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Pythéas (vers 380-310 av. J.-C.)

L'incroyable odyssée arctique

Vers 330 avant notre ère, un esprit érudit quitte la Méditerranée pour s’aventurer par la mer vers un Nord encore sans nom, mû par une ambition à la fois commerciale et scientifique.

Statue de Pythéas sur la façade du Palais de la Bourse de Marseille, sa ville natale (1860, Auguste Ottin) Astronome accompli, géographe intuitif et marin encore novice, il va devenir au fil de son odyssée un fin observateur – et le premier – de peuples, de climats et de phénomènes que nul de ses contemporains ne connaît. Pythéas le Massaliote est son nom. Son périple paraît encore aujourd’hui insensé.

À la charnière du IVème siècle avant notre ère, alors qu’Alexandre le Grand étend son empire terrestre et que les savants scrutent le ciel sans quitter leurs cités, un homme à la curiosité insatiable appareille de la cité phocéenne de Massalia (Massilia en latin ; aujourd'hui Marseille) pour s’enfoncer vers l’inconnu.

Tandis que ses contemporains se contentaient d’explorer le seul bassin méditerranéen, ou au mieux de longer prudemment les côtes, lui ose franchir de nouvelles frontières.

Il est astronome, mathématicien, et bientôt géographe et marin. Mission lui a été confiée par les notables de sa ville natale d’explorer les confins du monde avec des objectifs d’abord commerciaux.

Maquette d'un navire de commerce grec du IVe siècle avant JC, du type de celui qu'emprunta Pythéas ; agrandissement : représentation du port de Massilia, d'où est parti le navigateurPythéas est en effet chargé de localiser les routes commerciales plus courtes pour notamment s’approvisionner en étain et en ambre. Le savant nourrit également des ambitions scientifiques, dont celles de mieux comprendre le monde.

Pour ce faire, le Massaliote embarque sur un navire à la coque élancée, gréé pour affronter les houles et les vents violents.

C'est un pentécontore mû par une voile carrée, mais également par cinquante rameurs répartis de part et d’autre de la coque, d’où son nom, pentékóntoros, qui signifie littéralement « cinquante-rames ».

Ancêtre direct des trières classiques, un pentécontore est certes vulnérable aux vagues, car non ponté, mais sa légèreté lui permet de remonter plus efficacement au vent qu’un lourd navire marchand.

Il est par essence un bateau exigeant, qui réclame une lecture fine de la mer et une coordination parfaite entre rameurs, timonier et maître de voile. Il est quoiqu’il en soit le moyen de locomotion idoine pour s’aventurer au-delà des routes connues et au large.

Représentation de Thulé (détail de la Carta Marina d'Olaus Magnus publiée en 1539)

L’appel du Nord

Contrairement à ses contemporains qui cabotent de crique en crique, autant par prudence que par manque de connaissances, Pythéas sait naviguer grâce aux étoiles. Bon astronome, il sait comme ses pairs que la Terre est ronde. Grâce à ses connaissances, il sait aussi calculer la hauteur astrale et déterminer sa latitude. Avant son appareillage, il a d’ailleurs mesuré la latitude de Massalia avec une précision remarquable, à moins d’un demi-degré près.

Depuis des siècles, les savants grecs savent que la Terre est ronde, qu’elle possède des zones climatiques et que la durée du jour varie selon la latitude.

Gnomon grec du type de celui de PythéasGrâce au gnomon (dico), ils calculent les hauteurs astrales et imaginent déjà qu’au plus haut Nord, le soleil doit rester visible presque sans interruption au solstice d’été.

À ces connaissances s’ajoute un imaginaire puissant comme le rappelle François Herbaux, le biographe de Pythéas. Pour les Grecs, le Nord n’est en effet pas seulement une direction : il est un horizon imaginaire. Bien avant Pythéas, les auteurs antiques évoquent un peuple mystérieux vivant « au-delà du vent du Nord », dans une contrée baignée de lumière et de douceur : les Hyperboréens.

Mentionnés par Hérodote, Diodore de Sicile ou encore Pindare, les Hyperboréens incarnent un idéal : un peuple pacifique, pieux, vivant sous un soleil presque permanent, dans un climat tempéré et heureux. Leur terre, située aux confins du monde connu, est décrite comme un espace de prospérité où les hommes vivent longtemps, protégés des malheurs ordinaires.

Ce mythe reflète à la fois la fascination et l’ignorance des Grecs pour les régions septentrionales. Il témoigne aussi d’une intuition scientifique : l’idée qu’au plus haut Nord, la durée du jour varie jusqu’à devenir quasi continue au solstice d’été. Les savants grecs, grâce au gnomon et au calcul des latitudes, avaient déjà pressenti l’existence d’un « soleil de minuit ».

C’est dans cet entrelacs de science et de légende que s’inscrit le voyage de Pythéas. En atteignant les hautes latitudes, il confronte pour la première fois cet imaginaire à la réalité : non pas un pays bienheureux, mais un monde de glaces, de brumes et de phénomènes extrêmes. Un monde que nul humain n’avait décrit avant lui.

Pythéas sait également qu’en atteignant le point le plus septentrional, là où au solstice d’été le jour est permanent, il pourra affiner ses mesures, comparer les hauteurs astrales et, de là, estimer les dimensions de la Terre elle-même.

L’Océan, cette grande inconnue

Fort de ses connaissances, le Massaliote peut tracer des routes nouvelles en s’orientant non plus seulement par les reliefs du littoral, mais par le ciel lui-même. Cette manière de naviguer est résolument novatrice. Bien avant les Vikings, les Portugais et les Espagnols ou encore les grandes traversées du siècle des Lumières, Pythéas inaugure une navigation fondée sur l’observation scientifique du ciel. Il ose l’impensable : quitter la vue des terres et s’aventurer au large, pour cingler sur une mer immense et inconnue.

Un hic demeure. Comment est-il parvenu à franchir les redoutés colonnes d’Héraclès (le détroit de Gibraltar aujourd’hui) ? Les Carthaginois surveillaient ce passage, un verrou stratégique entre deux mondes. Ils interdisaient son accès aux navires étrangers, ce qui conduit des historiens anglo-saxons à envisager d’autres hypothèses. Pour eux, Pythéas a ainsi pu voyager en partie à pied ou sur des embarcations de type celtiques. Le débat reste ouvert, faute de sources fiables.

Les Colonnes d'Hercule (Gibraltar) aujourd'hui

Dès lors, Pythéas a-t-il forcé le blocus imposé par les Carthaginois ? Négocié son entrée avec eux ? Ou l’a-t-il contourné en traversant la Gaule, à pied et par ses fleuves, pour rejoindre la pointe de l’actuelle Bretagne ? Chacune de ces hypothèses est possible, en l’absence de preuves tangibles (Cf. encadré).

Une certitude, Pythéas a navigué dans l’Atlantique qui ne portait pas encore son nom actuel.

Les Grecs le désignaient comme « la Grande Mer » ou « l’Océan extérieur ». Situé au-delà des colonnes d’Héraclès, cet espace était pour eux immense et forcément inquiétant. Ses eaux étaient redoutées, réputées imprévisibles et peuplées de brumes.

Sur un pentécontore, les rameurs devaient dès lors synchroniser leurs efforts pour éviter que les vagues ne brisent leurs avirons. Le timonier devait anticiper les creux, sentir la mer, lire les nuages et interpréter le vol des oiseaux.

La voile carrée, si efficace dans les vents réguliers de la Méditerranée, devenait à coup sûr capricieuse dans les rafales. Il fallait hisser, affaler, carguer, reprendre les écoutes, tout en gardant le cap. Des gestes qui deviendront familier bientôt pour tous les navigateurs au long cours.

Pour l’heure, Pythéas et ses compagnons découvrent des marées d’une telle amplitude qu’elles rythment les flots comme une respiration. Ils font connaissance avec des houles plus longues, plus imprévisibles. Ils doivent appréhender les vents humides, les brumes, les courants, tout surprend ces hommes habitués à une mer fermée. Pythéas étudie tout cela, note, compare, et comprend vite alors que « la Grande Mer » n’est pas un chaos mais la somme de phénomènes qu’il faut décrire pour mieux la comprendre.

Parfaite Albion !

Ancienne mine d'étain sur la côte de CornouaillesParvenu dans la péninsule armoricaine, puis sur l’île d’Ouessant — sans doute l’Uxisama mentionné par Ptolémée et les géographes antiques — Pythéas met ensuite le cap sur les Cornouailles (ou la Cornouaille, Cornwall en anglais), le cœur du commerce de l’étain. Ce métal est un minerai gris et malléable, indispensable à la fabrication du bronze : sans étain, pas d’armes, pas d’outils.

Au sud-ouest de cette grande île que les Grecs nomment encore Albion, l’étain affleure dans les collines et les falaises. Les mineurs locaux l’extraient, le fondent sommairement puis le transportent jusqu’aux ports voisins où des marchands gaulois viennent s’approvisionner avant de l’acheminer vers la Méditerranée. Pour les Grecs, cet étain est vital, d’où l’importance stratégique de trouver des approvisionnements, et une route plus sûre.

En Cornouailles, Pythéas découvre aussi une civilisation organisée, nourrie par des échanges réguliers, et habitée par des gens qui maîtrisent les métaux et les alliances. Le Massaliote examine avec attention l’organisation de ce commerce : les mineurs transportent le minerai vers une île qu’il nomme Ictis (ou Mictis chez Pline), probablement St Michael’s Mount ou le Mont Saint-Michel.

À marée basse, on y accède par des bancs de sable découverts ; à marée haute, on y embarque l’étain dans de légères barques en osier recouvertes de peaux.

St Michael's Mount, en Cornouailles, dont on pense qu'il s'agit de l'ancienne Ictis

De là, le métal part vers la Gaule, puis rejoint les grands réseaux commerciaux européens. Les historiens anglo-saxons soulignent que ce tableau est d’une exactitude remarquable : Pythéas décrit non seulement les techniques minières, mais aussi les routes, les intermédiaires, les marges, les pratiques agricoles et les structures sociales.

Il fait aussi œuvre d’ethnologue avant l’heure. Il étudie les techniques d’extraction et de transport de l’étain. Il note aussi la manière dont les locaux naviguent, leurs embarcations légères, leurs pratiques de cabotage, leurs connaissances empiriques des marées. Il observe avec intérêt et curiosité les mœurs, les boissons fermentées, les peintures corporelles, des populations nombreuses, gouvernées par de multiples chefs, utilisant parfois des chars de guerre et vivant dans des maisons de bois ou de roseaux. Leur climat humide les oblige à battre le grain à l’intérieur de grandes granges, avant de le stocker dans des celliers et de le moudre au fur et à mesure.

Loin des clichés antiques sur les « barbares du Nord », le Massaliote révèle une société complexe, insérée dans des circuits économiques anciens et efficaces. Il décrit un « écosystème » nouveau, riche de routes et de savoirs, comme le rapporte Diodore de Sicile un siècle plus tard.

Représentation du pentécontore de Pythéas

L’ultima Thule

Par la suite, Pythéas remonte la côte orientale d’Albion, dépasse l’actuelle Écosse avant de s’engager dans une navigation hauturière de six jours vers le Septentrion. C’est là que son pentécontore révèle à coup sûr ses limites et ses forces. Non ponté, le bateau affronte les vagues de face, embarque de l’eau, il craque, il gémit, mais il avance. L’équipage rame, hisse, affale, surveille les avirons, les cordages, les voiles carrées qui claquent dans les rafales. La « grande mer » devient alors un espace de survie autant que de découverte.

Pythéas atteint une île qu’il baptise « Thulé », terme qui désigne pour les Anciens la frontière ultime du monde connu. Il est le premier auteur grec à mentionner ce nom, qui deviendra un symbole du bout du monde dans toute la littérature antique.

Ses descriptions — nuits quasi absentes, mer gelée, lumière continue — marquent durablement les esprits et nourrissent un imaginaire du Nord qui traversera les siècles. Thulé devient ainsi moins un lieu qu’une idée : celle du dernier rivage.

Pour Pythéas, ces latitudes extrêmes ne sont pas seulement un décor : elles sont un laboratoire. En observant le soleil qui ne se couche presque plus, en notant la durée des jours et des nuits, il peut comparer les latitudes, croiser ses mesures et approcher, avec une audace inouïe pour son temps, la véritable taille de la Terre.

Pythéas décrit également un phénomène inconnu des Méditerranéens : le jour permanent, ce « soleil de minuit » qui confirme qu’il a atteint des latitudes très élevées. Il mentionne aussi une « mer figée », où l’eau, l’air et la terre semblent se confondre.

Strabon rapporte qu’il parle d’un « poumon de mer », une image énigmatique que les chercheurs modernes interprètent comme la première description de la pancake ice, ces disques de glace flottants caractéristiques des mers arctiques, et d’une banquise en train de se disloquer sous l’effet l’été du dégel.

Quant à la localisation de Thulé, le débat reste ouvert. Les historiens britanniques et nord-américains se montrent plus prudents que la tradition continentale. Certains, comme l’explorateur canado-islandais Vilhjalmur Stefansson (1879-1962), jugent crédible l’hypothèse islandaise ; d’autres privilégient les Féroé ou la côte de Norvège, rappelant que Pythéas a probablement décrit des phénomènes qu’il n’a pas tous observés directement, mais qu’il a pu recueillir auprès de marins locaux.

Les îles Feroe, au nord de l'Écosse, possible localisation de Thulé ; agrandissement : le soleil de minuit en Islande

Ce qui importe, soulignent-ils, n’est pas tant le point exact que la précision des phénomènes rapportés : lumière continue, mer visqueuse, blocs de glace dérivants, vents glacés — autant d’indices d’un monde polaire que nul Grec n’avait décrit avant lui.

Pythéas découvre ainsi la banquise, les effets du Gulf Stream, les latitudes extrêmes. Il a compris que la Terre n’était pas uniforme : ses climats, ses mers, ses jours et ses nuits varient selon la position. Il a observé les marées, il a établi un lien entre leurs variations et les cycles lunaires, intuition géniale qui lui vaudra pourtant d’être traité de fou à son retour.

Ambre & Baltique

Après Thulé, Pythéas ne rebrousse pas directement chemin. Curieux, insatiable, il poursuit sa route vers l’est, longeant les rivages septentrionaux de l’Europe. Le Massaliote quitte le domaine des glaces pour entrer dans celui des échanges : un autre Nord, moins blanc mais tout aussi mystérieux, où les marées déposent non plus des disques de glace, mais une matière solaire que les Grecs convoitent depuis des siècles.

Ce glissement de mondes ouvre un nouveau chapitre de son enquête : comprendre l’origine, les circuits et la valeur d’une résine fossile qui fascine autant qu’elle enrichit.

Échantillons d'ambre sur une plage scandinaveL’ambre est précieux parce qu’il est rare, lumineux, facile à polir et qu’il semble capturer la lumière du soleil dans une matière légère et chaude. Depuis l’âge du Bronze, les humains lui attribuent des vertus protectrices et médicinales. Ils l’utilisent pour façonner des bijoux, des amulettes, des sceaux ou des objets rituels. Pour les Phéniciens comme pour les Grecs, cette résine fossile venue du Nord est une marchandise de luxe, un produit d’échange très recherché dont la valeur augmente à chaque intermédiaire, ce qui explique l’intérêt de Pythéas à localiser une route maritime plus directe.

Il poursuit probablement à ce moment-là sa route vers la Norvège, puis vers la Baltique, où il découvre l’origine réelle de cette matière solaire que les peuples germaniques - Gutones et Teutons, selon Pline - récoltent sur les rivages. Chaque printemps, les marées déposent sur les plages des blocs d’ambre arrachés aux forêts fossiles de la mer du Nord. Les habitants les ramassent, les trient, les vendent à bas prix, avant que la marchandise ne soit revendue à prix d’or en Méditerranée. Certains auteurs modernes identifient même l’île d’Abalus mentionnée par Pythéas à Heligoland, un petit archipel situé en mer du Nord, au large du Schleswig-Holstein, haut lieu de l’ambre depuis l’Antiquité.

Sur place, Pythéas observe derechef les lieux, interroge les populations, analyse les circuits, les intermédiaires, les marges. Il comprend sans peine l’enjeu économique d’un accès direct à ces gisements. En scientifique avisé, il identifie l’ambre, comme une résine de conifère fossilisée, formée par l’action du froid et de l’eau de mer. Une intuition remarquable pour son époque, qui contredit les croyances grecques selon lesquelles l’ambre serait de l’écume solidifiée ou la sueur du soleil.

Le voyage de Pythéas n’est décidément pas seulement une exploration géographique, il est une enquête commerciale et géopolitique, une tentative de rationaliser les échanges entre Nord et Sud avec en arrière-pensée l’idée de libérer Massalia de la dépendance aux réseaux terrestres, peu sûrs, longs, et lourdement taxés.

Le savant-explorateur tente ensuite de rejoindre la mer Noire en naviguant sur le Don, persuadé qu’un passage fluvial pourrait lui offrir une voie de retour plus rapide vers les rivages méditerranéens. Mais il se heurte à un cul-de-sac marécageux, un labyrinthe d’eaux stagnantes et de terres noyées où son navire ne peut ni avancer ni être halé.

Contraint de renoncer, il rebrousse chemin et reprend la longue route du retour, ramenant avec lui un trésor d’observations, de mesures, de descriptions et d’intuitions qui dépassent largement les attentes de ses commanditaires et redessinent, pour la première fois, les contours réels du monde septentrional.

Représentation de Pythéas sur une poterie grecque ancienne

L’explorateur oublié

À Massalia, l’accueil est glacial. Ses pairs ne voient dans ses découvertes qu’exagérations ou fables. Comment en effet croire à une mer gelée, à une nuit sans fin, à des marées gouvernées par la Lune, à des peuples civilisés vivant au-delà du 60ème parallèle ? Le retour du savant-explorateur marque ainsi le début d’un autre voyage, plus ingrat : celui d’un homme qui a vu trop loin, trop tôt.

Ce scepticisme ne fera que s’amplifier au fil du temps. Deux à trois siècles plus tard, Strabon et Polybe se moqueront de Pythéas sans avoir jamais affronté ni les mers, ni les dangers. Polybe affirmera au IIème siècle avant notre ère, qu’« il ment sur tout ». Strabon, au tournant de notre ère, écrira que « Pythéas a inventé beaucoup de choses ». Pour eux, ce que le Massaliote a observé de ses propres yeux est tout simplement impossible.

Il est vrai qu’il a longtemps été difficile de distinguer le vrai du faux, d’autant que son grand ouvrage, Sur l’Océan, a – rappelons-le - vraisemblablement disparu lors du premier incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, en 48 av. J.-C., lorsque les troupes de César mirent le feu aux navires du port et que les flammes gagnèrent les entrepôts où étaient conservés les manuscrits.

De Pythéas ne subsistent donc que des fragments cités par ses détracteurs, et quelques échos chez Pline l’Ancien ou Ptolémée, illustres savants de l’Antiquité.

Il faudra attendre le XXe siècle pour que les historiens reconnaissent la portée de son périple, pour ne pas dire son odyssée. Winston Churchill le qualifiera de « Christophe Colomb des contrées nordiques ».

Les géographes modernes verront en lui l’un des premiers savants-explorateurs à avoir pensé la Terre comme un système global, où les phénomènes maritimes, climatiques et astronomiques se répondent.

Pythéas a sans conteste ouvert la voie à une autre manière de penser le monde. Il a montré que la connaissance naît du voyage, du terrain, de l’observation, du doute, de la confrontation avec l’inconnu. Il a compris que la mer n’est pas seulement un espace à traverser mais un espace à comprendre, un espace qui raconte la Terre.

Son périple, longtemps méprisé, apparaît aujourd’hui comme l’un des premiers grands récits d’exploration de l’humanité. Un récit où se mêlent science, commerce, courage, humanités et poésie. Un récit qui, vingt-quatre siècles plus tard, continue de fasciner et d’éclairer notre rapport au monde.

Représentation du voyage de Pythéas par un dessinateur contemporain, Eric FraserReste pourtant une question en suspens, qui sonne presque comme un reproche : comment Pythéas peut-il être autant absent de notre récit national ? Comment un savant qui a mesuré la Terre, décrit les marées, observé de près la banquise et franchi les limites du monde connu peut-il être relégué à quelques lignes dans les manuels, quand il n’est pas purement ignoré ? Sa seule présence visible est à Marseille, sur la façade du Palais de la Bourse, où une statue lui rend un discret hommage.

Ailleurs, la figure de l’un des plus grands voyageurs de l’Antiquité s’efface, supplantée par les conquêtes plus spectaculaires d’Alexandre le grand. Étrange destin, en vérité, pour celui qui fut un savant-explorateur capable de repousser les frontières terrestres et maritimes du monde connu.

Pythéas demeure aujourd’hui, en France, une figure oubliée de l’Histoire. Pourtant, son nom voyage désormais bien au-delà de la Méditerranée : les astronomes ont donné son nom à un cratère lunaire. Une mer de Titan, le plus grand satellite de Saturne, a également été baptisée : Mare Pythaeum. Et c’est peut-être là le plus bel épilogue à son œuvre, et le plus juste hommage à son incroyable odyssée.

Une histoire façon puzzle

Reconstituer le périple de Pythéas revient à assembler un puzzle dont les pièces maîtresses ont disparu. Son ouvrage - Sur l’Océan (Περ? το? ?κεανο?, Perì tou ?keanoû) - n’a en effet pas survécu. Il s’est probablement consumé lors des incendies successifs de la bibliothèque d’Alexandrie.
Depuis vingt-quatre siècles, les historiens ne disposent donc que de fragments indirects, cités ou déformés par des auteurs postérieurs.  Les plus anciens témoins sont attribués à Timée de Tauroménion (vers 350–260 av. J.-C.), contemporain ou presque de Pythéas, puis Ératosthène (276–194 av. J.-C.), qui utilise ses mesures de latitude. Polybe (vers 200–118 av. J.-C.) et Strabon (vers 64 av. J.-C. – 24 ap. J-C.), sceptiques et parfois moqueurs, cherchent à réfuter le Massaliote mais conservent malgré eux des extraits essentiels. Diodore de Sicile (vers 90–30 av. J.-C.) et Pline l’Ancien (23–79 ap. J.-C.) transmettent au contraire des passages riches en détails ethnographiques et géographiques.
À partir de ces témoignages contradictoires - citations fidèles, paraphrases approximatives, critiques virulentes - les chercheurs modernes ont patiemment reconstruit l’itinéraire, les observations et les méthodes de Pythéas.
Cette reconstitution s’appuie aujourd’hui sur des outils que le savant-explorateur n’aurait jamais imaginés. L’archéologie éclaire les routes commerciales celtiques, les ports, les mines d’étain et les réseaux d’échanges qui reliaient la Grande-Bretagne, la Bretagne, la Gaule et la Méditerranée. La géochimie isotopique a permis d’identifier l’origine de lingots d’étain retrouvés en Israël ou en Turquie, confirmant qu’un commerce ancien reliait déjà la Cornouailles au monde méditerranéen. Un contexte qui rend le voyage de Pythéas d’autant plus plausible. L’océanographie moderne a validé ses descriptions des marées, des courants, des houles atlantiques ou de la « mer figée » des hautes latitudes. L’astronomie a confirmé la justesse de ses mesures de latitude et la réalité du « soleil de minuit » qu’il décrit. Enfin, la toponymie et la philologie (dico) ont permis de rapprocher certains noms antiques - Ictis, Uxisama, Thulé - de lieux réels.
Les travaux anglo-saxons ont joué un rôle décisif dans cette reconstitution, pour ne pas dire relecture de l’histoire. Depuis les années 1970-1980, avec les recherches pionnières de Barry Cunliffe, jusqu’aux synthèses plus récentes de Thomas Garlinghouse ou de Nutter’s World (années 2010-2020), les chercheurs britanniques et nord-américains ont croisé les textes antiques avec les données archéologiques, les routes celtiques, les phénomènes astronomiques et les réalités océanographiques. Ils ont montré que les descriptions de Pythéas, loin d’être des fables, correspondent à des phénomènes observables et mesurables.
Ainsi, le périple du Massaliote apparaît aujourd’hui comme l’un des plus fascinants exercices de reconstitution historique. Il s’agit d’un voyage dont le récit s’est en partie effacé, mais dont la cohérence scientifique, la précision des phénomènes décrits et la convergence des sources permettent, pièce après pièce, d’en dessiner les contours.

Prolongations

Livres (Bibliographie sélective) :
• François Herbaux, Pythéas, Explorateur du Grand Nord, Éditions Belles Lettres, 2025.
• François Garde, Pythéas, le premier explorateur, Éditions Paulsen, 2024.
• Lionel Dupuy, Pythéas, l’explorateur oublié, Éditions du CNRS, 2019.
• François Herbaux, Puisque la Terre est ronde : enquête sur l'incroyable aventure de Pythéas le Marseillais, Éditions Vuibert Sciences, 2008.
• Jean-Baptiste Marcot, Pythéas, le Massaliote, Éditions Errance, 2000.

Podcasts :
L'odyssée polaire de Pythéas, émission du 11 novembre 2024. Épisode n°1 de la série « Terres de Glaces, histoires d’explorations polaires ». France Culture – La Fabrique de l’Histoire, une émission animée par Xavier Mauduit.

Publié ou mis à jour le : 2026-08-23 07:49:26
Mallet (24-08-2026 08:30:38)

À Marseille moins connu que Zidane ou Bernard Tapis qui à lui sa starue
La statue de Phitheas se trouve sur le toit de la chambre de commerce

Jean LOIGNON (23-08-2026 19:04:59)

Merci pour cet article fort érudit qui ressuscite une figure malheureusement marginale de notre mémoire ! Massalia n'était pas encore Marseille ! Une remarque : la tentative de Pythéas de rentrer... Lire la suite

Arthur (23-08-2026 15:52:03)

Mieux que Ulysse

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