est vrai que nos ancêtres de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance se montrent friands de tout ce qui touche à la divination (le mage Nostradamus est contemporain de Catherine de Médicis et de la fin de la Renaissance).


 

Indien, Persan, Byzantin ? Et quoi encore ?

Le mystère demeure sur ces Tsiganes, qui n'ont eux-mêmes gardé aucun souvenir de leurs origines. Parmi de multiples pistes, on retient celle d'un grand poète persan de l'An Mil, Firdousi, qui raconte dans l'épopée nationale du Livre des Rois une curieuse histoire...

Le roi de Perse Bahrâm-Djour (420-438) aurait souhaité développer le goût de la musique chez ses paysans. Il aurait en conséquence prié son voisin, le roi du Sind, en Inde du Nord, de lui envoyer une troupe de musiciens réputés, les Loris. À ces derniers, il aurait remis un boeuf, un âne et du blé afin qu'ils s'installent dans les campagnes et développent leur art tout en cultivant la terre.

Mais les Loris ayant mangé les semences et le boeuf sans souci du lendemain, le roi, mécontent, leur aurait intimé l'ordre d'errer désormais de par le monde en vivant de leur art.

Les très sérieux linguistes européens du XIXe siècle ont reconnu à cette histoire un fond de vérité. Étudiant les parentés entre les langues européennes et les langues de l'Inde du nord, ils ont découvert avec stupéfaction une très grande proximité entre le romani des Tsiganes et le sanskrit, la vieille langue sacrée de l'hindouisme, à l'origine des langues actuelles de l'Inde du nord (hindi, panjabi...). Les non moins sérieux généticiens du XXe siècle confirment la piste indienne.

Depuis lors, on convient assez généralement que les Tsiganes sont issus du Sind (ce nom se retrouve dans le nom Sinti qui désigne ces populations en Allemagne).

Ayant émigré vers la Perse entre le IVe et le IXe siècles pour des raisons professionnelles (musiciens, mercenaires), ils se seraient constitué en un groupe homogène sous le nom de Rom et se seraient ensuite dispersés vers l'ouest, dans l'empire byzantin avant d'atteindre l'Occident et de franchir même le Channel (la Manche).

Entre le marteau et l'enclume

Le sort des Tsiganes ne fut pas partout souriant. En Moldavie et Valachie, deux régions qui forment aujourd'hui la Roumanie, s'installent au Moyen Âge d'importantes communautés qui fuient l'avancée des Turcs.

Ces régions tombent à leur tour sous la tutelle des Turcs ottomans ou « Osmanlis » et leurs élites dirigeantes, qu'ils s'agisse des princes, des seigneurs ou du clergé, se voient accablées d'impôts par les nouveaux maîtres.

Qu'à cela ne tienne. Elles pressurent à leur tour leurs sujets, en particulier les plus faibles, à savoir les nouveaux-venus, ces Roms qui s'obstinent à faire bande à part et se distinguent par leur langue du reste de la population.

C'est ainsi que les Roms de Valachie et Moldavie se trouvent réduits en servitude, à la fin du Moyen Âge, au XIVe siècle, alors que l'esclavage disparaît du Vieux Continent (pour réapparaître sur le Nouveau). Réduits à l'état de meuble, sans même être attachés à une terre comme les serfs du Moyen Âge, ces Roms vont supporter cette situation indigne et humiliante jusqu'au milieu du XIXe siècle.

Leur misère actuelle, en Roumanie et en Bulgarie, est le reliquat de cette situation, par certains points analogue à celle des Noirs américains avant le combat anti-ségrégationniste de Martin Luther King.

En Occident, la situation des Tsiganes tend également à se dégrader aux XVIIe et XVIIIe siècles à mesure que décline l'autorité des seigneurs et que se renforce l'emprise des États. Serviteurs des premiers, sans autre soutien dans l'opinion, les Tsiganes sont peu à peu perçus par l'État comme des gêneurs, d'autant que leur mobilité rend leur contrôle difficile.

Les Bohémiens vus par Jacques Callot

Jacques Callot, graveur né à Nancy en 1592 et mort dans la même ville en 1635, demeure célèbre pour ses illustrations des horreurs de la guerre de Trente Ans.

Il a aussi gravé une série de planches sur les Bohémiens, précieuses informations sur ces communautés et la vision qu'en avaient les contemporains.

Les commentaires ironiques de ses planches attestent de la médiocre opinion que l'on avait déjà au début du XVIIe siècle des Bohémiens (Vous qui prenez plaisir en leurs parolles, gardez vos blancs, vos testons et vos pistolles...).

En France, sous le règne de Louis XIV, on commence de prendre des mesures à leur encontre en les menaçant des galères ou d'un envoi aux colonies (plusieurs seront expédiés en Louisiane où leurs descendants perpétuent leurs traditions).

En Espagne, au XVIIIe siècle, la monarchie traque les gitans, y compris les communautés d'Andalousie qui avaient développé une société prospère autour de la culture flamenco.

Différentes ordonnances royales les pressent de rentrer dans le lot commun et d'abandonner leur nomadisme ainsi que leurs particularismes vestimentaires et linguistiques. Les rescapés de ces persécutions se réfugient dans les grottes des environs de Grenade où on les rencontre aujourd'hui.

En France, la situation est à peine meilleure. Le préfet des Basses-Pyrénées écrit au ministre de la Police le 16 août 1802, sous le Consulat, pour dénoncer les vols et dégradations qu'ils commettent : « Il serait digne de la sagesse du gouvernement d'envoyer cette caste nomade dans une colonie où elle serait forcée de pourvoir par son travail à sa subsistance » (*).

Les Tsiganes endossent une réputation de vagabonds et d'éternels chapardeurs, voire de voleurs d'enfants dès la fin du XVIIIe siècle, quand émerge le culte de l'enfant-roi et la crainte obsessionnelle de le perdre. C'est ainsi que Goethe, dans Les Maîtres Brigands, met en scène une jeune gitane qui découvre le mystère de sa naissance et de son enlèvement. Victor Hugo, de façon beaucoup plus compassionnelle, met en scène une histoire similaire dans le premier roman « gothique » de l'époque romantique, Notre-Dame de Paris (1832).

En 1856, suite aux Révolutions de 1848, des nobles roumains d'esprit libéral obtiennent l'émancipation des Roms. Enfin libres de leurs mouvements, ces derniers n'ont qu'une hâte, quitter la terre de leurs malheurs. Il s'ensuit un premier mouvement d'émigration vers l'Occident.

La France accueille une partie de ces Roms mais aussi des Sinti d'Outre-Rhin auxquels on donne le nom de Manouches. Les uns et les autres adoptent un mode de déplacement inédit : la roulotte.

Ces afflux de miséreux dans un pays malthusien et en voie de vieillissement accéléré sont ressentis avec effroi. C'est ainsi que le 16 juillet 1912, la République française prend de premières mesures discriminatoires à l'égard des Tsiganes, tant français qu'étrangers, en leur imposant un carnet anthropométrique, une sorte de passeport intérieur comme en auront les paysans soviétiques sous la dictature communiste.

« Ces nomades vivent sur notre territoire comme en pays conquis, ne voilant connaître ni les régles de l'hygiène, ni les prescriptions de nos lois civiles, professant un égal mépris pour nos lois pénales et pour nos lois fiscales. Il semble qu'ils aient droit chez nous à tous les privilèges », peut-on entendre à la tribune du Sénat le 10 mars 1911 (*)... Un discours aux accents très actuels.

Le temps des malheurs

Au XXe siècle, à peu près partout en Europe s'accroît la stigmatisation des Tsiganes, en particulier de la fraction nomade à laquelle on reproche son mode de vie et son particularisme, son ignorance des lois, son dédain de l'instruction publique et son mépris de la propriété d'autrui.

Cette stigmatisation atteint son paroxysme dans l'Allemagne hitlérienne, en octobre 1935, avec les lois de Nuremberg « sur la sauvegarde du sang et de l'honneur allemand ». Ces lois visent en premier lieu les Juifs, considérés par les nazis comme l'ennemi absolu. Au contraire des Juifs, les Tsiganes sont réputés issus d'Aryens et globalement épargnés par les nazis.

Font exception les Tsiganes nomades, assimilés à des « sangs mélangés » et rangés parmi les « asociaux ». Internés puis massacrés et exterminés, ils vont connaître un sort à de nombreux égards comparable à celui des Juifs.

Dès 1939, Heydrich enferme plusieurs dizaines de milliers de « Zigeuner » (Tsiganes allemands et autrichiens) dans des camps en prévision de leur déportation à l'Est. Celle-ci survient en décembre 1942 à l'initiative de Himmler. Un camp spécial est constitué à Auschwitz pour les familles tziganes. Les épidémies y font des ravages plus encore que les gazages. Les nains et les jumeaux sont orientés vers le laboratoire du sinistre docteur Mengele pour des expériences in vivo.

Le bilan serait de 50 000 à 200 000 morts (note), sur un million de Tsiganes nomades vivant en Europe avant la guerre. Déstructurée et dépourvue d'instances représentatives, la communauté tsigane n'a pu obtenir la reconnaissance de ce drame qu'à la fin du XXe siècle.

Souffrance muette

En attendant, la vie a repris.

Fidèles à leurs coutumes, adoptant sans état d'âme la religion de leur pays d'accueil, sensibles depuis quelques années à la prédication des évangélistes anglo-saxons, les Tsiganes se rassemblent tous les ans, du 24 au 26 mai, en Camargue, aux Saintes-Maries-de-la-mer, pour célébrer leur sainte patronne, Sara.

Ils continuent comme au début du XXe siècle de pâtir de différentes formes d'exclusion, qui n'ont heureusement rien de comparable aux horreurs de la période nazie.

Les gens qui ont à subir leur voisinage leur reprochent, non sans quelque raison, une conception très personnelle de la propriété, une hygiène incertaine, le dédain de l'école et du travail salarié. En bref, le refus de s'intégrer à la société moderne.

Massivement illettrés, ils peuvent se targuer toutefois d'avoir apporté à leurs hôtes des rythmes musicaux d'une profonde originalité.

Les guitares du manouche Django Reinhardt (né dans une roulotte à Liberchies, en Belgique, le 23 janvier 1910, mort à Samois-sur-Seine le 16 mai 1953) et du gitan Manitas de Plata (« Petites mains d'argent », né dans une roulotte le 7 août1921 à Sète) continuent de faire vibrer les coeurs bien au-delà de la communauté tzigane.

Bibliographie

On peut lire avec profit le petit livre du professeur Jean-Pierre Liégeois : Roms et Tsiganes (La Découverte, 2009, 128 pages). Il apporte d'utiles indications et présente beaucoup de documents sur l'histoire desdites communautés.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2019-11-21 17:32:24

 
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