Commençons cette histoire en 300 av. J.-C. Ce sont alors les Celtes qui dominent une bonne part de l’Europe tandis que les Germains restent confinés au nord de l’Allemagne et des Pays-Bas, et en Scandinavie.
Les Celtes tiennent alors le commerce entre l’Europe du Nord et les civilisations de la Méditerranée, mais cette domination commence à être remise en cause par l’expansion romaine, d’abord en Gaule Cisalpine, puis en Transalpine.
Cet affaiblissement favorise sans doute l’expansion des Germains vers le sud. À l’ouest du Rhin, ils deviennent majoritaires en deux endroits : dans le fossé rhénan d’une part, et près de l’embouchure d’autre part. Par ailleurs, l’influence germanique s’étend beaucoup plus loin jusqu’à la Seine : tout en restant celtiques, les langues et pratiques y évoluent jusqu’à former le peuple belge mentionné par César...
Celtes, Germains et Latins face à face
La pression germanique sur le monde celtique est l’un des prétextes majeurs qui permet à Jules César de conquérir l’ensemble de la Gaule.
Après lui, Auguste tente de conquérir la Germanie, mais subit un désastre qui ramène la frontière sur le Rhin. L’extension vers l’est reprend ensuite de façon plus prudente sous Vespasien et Domitien dans ce qu’on appelle les Champs Décumates. Mais la région est finalement perdue vers 260 suite aux turbulences de l’anarchie militaire.
Le Rhin s’impose ainsi comme la limite naturelle de romanisation et de latinisation des populations. Partout en Gaule, les langues celtiques poursuivent leur déclin par rapport au latin.
Au IVe siècle, les Germains sont utilisés de plus en plus massivement dans les armées romaines pour défendre les frontières, ce qui amorce la germanisation de la rive gauche du Rhin. Cela n’empêche pas l’effondrement du limes en 407 qui finira par provoquer l’effondrement de l’empire d’Occident.
Au sud, les Alamans forment des chefferies qui s’étendent jusqu’aux Vosges et qui sont peu romanisées. Au nord, les Francs se structurent en deux royaumes qui se romanisent partiellement. Enfin l’embouchure du Rhin est repeuplée par les Frisons. Cela crée toute une zone de transition avec un mélange de populations latine et germanique qui s’étend de l’Artois à l’Alsace-Lorraine.
Par la suite, Clovis et ses fils étendent fortement le royaume des Francs Saliens de part et d’autre du Rhin. La domination franque favorise l’installation d’élites germaniques sur toute la Gaule, surtout dans le nord plus étroitement contrôlé par les Mérovingiens.
Cela crée un véritable gradient linguistique en Gaule : au sud, le latin vulgaire reste peu influencé et donnera naissance aux langues d’oc. Au nord, les apports germaniques le font évoluer davantage, ce qui finira par donner naissance aux langues d’oïl. Entre les deux se trouve une zone de transition. À l’est, cela conduira à l’émergence du francoprovençal.
Notons que le domaine germanique peut lui-même être subdivisé en trois parties : au nord, les populations dont faisaient partie les Francs Saliens parlent le bas allemand qui donnera naissance au néerlandais. Au sud qui était le domaine des Alamans, elles parlent le haut allemand qui sera aux racines de l’alsacien et de l’alémanique (suisse allemand). Entre les deux se trouve l’ancien domaine des Francs Rhénans correspondant à l’émergence du moyen allemand qui engendrera l’allemand moderne.
En ce sens, Clovis parlait un germanique ancien plus proche du néerlandais, et Charlemagne une langue plus proche de l’allemand.
Au VIIIe siècle, l’avènement des Carolingiens va entraîner une évolution linguistique majeure. En effet, cette dynastie trouve sa légitimité dans le soutient de laa papauté, ce qui marque un nouvel essor du clergé.
Les curés sont invités à faire leur sermon dans la langue locale, ce qui tend à effacer les mélanges linguistiques au profit de la langue majoritaire. L’ancienne zone de transition entre gallo-roman et germanique se cristallise ainsi en une frontière linguistique bien délimitée au cours du IXe siècle. Globalement, la frontière médiévale se retrouve largement décalée au profit des Germains par rapport à celle antique. Elle ne bougera pratiquement plus jusqu’au XIXe siècle.
Notons enfin que c’est aussi l’époque des Serments de Strasbourg qui mettent pour la première fois par écrit ces langues parlées, plus précisément du moyen allemand et du proto-oïl, au lieu du latin d’Eglise.
Les multiples divisions de l’empire carolingien finissent par se cristalliser en une frontière politique qui passe largement au cœur de la zone latine, à l’exception de la Flandre germanique qui appartient à la France.
Il n’y a pas encore d’État-nation. Ce concept n’émergera progressivement que vers la fin de la guerre de Cent Ans, en lien avec le développement des Parlements qui remettent en avant la langue du peuple aux dépens de la langue royale. L’invention de l’imprimerie joue un rôle similaire en mettant les textes à la portée du plus grand nombre.
La Bible de Luther, en particulier, impose rapidement le moyen allemand comme langue administrative dans tout l’Empire, à l’exception des Pays-Bas espagnols qui sont largement autonomes. Dans le même temps, François Ier favorise l’utilisation du français dans l’administration, une pratique qui s’étend au-delà même du royaume sur toutes les terres de langue d’oïl et francoprovençale. Trois grands domaines linguistiques émergent ainsi au XVIe siècle par-delà la diversité des langues vernaculaires et par-delà les frontières politiques entre les états.
Sous Louis XIV, la France s’agrandit jusque sur des territoires germaniques, en pays flamand, mosellan, et alsacien. Il s’établit ainsi une frontière durable qui n’épouse pas du tout les frontières linguistiques.
C’est à la fin du XIXe siècle que se renforce l’idée d’État-nation. Elle joue un grand rôle dans l’annexion de l’Alsace-Lorraine par la Prusse en 1871, même si celle-ci inclut aussi une partie romane (francophone) vers Metz.
Cette volonté d’uniformisation linguistique, notamment via l’école, prend une nouvelle ampleur après 1918 : le français et l’allemand standards gagnent tous les foyers dans chacun de ces deux pays. Le français s’impose même jusqu’en Belgique et Suisse romanes du fait de son poids culturel.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le bilinguisme est la norme, à l’exception notable de la Suisse alémanique où l’allemand standard peine encore à s’imposer. C’est ainsi que la nouvelle annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne est beaucoup moins bien acceptée qu’en 1871.
L’après-guerre voit finalement les langues régionales s’éteindre partout progressivement, mettant un terme au bilinguisme, sauf en Suisse alémanique où il s’impose au contraire, et de façon plus marginale en Suisse romanche, mais où la langue locale est aujourd’hui menacée.
Enfin le cas de Bruxelles est particulier puisque cette ville, située en zone flamande, a été largement francisée depuis l’indépendance pour des raisons économiques et culturelles, avec une bascule vers 1900.
Cette francisation se poursuit aujourd’hui en banlieue et tend à rattacher linguistiquement cette enclave à la zone francophone. Quant aux anciennes langues régionales comme le wallon, elles sont devenues largement marginales, comme en France et en Allemagne.
Les grands bouleversements linguistiques de l’Europe occidentale sont aujourd’hui largement achevés.




La langue française :









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