La Nouvelle-Calédonie dans la tourmente

Nouméa : un scénario à l'algérienne ?

19 mai 2024. Abasourdis, les Français découvrent en ce mois de mai l'impuissance de l'État face aux cartels de la drogue et, de façon plus inattendue, face aux émeutiers kanaks de Nouvelle-Calédonie.
Les conflits ethniques dans cette collectivité autonome des antipodes avaient jusqu'à ces dernières années été gérés avec doigté. Ils ressurgissent avec plus de violence que jamais. On compte des morts d'hommes cependant que certains Blancs de l'archipel ont déjà plié bagage.
Saurons-nous éviter un scénario à l'algérienne ? Nous nous en sommes enquis en correspondant avec les Amis d'Herodote.net de Nouméa...

La Nouvelle-Calédonie est un archipel du Pacifique sud grand comme deux fois la Corse (18000 km2). Il y a 171 ans, en 1853, ses habitants ont découvert le visage de la France sous les traits d’un contre-amiral de Napoléon III.

Au nombre de quelques milliers, ces peuples aujourd’hui dénommés Kanaks parlaient pas moins de 29 langues. Ils vivaient isolés dans leurs vallées et cultivaient l’igname et le taro. Ils se combattaient à l’occasion. Soumis non sans mal par l’occupant, ils allaient adopter tout à la fois le christianisme et une langue commune, le français, mais aussi connaître les méfaits de l’oppression coloniale, dont Louise Michel a laissé de poignants témoignages.

Là-dessus, le gouvernement français installa dans l’archipel une colonie pénitentiaire cependant que la découverte d’importants gisements de nickel (10% des réserves mondiales) nécessita l’importation de travailleurs de la région Pacifique.

De l’oppression à un statut d’autonomie honorable

Devenue en 1946 un territoire d’outre-mer autonome à l’égal de la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie compte aujourd’hui 270000 habitants, soit à peine moins que la Corse, dont les deux tiers à Nouméa, la capitale.

Quatre Calédoniens sur dix (40%) descendent des premiers habitants de l’île, les Kanaks. Deux sur dix descendent des colons et bagnards européens, les Caldoches, ou sont des fonctionnaires venus de la métropole, les « z’oreilles ». Trois sur dix sont des immigrants du Pacifique (Polynésiens, Chinois…).

En 1981, à la veille des élections présidentielles, François Mitterrand, candidat à la succession de Valéry Giscard d'Estaing, évoque l'éventualité d'un référendum en Nouvelle-Calédonie, ce qui a l'heur de réveiller les velléités indépendantistes des Kanaks. Attachés à leurs traditions, leurs mythes et leurs coutumes  et bien que jouissant de tous les droits des citoyens français, ceux-ci ne supportent plus leur marginalisation économique, sociale et culturelle. Dès 1983, ils font reconnaître par l'État français leur droit à l'indépendance. L'année suivante, les indépendantistes s'unissent sous la conduite d’un chef prestigieux, Jean-Marie Tjibaou, qui crée le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS).

S'ensuit l'état d'urgence du 12 janvier 1985 et une quasi-guerre civile qui fait quatre-vingt morts jusqu'à l'assaut de la grotte d'Ouvéa, le 5 mai 1988. Un accord laborieux se met ensuite en place grâce au savoir-faire politique du nouveau Premier ministre Michel Rocard et à l’habileté manœuvrière de son conseiller Christian Blanc. Grâce aussi à la bonne volonté de Jacques Lafleur, chef des loyalistes, et Jean-Marie Tjibaou (lequel sera assassiné par des adversaires kanaks un an après).

Les accords de Matignon du 26 juin 1988 ont fait de l’archipel un laboratoire institutionnel :
• Ils ont reconnu les institutions coutumières kanakes en matière de justice, ce qui a nécessité de distinguer les citoyens selon leur origine ethnique et de recourir aux statistiques ethniques, des pratiques formellement interdites ailleurs en France.
• Ils  ont accordé de très larges pouvoirs aux trois provinces : le Sud (Nouméa), le Nord et les îles Loyauté, très majoritairement kanaks.
• Les leaders kanaks ont été aussi associés à la gestion de la Société Minière du Sud-Pacifique (SMSP), concurrente de la Société Le Nickel (SLN).
• Enfin, l’État français (ADRAF) a racheté des milliers d'hectares à des propriétaires non kanaks et les a distribués gratuitement aux clans et aux tribus avec le statut de terres « coutumières », protégées par les « quatre i » : inaliénables, incessibles, incommutables et insaisissables… « Malheureusement, les bénéficiaires de ces terres non seulement ne les ont pas entretenues mais abandonnées, » déplore l’un de nos correspondants.

Dix ans plus tard, le 5 mai 1998, l’accord de Nouméa est venu compléter les précédents. Il a converti la Nouvelle-Calédonie en une collectivité autonome au sein de la République avec un gouvernement, un congrès et même un sénat coutumier. L'attribution des sièges au congrès est déséquilibré au profit des provinces Nord et îles Loyauté. Ces provinces bénéficient aussi de dotations très supérieures à celles de la province Sud, laquelle fournit 90% des impôts.

Important : aux élections des trois provinces (Sud, Nord, îles Loyauté), l’accord a prévu de limiter au moins temporairement la participation aux électeurs « pouvant justifier d'une durée de 20 ans de domicile continu en Nouvelle-Calédonie à la date de la consultation et au plus tard au 31 décembre 2014 ».  

Enfin a été promis un référendum d’autodétermination et la possibilité d’un deuxième référendum, voire d’un troisième si les élus le souhaitent. Correctement organisés par le Premier ministre Édouard Philippe, les deux premiers référendums confirment en 2018 et 2020 l’attachement des Calédoniens à la France. Néanmoins le Non à l'indépendance ne totalise que 56,7% des suffrages en 2018 et 53,3% en 2020, ce qui revigore le camp indépendantiste, lequel ne se limite pas à la communauté kanak.

Là-dessus, à l’arrivée de Jean Castex à Matignon, le président Macron juge que l'épidémie de Covid-19 ne laisse pas le temps au Premier ministre de s'occuper du dossier calédonien. Il le confie à un jeune poulain de l'écurie présidentielle, le ministre des Outre-Mer Sébastien Lecornu, puis au ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin.

Les indépendantistes du FNLKS prennent prétexte de l’épidémie et du confinement pour réclamer un report du troisième référendum, avec l'espoir que le rapport de force démographique ne tardera pas à basculer en leur faveur. Le président de la République passe outre et impose le référendum à la date prévue, en conséquence de quoi les Kanaks boycottent massivement le scrutin.

Les élus kanaks éprouvent alors le sentiment que l’État français n’est plus dans son rôle d’arbitre impartial. Ils en voient la confirmation avec l’entrée au gouvernement en 2022 de Sonia Backès. C’est une secrétaire d’État inconnue comme beaucoup d’autres. Mais elle se trouve être aussi l’une des loyalistes les plus virulentes de Nouvelle-Calédonie. 

En juillet 2023, en déplacement à Nouméa, le président Macron s'adresse sur la place des Cocotiers à un public très majoritairement loyaliste. Il se pose en donneur de leçons : « Si l'indépendance, c'est de choisir demain d'avoir une base chinoise ici, bon courage, ça ne s'appelle pas l'indépendance ! »

En Nouvelle-Calédonie, des observateurs font état de tensions grandissantes. Les dirigeants du FLNKS se voient eux-mêmes débordés par les jeunes générations d’autant qu’une crise économique sans précédent frappe l’archipel. Sa principale ressource, le nickel, assure bon an mal an 20% du PIB et 20% des emplois avec de nombreuses mines en exploitation sur  la Grande Terre (l’île principale).

Mais depuis 2010, la surproduction mondiale, la chute des cours, les coûts de production élevés et les défauts d’investissements ont plongé dans de grandes difficultés les trois usines métallurgiques qui traitent le minerai et en extraient le nickel.

Imprudences élyséennes

À Paris, à 13000 km de là, l’Élysée juge qu’il est plus que temps d’abroger la clause antidémocratique de l’accord de Nouméa relative aux élections provinciales. Il prépare une loi constitutionnelle en ce sens : elle élargit le vote à tous les citoyens installés depuis dix ans ou plus en Nouvelle-Calédonie.

Les chefs indépendantistes s’indignent de ce passage en force. Bien à tort car ladite réforme ajouterait vingt-cinq mille électeurs aux listes électorales mais pour autant ne changerait rien aux équilibres électoraux car les indépendantistes sont assurés de conserver le pouvoir dans deux des trois provinces.

Au demeurant, les tendances démographiques jouent doublement en faveur des indépendantistes, d’une part parce que les Kanaks ont une natalité nettement plus élevée que les autres groupes ethniques, d’autre part parce que plusieurs milliers de Blancs auraient déjà fui l’archipel depuis 2020 pour rejoindre la métropole ou encore l’Australie ou le Canada. « Énormément de logements sont vacants, beaucoup de magasins ont baissé leur rideau et la ville de Nouméa s'éteint progressivement, » nous assure un ancien chef d’entreprise que nous avons contacté.

Quoi qu’il en soit, le projet de loi, avant même d’être approuvé par l’Assemblée nationale, est l’étincelle qui va mettre le feu aux poudres.

Le 13 mai 2024, les quartiers kanaks de Nouméa explosent. Les émeutiers, au nombre de quelques milliers, sont jeunes, voire très jeunes (« il y a beaucoup de filles », note avec surprise l’un de nos correspondants calédoniens). Ils sont soutenus par une improbable Cellule de Coordination des Actions sur le Terrain (CCAT) issue des mouvements indépendantistes.

« Malheureusement, cette structure a très vite pris une tournure raciste en disant que tout ce qui n'est pas kanak doit retourner chez lui, » note l’un de nos correspondants. Ce racisme remonte à 2023, quand le président du congrès de Nouvelle-Calédonie Roch Wamitan lançait à des députés en visite sur l'archipel : « Le seuil de tolérance des Blancs est atteint ! »... Il est loin, le temps où Jean-Marie Tjibaou proclamait : « Il faut brûler la haine ! »

Au bout de cinq nuits d’émeutes, on ne compte plus les voitures et les bâtiments incendiés, magasins pillés. Plus grave que tout, on recense déjà six morts dont deux gendarmes. Les habitants de l’agglomération, terrorisés comme jamais, se terrent chez eux ou tentent de faire front en érigeant eux-mêmes des barricades pour arrêter les émeutiers. Les magasins et les hôpitaux s’inquiètent de ne plus être approvisionnés en vivres et médicaments.

Le président de la République a décrété l’état d’urgence et bousculé son agenda mais ses tentatives de reprendre le dialogue avec les leaders indépendantistes se sont heurtées pour l’heure à une fin de non-recevoir. Il ne lui est plus resté que le recours à l'état d'urgence, une pratique en voie de se banaliser dans la France contemporaine depuis 2015.

Contexte géopolitique : les manœuvres troubles de l’Azerbaïdjan

Le soulèvement kanak est survenu alors que le président chinois Xi Jinping rentrait tout juste d’une tournée européenne. En France, du 5 au 7 mai 2024, il a pris acte des différents commerciaux et politiques entre Paris et Pékin ; il s’est ensuite rendu en Serbie et en Hongrie pour conclure d’importants contrats industriels et resserrer les liens diplomatiques avec ces pays qui affichent sans complexe leur soutien à la Russie de Vladimir Poutine au grand dam des instances européennes et de Paris.

Rien n’indique pour autant que la Chine soit derrière les émeutes de Nouméa, même si celles-ci ne lui déplaisent pas : une indépendance de la Kanakie servirait ses intérêts économiques en lui livrant le nickel calédonien ainsi que ses intérêts géopolitiques en portant un nouveau coup brutal à la place de France dans le monde et à la cohésion de l’Union européenne.

Il s’agit là de conjonctures. Mais il y a par ailleurs une certitude en ce que l’Azerbaïdjan du dictateur Ilham Aliev a excité les récriminations des Kanaks et encouragé leur soulèvement.

Pays pétrolier du sud du Caucase à population turcophone et chiite, mitoyen de l’Arménie et de la Géorgie, l’Azerbaïdjan est étroitement allié à la Turquie et rival de l’Iran. Il a profité en 2022 de ce que l’Arménie s’était laissé séduire par les promesses vaines de l’Union européenne et s’était éloigné de son protecteur russe pour occuper le Haut-Karabakh et procéder au nettoyage ethnique des cent-vingt mille Arméniens qui y vivaient depuis trois mille ans.

Ce crime s’est opéré sans que proteste l’Union européenne, qui a trop besoin de gaz et de pétrole azéri (la présidente de la Commission Ursula von der Leyen s’est précipitée à Bakou sitôt après la crise du Haut-Karabakh pour s’assurer des approvisionnements azéris).

Personne n’a remis en cause l’appartenance de l’Azerbaïdjan au Conseil de l’Europe ni la présence au sein de la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH) de deux représentants d’Aliev ! Ces magistrats azéris participent au remaniement du droit des États européens en exonérant bien sûr leur propre pays de leurs injonctions relatives au droit des immigrés, des minorités sexuelles, ethniques et religieuses, des dissidents, etc. Ainsi va l’Europe !...

Seul au sein de l’Europe, le président de la République française a toutefois dénoncé le sort fait aux Arméniens du Haut-Karabakh et les menaces graves qui pèsent sur l’Arménie elle-même du fait de l’Azerbaïdjan et de la Turquie d’Erdogan, autre membre du Conseil de l’Europe et de la CEDH.

Ilham Aliev a donc souhaité lui faire payer son impertinence en apportant son soutien à toutes les dissidences au sein de la République française via un évanescent groupe d’influence créé en juillet 2023 : le Groupe d’Initiative de Bakou (GIB).

Le dictateur intervient ainsi en Nouvelle-Calédonie comme aussi en Polynésie, à Mayotte, en Guadeloupe et même en Corse, où les indépendantistes ont accueilli avec satisfaction la proposition par le président Macron d’une nouvelle loi constitutionnelle qui éloignerait encore un peu plus leur île du continent.

À Moscou, on observe ses manœuvres avec un plaisir certain, la Russie se réservant quant à elle de frapper la France dans son pré-carré africain (le Sahel, du Sénégal à la Centrafrique).

En Nouvelle-Calédonie, la vice-présidente indépendantiste du congrès (le Parlement) n’a pas craint d’aller à Bakou signer un traité d’amitié avec l’Azrrbaïdjan ! Et les images de la télévision ont montré de façon quelque peu surréaliste des drapeaux azéris se mêler aux drapeaux kanaks dans les manifestations de ce mois de mai.

Mal-être de la jeunesse kanak

Aux dires des observateurs, il ne faut pas toutefois exagérer la capacité de nuisance de notre partenaire européen l’Azerbaïdjan. Les émeutes auraient de toute façon eu lieu tant est profond le mal-être de la jeunesse kanak, aux antipodes de la société mondialisée de Nouméa.

Attirés par les lumières de la ville comme un peu partout dans le monde, beaucoup de Kanaks ont quitté les provinces du Nord et des îles pour s'établir dans les squats et les logements sociaux de Nouméa, dans un environnement culturel, familial et social très dégradé où les enfants sont laissés à l'abandon.

Écoutons ce que nous dit un correspondant de Nouvelle-Calédonie : « C’est sûr que cette population est en errance, échecs scolaires, alcool, beaucoup de cannabis qui pousse aussi facilement que les fleurs des champs au printemps chez vous. Ces gamins sont frappés depuis tout petit par leurs parents, leurs aînés. La violence physique est un mode d’éducation banal. Ils ont appris cela et c’est le plus fort qui a raison. D’ailleurs nous détenons un triste record de féminicides et de violences familiales. C’est une terre violente… » Il s'ensuit que la prison du Camp Est est en presque totalité occupée par des Kanaks.

L’avenir, dans ces conditions, se révèle sombre. À certains égards, la situation calédonienne rappelle celle de l’Ulster (Irlande du nord), où s’opposent les autochtones (Irlandais catholiques) et les protestants venus d’Écosse il y a trois siècles. À la fin du XXe siècle, la jeunesse catholique se souleva et revendiqua le pouvoir compte tenu de ce que sa croissance démographique relativement rapide était en voie de lui assurer la majorité.

Mais on peut songer aussi à l’Algérie des années 1950, où s’opposaient deux cultures profondément différentes, à une nuance près : les Kanaks sont encore minoritaires dans leur archipel. Cela évitera-t-il une indépendance brouillonne et brutale ? Rien n’est moins sûr.

S’il est avéré que, depuis le référendum malvenu de 2021, les « Blancs » commencent à partir, alors, le pire est à craindre pour l’archipel et pour la France du Président Macron, d’autant que derrière se profile le péril mahorais, alimenté par la promesse d’une nouvelle réforme constitutionnelle sur le droit de Mayotte.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2024-05-27 12:12:37

Voir les 15 commentaires sur cet article

Christian (17-06-2024 13:00:55)

Les réformes constitutionnelles concernant la Nouvelle-Calédonie et Mayotte sont suspendues en raison de la dissolution... mais que se passera-t-il après les élections législatives ? Le feu couve... Lire la suite

mcae.fr (21-05-2024 08:12:00)

Nous pouvons effectivement utiliser la force, dans une nouvelle phase de la néo-colonisation économique, en oubliant les effets délétères de cette politique qui a généré le rejet de l’Occide... Lire la suite

Louchard (20-05-2024 11:25:17)

Merci M. Larané de prendre un peu de hauteur. J'aimerais un article consacré à l'intérêt de toujours "posséder" ces iles outre-mer. Personnellement, pourquoi ne pas leur laisser leur indépend... Lire la suite

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