Marengo ou l'étrange victoire de Bonaparte

Pâle bataille mais grand succès de propagande

13 avril 2021. Nous comptons beaucoup d'excellents spécialistes de Napoléon mais tous s'inclinent de bon gré devant leur maître à tous, l'historien Jean Tulard. En cette année du bicentenaire de la mort de l'Empereur, il nous offre un savoureux essai consacré à la bataille de Marengo (14 juin 1800).

Marengo ou l'étrange victoire de Bonaparte

Pourquoi Marengo ? Cette bataille n'a rien d'extraordinaire. Bonaparte (30 ans) manque se faire écraser par le général autrichien Melas (71 ans) et ne doit la victoire qu'à l'intervention quasi-miraculeuse, en fin de journée, de son adjoint Desaix. Au demeurant, cette victoire ne fut d'aucune utilité à la France et c'est seulement par la victoire du général Moreau en Allemagne à Hohenlinden (3 décembre 1800) que l'Autriche s'inclina.

Mais le futur empereur des Français allait politiquement retourner la situation en sa faveur par son talent de « communiquant », comme on dirait aujourd'hui, et c'est cela qui fait la saveur du livre de Jean Tulard : Marengo ou l'étrange victoire de Bonaparte (Buchet-Chastel, 208 pages, 19,50€). Si l'on excepte Austerlitz et Waterloo, aucun nom de bataille napoléonienne n'est aussi connu que Marengo, qui a même laissé son nom à desrecettes de cuisine.  

Dans une langue fleurie qui s'adresse à tous les publics, avec la verve qu'on lui connaît, l'historien met en lumière tout ce qui sépare la réalité de la légende. En cela, il nous permet de mieux comprendre la geste napoléonienne. Il nous montre Bonaparte comme un homme de chair, avec son génie incontestable mais aussi ses faiblesses et sa roublardise. Avant tout un pragmatique qui connaît son monde et sait lui parler... À mille lieues du portrait désincarné qu'en donnent ses contempteurs sur les plateaux télé. 

Passage du Grand Saint-Bernard par l'armée française le 20 mai 1800 (1806, Charles Thévenin) ; agrandissement : Le Premier consul visite l'hospice du mont Saint-Bernard, 20 mai 1800 (1810, Charles-Jacques Lebel)

Pour la plus grande gloire du Premier Consul

Sept mois plus tôt, Bonaparte était revenu d'Égypte juste à temps pour s'emparer du pouvoir dans une France en proie à l'anarchie et menacée par une deuxième coalition européenne. Il avait instauré un régime autoritaire en se donnant le titre de Premier Consul. Il s'agissait pour lui de « clore la Révolution », c'est-à-dire préserver ses conquêtes politiques et militaires tout en évitant une restauration de la monarchie.

Mais voilà le pays menacé par deux armées autrichiennes en Allemagne et en Italie. Tandis que l'armée du Rhin commandée par Moreau, fait face, l'armée d'Italie commandée par Masséna se laisse assiéger dans Gênes. Le Premier Consul décide donc de prendre la tête d'une « Armée de réserve » avec son fidèle Berthier. Mais rien ne se passe comme prévu. Le passage du col du Grand Saint-Bernard, entre le Valais suisse et l'Italie, s'avère très pénible et pour ne rien arranger, à Gênes, Masséna se rend aux Autrichiens, lesquels peuvent dès lors attaquer l'armée de réserve. Le feld-maréchal Melas choisit le lieu de l'affrontement : Marengo, entre Turin et Milan.

En fin d'après-midi, ce 14 juin 1800, il se croit assuré de la victoire et quitte le champ de bataille pour se reposer cependant que les Français se débandent. Des estafettes partent à Paris annoncer la défaite de Bonaparte ! C'est alors qu'arrive le corps d'armée de Desaix. Les Français se ressaisissent et repartent à l'assaut. La victoire change de camp. Mais le malheureux Desaix n'y survit pas. Il est frappé d'une balle dans le dos (!). Le lendemain soir, Berthier signe avec Melas la convention d'Alexandrie par laquelle l'Autrichien abandonne aux Français le Piémont, la Lombardie et la Ligurie.

Voilà donc une fin heureuse à une équipée peu glorieuse. Mais Bonaparte va aussitôt arranger l'histoire à son avantage en laissant croire qu'il a tout organisé, y compris sa propre retraite. En témoigne le Bulletin de l'Armée de réserve du 26 Prairial (15 juin), que reproduit Jean Tulard en annexe de son ouvrage. Il préfigure les Bulletins de la  Grande Armée (« Menteur comme un Bulletin » avaient coutume de dire les soldats) : « Quatre fois, pendant la bataille, nous avons été en retraite, et quatre fois nous avons été en avant. (...) ; ce fut alors que vraiment l’on vit ce que peut une poignée de gens de coeur (...). On laissa avancer l’ennemi jusqu’à une portée de fusil du village de San-Giuliano (...). »

Mais le Premier Consul ne s'en tient pas là. Dès son retour à Paris, il commande à Louis David une peinture à sa gloire. Ce sera Bonaparte franchissant le Grand Saint-Bernard, aux antipodes de la réalité : un Bonaparte en redingote sur une mule sur des sentiers de chèvre.

Jean Tulard raconte aimablement comment naquirent aussi le poulet Marengo, prétendument servi avec des écrevisses au soir de la bataille au vainqueur affamé, et la Chanson de l'oignon, encore très populaire parmi les militaires :
J’aime l’oignon frit à l’huile,
J’aime l’oignon quand il est bon...

Écouter : la Chanson de l'oignon (par l'Asor 44)

Mais Marengo a aussi donné la Musique de la Garde consulaire et, beaucoup plus tard, inspiré au dramaturge Victorien Sardou La Tosca, représentée le 24 novembre 1887 au théâtre de la Porte-Saint-Martin (Paris). Son succès allait se prolonger sous la forme d'un opéra de Giaccomo Puccini, créé à Rome le 14 janvier 1900. Les à-côtés de Marengo ont aussi inspiré à Balzac l'un de ses plus célèbres romans : Une ténébreuse affaire. Sans parler d'un roman moins connu d'Alexandre Dumas : Les compagnons de Jéhu... 

Ainsi l'essai de Jean Tulard montre-t-il comment cette bataille somme toute secondaire a pu générer tout un univers d'images et de sensations qui excite encore notre imaginaire. Tout cela par la volonté d'un petit Corse qui avait appris le français au collège. Chapeau l'artiste.     

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2021-04-19 10:23:37

 
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