En 2003, le monde découvrait le Darfour, théâtre de massacres sans nom et même d’une accusation de génocide. Ces crimes étaient le fait de miliciens issus des tribus nomades locales et recrutés par le dictateur Omar el-Béchir pour réprimer les rébellions locales.
Ces miliciens dénommés janjawid (« Hommes à cheval avec mitraillette ») étaient, comme leur nom l’indique, des cavaliers redoutables. Ils avaient mené une campagne de terreur fondée sur la violence ethnique et la politique de la terre brûlée à l’encontre des populations sédentaires du Darfour.
Vingt ans plus tard, en 2023, voilà que le Darfour est revenu dans l’actualité avec à nouveau des massacres et une accusation de génocide. En un peu plus de deux ans, les morts se chiffrent en centaines de milliers et les déplacés se chiffrent en millions, pour ne rien dire des viols collectifs.
Le Darfour ou « pays des Fours », du nom de l’ethnie principale, désigne la partie occidentale du Soudan. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, ce fut un sultanat indépendant sans rien de commun avec les populations soudanaises de la haute vallée du Nil.
Ce quadrilatère grand comme la France (500.000 km2) est peuplé de 7 à 8 millions d’habitants seulement. C’est un peu le double du Tchad voisin avec au nord le Sahara et au sud, un massif modérément fertile dominé par le Djebel Marra (3000 mètres). Toute la population du Darfour est musulmane.
Le nord du Darfour est parcouru par des pasteurs nomades ou semi-nomades qui parlent une variante locale de l’arabe et revendiquent une ascendance arabe même s’ils sont très largement métissés.
Les plateaux et massifs du sud sont habités par des cultivateurs et éleveurs sédentaires qui parlent des langues nilo-sahariennes ou nigéro-congolaises. Ce sont en premier lieu les Furs, qui ont donné leur nom à la région, en second lieu les Massalits et les Zaghawas. Ces derniers sont des semi-nomades également présents au Tchad, de l’autre côté de la frontière. C’est ainsi un Zaghawa, Idriss Déby, qui a pris le pouvoir à N’Djaména en 1990.
15 avril 2023 : la « guerre des généraux » ramène le chaos au Soudan
Pendant trente ans, de 1989 à 2019, le Soudan a vécu sous la férule du colonel Omar el-Béchir, lequel s'est maintenu au pouvoir en resserrant ses liens avec la confrérie islamiste des Frères musulmans.
Omar el-Béchir obtient un cessez-le-feu avec les chrétiens du sud, soulevés sous la direction de John Garang. Mais dans le même temps, il engage une violente répression contre les populations sédentaires et noires du Darfour, qui ne supportaient plus leur relégation. Le 26 février 2003, un Front de libération du Darfour prend les armes et s'empare de la ville de Golo, près de la frontière avec le Tchad. Omar el-Béchir envoie l'armée rétablir l'ordre et surtout lance les milices janjawid contre la population. Dans le même temps, il accuse le Tchad du président Idriss Déby de soutenir les rebelles !
« Y a-t-il désir de la part de Khartoum d'anéantir tous les Africains du Darfour ? Non, mais en revanche, d'en tuer un nombre immense oui, jusqu'à les amener à résipiscence, à obéir par la terreur. Je préfère donc parler de politique génocidaire. Il faut replacer cela dans le contexte des politiques de type génocidaire que le gouvernement soudanais a eues vis-à-vis des peuples identifiés comme non arabes. Maintenant que l'on tue des "nègres", des Africains musulmans, les choses sont claires : c'est une guerre de race, pas de religion, » déclare à Libération (21 mai 2005) l'historien africaniste Gérard Prunier, auteur de Le Darfour, un génocide ambigu (La Table ronde, 2005).
Le dictateur soudanais est inculpé par la Cour pénale internationale de La Haye (CPI) de crimes contre l’humanité et crimes de guerre le 4 mars 2009. Cette condamnation d'un chef d'État en exercice est une première diplomatique, bien que non appliquée. Omar el-Béchir continue de voyager à l'étranger mais se montre plus conciliant avec les chancelleries. Pour en finir avec la rébellion sudiste, il concède un référendum d'autodétermination aux populations du Sud, lequel aboutit à l'indépendance du Sud-Soudan le 9 juillet 2011.
Début 2019, la population de la capitale Khartoum se soulève contre le régime et réclame la démocratie. Après quatre mois de manifestations, les militaires sortent de leurs casernes le 11 avril 2019 et renversent le dictateur. Celui-ci est aussitôt remplacé à la tête de l'État par le général Abdel Fattah al-Burhan, lequel disperse violemment les manifestants qui espéraient encore l'avènement de la démocratie.
Al-Buhran ne tarde pas à devoir affronter des rivaux au sein même de l'armée et du gouvernement. L'opposition la plus sérieuse vient du N°2 du Conseil militaire de transition, Mohammed Hamdan Dagalo, plus connu sous le nom de « Hemedti ». Celui-ci avait participé en 2003 au ravage du Darfour aux côtés des janjawid et de leur chef, Moussa Hilal.
Aussi corrompus et avides de pouvoir l'un que l'autre, les deux hommes entrent ouvertement en conflit le 15 avril 2023. Ce jour-là, l'armée soudanaise aux ordres d'al-Buhran est attaquée en plusieurs endroits du pays par une milice paramilitaire de quelques dizaines milliers d'hommes aux ordres d'Hemedti, les Forces de soutien rapide (FSR).
Ces FSR sont les descendants directs des janjawid, recrutés comme eux parmi les nomades du nord du Darfour. Les uns et les autres voient dans la guerre une occasion de poursuivre leur stratégie d’accaparement des terres contre les populations dites « non arabes » de la région.
Mais à la différence des janjawid, qui n’avaient que des chevaux et des kalachnikovs, les FSR disposent de véhicules modernes, d’artillerie et même de drones.
C’est que cette organisation paramilitaire bénéficie du soutien financier et logistique des Émirats arabes unis, grâce aux relations nouées entre Hemedti et le président émirati Mohammed Ben Zayed à l’occasion de la guerre livrée au Yémen en 2015.
Les FSR sont ainsi ravitaillés en armements par des avions-cargos qui viennent d’Abu Dhabi et atterrissent à Koufra, dans le sud de la Libye, avec la bénédiction du maréchal Khalifa Haftar, l’un des chefs de guerre qui participent à la mise en coupe réglée de la Libye, pays voisin du Darfour.
Le Darfour, bastion malgré lui des opposants à l’armée soudanais
Le dimanche 26 octobre 2025, les Forces de soutien rapide (FSR) sont entrées dans la capitale provinciale du Darfour du Nord, el-Fasher. Dernier bastion de l’armée soudanaise dans la région, el-Fasher est tombée en quelques heures après un siège de dix-huit mois qui avait réduit la population à la famine.
C’est la dernière grande ville du Darfour qui échappait aux FSR. Cette prise est d’autant plus symbolique qu’el-Fasher est l’ancienne capitale du sultanat Four.
Les récits d’exactions se multiplièrent dès lors, vérifiés par les vidéos tournées par les tueurs eux-mêmes ! La plupart des exactions documentées s’accompagnent d’insultes à caractère raciste. « À el-Fasher, les civils sont ciblés en raison de leur identité ethnique. Des communautés entières sont déshumanisées », relève Samah Khater, du Sudan Human Rights Hub.
Le premier jour de la prise d’el-Fasher, 460 patients et soignants ont été exécutés dans le dernier hôpital encore fonctionnel de la ville. « Dans la bouche des rescapés acceptant de témoigner, l’horreur des viols collectifs rivalise avec celle des colonnes de civils fauchées par des miliciens postés le long du talus de 50 kilomètres construit durant le siège pour encercler la ville » (Le Figaro, 5 novembre 2025).
« Nous assistons depuis nos écrans à des atrocités de masse. D’un point de vue légal, il y a à la fois des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre et des nettoyages ethniques. La publication de ces vidéos d’exécutions sommaires en dit long sur le sentiment d’impunité totale des FSR », s’alarme Mohamed Osman, chercheur soudanais pour Human Rights Watch.
70 000 des 260 000 habitants d’el-Fasher, soit à peine un quart de la population, ont réussi à quitter la ville. Mais on a tout lieu de penser qu’une bonne partie des autres ont été méthodiquement massacrés. Des images prises par satellite et collectées par l’université de Yale (Connecticut) témoignent en effet de « massacres de masse continus » et d’« opérations de ratissage maison par maison ».
« Les informations qui remontent du terrain témoignent d?un nettoyage ethnique voire d?un génocide en cours, déclare Meriem Amellal, journaliste spécialiste de l?Afrique à France 24 (6 novembre 2025, C ce soir). On s?est posé des questions très longtemps sur Gaza, on a eu toutes sortes de débats, ?est-ce un génocide ou pas ?? alors qu?au Darfour, on avait des éléments et on n?en parlait pas du tout ».
Pour d'autres observateurs comme l’africaniste Stephen Smith, il est excessif de qualifier ces massacres de génocide, sauf à appeler aussi génocide le drame que vit Gaza au même moment. Il s’agit à tout le moins d’un « nettoyage ethnique » par lequel les guerriers nomades du Sahel, qui se disent « Arabes », ont repris leur guerre pluriséculaire contre les populations sédentaires du sud.
Vers un nouveau démembrement du Soudan ?
Maintenant qu'ils dominent le Darfour, les FSR se disposent à attaquer la région voisine du Kordofan. Après la prise de Bara, ils escomptent celle de la principale ville du Kordofan, El-Obeid. Comme le Darfour, cette région compte de nombreuses communautés négro-africaines et « non arabes ». Le pire est donc à craindre, y compris une nouvelle sécession, celle du Darfour, venant après celle du Sud-Soudan.
Avec près de la moitié de sa population déplacée et une insécurité alimentaire touchant plus de 25 millions de personnes, le Soudan s’enfonce dans l’une des pires crises humanitaires contemporaines, menaçant non seulement la survie de ses habitants mais aussi la stabilité de toute la région, avec le risque qu'interviennent dans le conflit les États voisins, tels que le Tchad, dirigé par un Zaghawa, la Libye du maréchal Haftar, l'Arabie séoudite, les Émirats arabes unis, voire l'Ouganda et l'Égypte. L'Histoire est en marche et ni l'ONU, ni les Occidentaux n'y peuvent rien changer.











Vos réactions à cet article
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Jonas (09-11-2025 17:44:47)
Le Soudan est en guerre depuis son indépendance (1956) , et pourtant , il ne fait pas les grands titres des " journaux ". Le Darfour est un bel exemple de génocide, sans parler des massacres des c... Lire la suite
Jacques Groleau (09-11-2025 17:08:01)
Un oubli, je pense : comme la plupart des guerres, pour ne pas dire toutes, la "vraie" raison de ces horreurs est la richesse minière en or de la région !