Dans les premières années du XXe siècle, la statuaire africaine est passée du statut de curiosité à celui d’œuvre d’art. Elle doit cette promotion à une poignée de Français et de marchands d’arts parisiens à l’esprit ouvert.
Guillaume Apollinaire : de l’ethnographie à l’art
Entreprise dans les années 1880, la colonisation de l’Afrique subsaharienne s’était achevée en 1900 avec l’occupation du Tchad. La France avait placé sous sa tutelle tous les territoires délaissés par l’Angleterre ainsi que la grande île de Madagascar et différents archipels du Pacifique.
Dès lors affluèrent à Londres comme à Berlin et Paris quantité d’objets africains et océaniens appréciés pour leur intérêt ethnographique : totems, statuettes votives, bijoux, masques cérémoniels, etc.
Les musées demeurent cependant fermés à la valeur artistique de la statuaire africaine et océanienne. Ils n’y voient que des objets ethnographiques, à la différence des galeristes qui ressentent l’intérêt croissant du public (et des artistes cubistes) pour l’esthétique véhiculée par ces statues.
Guillaume Apollinaire (1880-1918) a joué un rôle majeur dans la révélation des arts africains, ainsi que le rappelle l’historienne d’art Yaëlle Biro. Le jeune poète cultive la passion de l’art et écrit des critiques dans différents journaux. Il fréquente la bohème de Montmartre et c’est un ami très proche du « Douanier » Rousseau et de Picasso dont il a été l’un des premiers à percevoir le génie.
Sensible à la valeur artistique de la statuaire africaine, il critique en octobre 1909 dans Le Journal du Soir le mode d’exposition, au musée du Trocadéro, « des œuvres d’art de certaines contrées, de certaines colonies (…) conservées qu’à titre de curiosité, de documents, pêle-mêle parmi les objets les plus vulgaires, les plus communs et parmi les productions naturelles de leurs régions ». Et de s’exclamer : « Comme toujours, les musées sont en retard sur le goût. »
Ce goût, justement, il le développe avec son ami Joseph Brummer (1883-1947). Ce marchand d’art d’origine hongroise est arrivé très pauvre à Paris où il a étudié l’art à l’Académie de la Grande Chaumière avant de se tourner vers le négoce. « Sa galerie du boulevard Raspail joua un rôle déterminant dans la transformation de l’objet ethnographique en objet d’art qui commença à s’opérer de 1906 à 1914, écrit Yaëlle Biro. Brummer peut être décrit comme la clef de voûte de la définition d’un marché de l’art africain, et est largement responsable de la valorisation de ces œuvres, valorisation économique autant que symbolique. »
Du garage à la galerie
Joseph Brummer a été sensibilisé à l’art africain par Apollinaire et le Douanier Rousseau ainsi que par Matisse (1869-1954) qui, dès les premières années du siècle, s’était plu à collectionner des œuvres acquises dans les magasins de « curiosités », comme on disait à l’époque. Brummer devint ensuite le premier marchand du Douanier Rousseau car nombre de ses contemporains voyaient une parenté entre ses toiles et les arts « primitifs ».
Guillaume Apollinaire, encore lui, fit une rencontre décisive pour les arts africains dans un garage de l’avenue de la Grande Armée (Paris), en la personne d’un commis de vingt ans, Paul Guillaume (1891-1934). Les deux hommes lièrent amitié et se découvrirent une passion commune pour l’esthétique africaine que Paul Guillaume connaissait à travers les statuettes que des clients de retour d’Afrique laissaient en dépôt dans son garage.
Un jour de 1912, Apollinaire signala à Brummer une statuette intéressante qu’il avait vue dans le garage. Brummer s’y rendit, rencontra à son tour le commis, lui acheta la statuette… et décida de la vocation de marchand de Paul Guillaume.
Conseillé et introduit dans les milieux artistiques par son ami poète, le commis commença d’acheter et vendre dans son petit appartement de Montmartre, sans craindre d’aller dans les ports solliciter les marins de retour d’Afrique. Il vola très vite de succès en succès, en exposant dans les beaux quartiers les arts africains ainsi que les artistes indépendants, Soutine, Modigliani, Picasso, Derain, Matisse, etc.
À l’approche de la Grande Guerre, l’élan était donné. Entre 1908 et 1912, le collectionneur russe Sergueï Chtchoukine acquiert tout à la fois à Paris les premières œuvres cubistes de Picasso et une collection d’arts africains. Son conseiller, le peintre Vladimir Markov, écrit en 1913 un ouvrage pionnier sur le sujet, L’Art des nègres, dans lequel il revendique pour l’Afrique un art « autonome et adulte » (l’ouvrage ne sera publié qu’en 1919, après la mort de l’auteur).
À Paris même, l’« Art nègre » est pleinement reconnu. En 1917, Paul Guillaume ouvre une grande galerie faubourg Saint-Honoré, au cœur des beaux quartiers, et publie un splendide album, Sculptures nègres. En 1919, il organise une « Première exposition d’art nègre et d’art océanien ». Entretemps, Brummer et lui traversent l’Atlantique et développent leur activité à New York.
Près d’un siècle plus tard, les arts africains et océaniens ont fait un retour en fanfare dans la capitale française, où ils ont trouvé à s’héberger dans un écrin d’avant-garde, le musée du Quai Branly-Jacques Chirac, à deux pas de la Tour Eiffel. Mais aux dires des spécialistes, les plus belles pièces de la collection sont à découvrir dans une antenne du musée… sise dans le pavillon des Sessions du Louvre.




Arts d'Afrique









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