Tchaïkovski (1840 - 1893)

Sous des airs enjoués, une âme torturée

Piotr Ilitch Tchaïkovski, 1893, Nikolaï Kuznetsov, galerie Tretiakov.Légère comme Casse-noisette, ou au contraire sombre comme Le Lac des cygnes ? Il est difficile de donner la tonalité de la vie de Tchaïkovski, tant le compositeur sut cacher sous une œuvre pleine d'entrain un caractère profondément mélancolique.

Cette contradiction se retrouve dans sa réputation : lui qui est devenu l'un des symboles de la musique classique russe est aussi perçu dans son pays comme un héritier de l'Occident. C'est peut-être ce qui fait sa richesse...

François-Xavier Lenoir et Isabelle Grégor

L'appel de la musique

Né le 25 avril 1840 à Votkinsk, dans l'Oural, Piotr Ilitch Tchaïkovski a la chance de déménager à l'âge de huit ans pour rejoindre la capitale de la Russie, Saint-Pétersbourg.

La famille Tchaïkovski en 1848. De gauche à droite : Piotr, sa mère Alexandra Andreïevna, ses sœurs Alexandra (assise), Zinaïda (debout), ses frères Nikolaï (debout), Hippolyte (assis) et son père Ilia Petrovitch. Agrandissement : le futur musicien en uniforme de la faculté de droit impériale de Saint-Pétersbourg le 10 juin 1859 (date du calendrier grégorien).Son père, ancien ingénieur des mines, et sa mère, aristocrate d'ascendance française, ont bien l'intention de donner une bonne éducation à leur second fils. Il commence donc rapidement à prendre des cours de piano qu'il poursuit lors de ses études à l’école de droit.

Sa carrière professionnelle débute en 1859 lorsqu'il devient fonctionnaire au ministère de la Justice. Comme il s'ennuie profondément, il approfondit, pour s'évader, ses connaissances en musique et chant au point d'être invité par Nicolas Rubinstein à devenir professeur d'harmonie au conservatoire de Moscou, ce qui finalement ne l'enchante guère...

onservatoire Rimski-Korsakov de Saint-Pétersbourg, vers 1910. Agrandissement : XXe promotion de l'École impériale de droit, Saint-Pétersbourg, 10 juin 1859 (calendrier grégorien). Tchaïkovski est assis au premier rang devant l'homme au nœud papillon. À sa droite se trouve un ami intime, Vladimir Nikolaevich Gerard.

Sous le signe de la dépression

Avec son frère Modeste, il commence alors à voyager en Italie, en Allemagne et en France dont il parle la langue couramment. Il y retournera d'ailleurs souvent, s'étant lié d'amitié avec des compositeurs tels que Bizet, Saint-Saëns ou Massenet.

Antonina Milioukova et Piotr Ilitch Tchaïkovski pendant leur lune de miel en 1877, Ivan Grigoryevich Dyagovchenko.Mais surtout, il se lance dans la composition : sa Symphonie n°1 est très bien reçue, ce qui n'est pas le cas de son premier opéra, boudé par le public. Il parvient cependant à se faire connaître notamment grâce à l'ouverture de Roméo et Juliette (1869) et surtout le célébrissime Concerto pour piano n° 1 (1874).

Alors qu’il se marie avec son ancienne élève Antonina Milioukova, dans l’espoir de trouver des repères grâce aux liens matrimoniaux, c’est l’inverse qui se produit. Son épouse se révèle en fait très instable alors même qu’elle l’a harcelé pour obtenir le mariage. Une manœuvre qu’elle a aussi menée auprès d’autres hommes.

Devant un tel échec, Tchaïkovski devient encore plus sombre et mélancolique. Sans doute faut-il y voir aussi le deuil impossible de sa mère, victime du choléra alors qu’il était enfant. Cette situation le conduit au bord du suicide, peut-être aussi à cause d'une homosexualité qu'il refoule. Dès lors, la grave dépression dans laquelle il va sombrer ne le quittera plus.

Des notes par milliers

C'est une femme, la richissime veuve Nadejda van Neck, qui va lui permettre de vivre de sa passion en lui versant pendant 13 ans une importante allocation annuelle, sans jamais le rencontrer.

Portrait de Nadezhda von Meck.Il peut alors enchaîner les grandes compositions : la Sérénade pour orchestre à cordes (1875), les Variations sur un thème rococo (1876) pour violoncelle et orchestre, le Concerto pour violon (1878), le Concerto pour piano n° 2 (1879) et surtout son opéra Eugène Onéguine (1877) d'après Pouchkine, opéra russe le plus joué dans le monde.

Il n'oublie pas le genre du ballet pour lequel il va écrire, sur commande, une des œuvres favorites du public : Le Lac des cygnes. Créé en 1877, il connaîtra de si nombreux remaniements que son auteur n'entendra jamais la version que l'on applaudit aujourd'hui.

Le chant de l'âme

Entre deux concerts en Europe, le musicien vit à partir de 1884 près de Moscou dans une maison à la campagne. C'est là qu'il compose sa Cinquième symphonie (1888) et un poème symphonique, Manfred (1885), mais aussi les célèbres ballets La Belle au bois dormant (1889) et Casse-Noisette (1892) ainsi qu'un autre opéra tiré de Pouchkine, La Dame de pique (1890).

L'année 1891, marquée par un séjour aux Etats-Unis, le voit au sommet de sa gloire. Mais même couvert d'honneurs, il continue à souffrir de cet état morbide qui le poursuivra toute sa vie. Il meurt à 53 ans le 6 novembre 1893, victime du choléra après avoir bu, volontairement dit-on, de l'eau contaminée de la Neva.

A-t-il craint que son homosexualité soit révélée ? Deux jours auparavant, il venait de présenter sa Symphonie pathétique, chant du cygne d'un des compositeurs les plus prolifiques mais aussi les plus énigmatiques du XIXe siècle.

Un homme aux deux visages

Les Français ont pour Tchaïkovski une forme de vénération. Est-ce les tonalités très romantiques de sa musique ou la beauté de ses ballets, souvent chorégraphiés par Marius Petipa, qui nous charment ?

Tchaïkovski à Kharkov, 1893, Alfred Fedecki. Agrandissement : Tombe de Tchaïkovski à Saint-Pétersbourg.Être apprécié des néophytes est rarement bien vu : on l'a ainsi accusé d'avoir nourri ses créations d'effets racoleurs qui, selon ses contemporains déjà, ont donné naissance à une « musique qui pue ».

Mais il ne faut pas s'arrêter à cette image d'un compositeur brillant certes, mais léger, voire superficiel dont les mélodies entraînantes reflètent une bonne dose d'optimisme et de joie de vivre. Ne nous y trompons pas : Tchaïkovski était tout le contraire !

D'un caractère ombrageux, il avait du mal à travailler et abandonnait rapidement ses compositions. C'était en fait un homme déprimé, souffrant de solitude et de problèmes d'argent après que sa mécène van Neck l'a abandonné en découvrant son homosexualité. Et pourtant, il n'a cessé de faire croire qu'il était quelqu'un comme tout le monde, et même qu'il était heureux.

En réalité, ce grand anxieux resta toujours à la recherche d'un équilibre qu'il ne trouva jamais. Reste à savoir comment il a fait pour nous faire oublier son caractère dépressif en composant une musique pleine d'allégresse et de vie !

Trop russe ? Trop occidental ?

Tchaïkovski prend place dans un pays qui vient de voir émerger à partir de 1867 toute une série de compositeurs, notamment Mikhaïl Glinka et le « groupe des Cinq » : Alexandre Borodine, César Cui, Mili Balakirev, Modeste Moussorgski et Nikolaï Rimski-Korsakov. Malgré une culture musicale assez réduite, leurs exigences élevées allaient engendrer une école russe très marquée.

Contrairement à ses contemporains, qui recherchent l'inspiration dans des thèmes typiquement russes, le grand voyageur Tchaïkovski s'inspire davantage de la musique classique, voire baroque, et n'hésite pas dans Casse-Noisette à se moquer de l'utilisation des mélodies populaires orientales.

Ce goût pour les influences occidentales, et notamment françaises et allemandes, lui furent souvent reprochées et ce n'est pas sans mal qu'il chercha à convaincre qu'il était bien un compositeur « russe, russe, russe ». Il y réussit : pour la plupart des gens, Tchaïkovski symbolise la musique russe par excellence même si les partisans de la musique nationaliste lui trouvent un côté trop occidental.


Épisode suivant Voir la suite
350 ans d'opéra
Publié ou mis à jour le : 2022-04-16 08:15:49

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net