La chasse

Miroir de notre société

Une nécessité, une barbarie, un amusement, un art... Quelle que soit notre opinion sur la chasse, on ne peut nier qu'elle est intimement liée à l'Histoire de notre pays. Oublions donc les préjugés et partons en compagnie des chasseurs de la préhistoire ou des grands veneurs de l'Ancien Régime pour mieux comprendre comment cette activité de survie est devenue au fil des siècles le reflet de notre société.

Isabelle Grégor

La Chasse au loup et au renard est la première œuvre de Rubens entièrement dédiée au thème de la chasse, vers 1616, New York, Metropolitan Museum of Art. Agrandissement : Rubens, La Chasse au sanglier, 1616, Musée des beaux-arts de Marseille.

Ripailles ancestrales

Un coup sur la tête... Les premières techniques de chasse, peut-on aisément supposer, ont dû être quelque peu primitives. Pourtant, elles révèlent déjà une réflexion approfondie de la part de nos ancêtres, permettant à ces hominidés africains d'il y a un million et demi d'années de passer du statut de charognards à celui de chasseurs.

Homme armé d'un arc et son chien, Séfar (Algérie), époque néolithique.Une belle étape de franchie ! Restait à être plus efficace : en adoptant la station debout, Homo Erectus non seulement voit plus loin mais libère également sa main qui peut dès lors confectionner un matériel ad hoc, prenant la forme de massues, de pierres projetées, de pieux ou de bifaces plus élaborés. Le chasseur de 400 000 ans av. J.-C. ne devait donc pas manquer de courage, puisqu'il lui fallait s'approcher au plus près de sa proie !

À moins qu'il n'ait prudemment préféré la solution du piège ou des battues qui lui ont permis d'attendre l'invention du propulseur puis de l'arc, rendus encore plus efficaces par l'utilisation de flèches dentelées qui accélèrent l'hémorragie. Il a aussi un allié de poids : il y a 8 000 ans en effet, des chiens-loups ont accepté de le suivre pour partager le plaisir de la traque et celui de la bonne chère.

Une « chasse à l'abîme » un peu trop romanesque

En 1872, Adrien Arcelin publie un des premiers romans consacrés à la préhistoire : Solutré, ou les Chasseurs de rennes de la France centrale.
La chasse au cheval à Solutré, d'après une illustration de L'Homme primitif de Louis Figuier, 1876.S'appuyant sur la découverte de nombreux restes d'animaux au pied de la fameuse roche, il popularise l'hypothèse de la « chasse à l'abîme », hypothèse qui se révèlera fausse puisqu'on n'a pas trouvé de traces de fractures sur les ossements des chevaux...
« Les chasseurs étaient parvenus à envelopper cinq ou six cents chevaux et à les rabattre en poussant de grands cris et en agitant en l'air des peaux de loup. […] les chasseurs les poussaient vers l'escarpement supérieur qui dominait la vallée de trois cents pieds. On voyait d'en bas ces cinq ou six cents bêtes affolées gravir dans un nuage de poussière la croupe dénudée de la montagne, avec un bruit semblable à un tonnerre lointain. […] Tout à coup, des nuages de fumée et de flammes éclatèrent comme un long cordon de feu, fermant toute retraite aux malheureuses bêtes. […] Les derniers de la bande, brûlés et aveuglés par les flammes, s'élancèrent droit devant eux avec une impétuosité que rien ne pouvait arrêter, et le troupeau tout entier roula au pied des falaises. Ce fut une effroyable avalanche, noire et poudreuse, mêlée de cris et de bruits sourds ».

La chasse fait l'Humanité

Adaptation à l'environnement, anticipation, recherche continue d'amélioration dans les armes et techniques... Le besoin de chasser pour diversifier l'apport nutritif a bien joué un rôle capital dans l'évolution de l'Homme. Désormais, les clans doivent s'organiser pour suivre leur gibier, et donc adopter le nomadisme.

Chasseurs armés en face de cervidés, musée de la Valltorta, municipalité de Tírig, Espagne.Dans ces petits groupes, la socialisation s'accroît avec la répartition des tâches (capture, dépeçage, cuisson, recyclage des parties de la carcasse...) et la transmission des savoir-faire mais aussi le partage entre les chasseurs et le reste de la communauté.

Quant à la femme, rien ne prouve qu'elle n'ait pu participer également à la poursuite des gigots : les études anatomiques des Néandertaliennes nous révèlent qu'elles étaient aussi musclées que ces messieurs !

Peintures de la grotte Chauvet, Vallon-Pont-d'Arc, 37 000 ans av. J.-C. Agrandissement : Scène du Puits dans la Grotte de Lascaux.On peut aussi tout à fait supposer, à la vue des petites traces de mains retrouvées sur les parois des grottes, qu'elles ont participé à la naissance de la pensée symbolique liée aux animaux telle qu'elle apparaît dans les peintures pariétales.

Au temps des occupants de Chauvet (37 000 ans av. J.-C.) comme de Lascaux (18 000 ans av. J.-C.), la chasse est d'une telle importance dans l'imaginaire de ces sociétés qu'elle envahit les murs, ne laissant guère de place à toute autre considération !

Ashurbanipal chassant le lion, palais de Ninive, VIIe siècle av. J.-C., Londres, British Museum.

De grands chasseurs devant l'Éternel

Avec l'arrivée de l'agriculture, nos chasseurs-cueilleurs apparaissent tout à coup bien ringards. À quoi bon courir après des animaux quand on en voit paître dans le champ d'à côté ?

Pourtant, la chasse n'a pas dit son dernier mot, au contraire : toujours indispensable pour procurer de la nourriture, elle continue à bénéficier d'une haute valeur symbolique en tant que victoire sur la sauvagerie, maîtrise du chaos. Ce n'est donc pas étonnant que les souverains du Croissant fertile comme de l'Égypte aimaient à se faire représenter dans des scènes glorieuses évoquant leurs victoires sur les redoutables lions, éléphants ou taureaux.

Chasse aux oiseaux d'eau en Haute-Égypte avec des bâtons de jet, chambre funéraire (détail). Agrandissement : Scène de chasse, Tombe de Nabamon, Thèbes, 1350 av. J.-C., Londres, British Musem.

Cet aspect n'apparaît pas dans l'Ancien Testament qui reste peu disert sur ce thème, se contentant d'évoquer les exploits du fondateur de Babel, « puissant chasseur devant l’Éternel ». C'est à ce fameux Nemrod que nos adeptes de la chasse doivent aujourd'hui encore d'être qualifiés de « nemrods ».

Ces passionnés connaissent aussi bien sûr l'expression  « Qui va à la chasse perd sa place ! », également d'origine biblique : il s'agit d'une allusion à l'histoire d’Esaü qui, rentré affamé de la chasse, n'hésita pas à échanger son droit d'aînesse contre un plat de lentilles. Plus tard, c'est encore parce qu'il est parti courir après le gibier que son frère Jacob put se faire passer pour lui et bénir par son père Isaac. La chasse est bien une activité dangereuse...

Jean-Baptiste Tuby, Artémis accompagnée d'un cerf et d'un chien, 1687, Los Angeles County Museum of Art.

Une femme comme chaperon

« Tu seras un homme, mon fils ! » ... « mais en te faisant prédateur » auraient pu ajouter les Grecs. Pour eux, en effet, rien de tel que la chasse pour éduquer un jeune freluquet. Manier le javelot ou jeter adroitement le filet faisaient ainsi partie intégrante de l'éducation de l'aristocratie, dans sa version masculine, bien sûr.

Mosaïque de Diane chasseresse, vers 200 ap. J.-C., Tunis, musée du Bardo. Agrandissement : Charles Meynier, Statue de Diane chasseresse sur fond de paysage, XVIIIe siècle, Vizille, musée de la Révolution française.Les filles ? à la maison ! Sauf une : c'est en effet une femme, belle, farouche et impitoyable qui a été choisie pour représenter les chasseurs. Comment cette Artémis, qui est aussi la protectrice des femmes dans les grandes étapes de leur vie, a-t-elle pu devenir le symbole d'une activité à l'époque purement masculine ? Il faut certainement y voir un lien avec le thème de la lune et de la nature sauvage qu'elle est censée représenter.

Les Romains vont rester fidèles à cette Diane chasseresse qui les guide lors de leurs battues dans l'Italie giboyeuse où chacun, en théorie, peut exercer son art. Dans la pratique, ce sont surtout les grands propriétaires qui en profitent à l'image de Cicéron dont c'était un des loisirs préférés.

L'orateur n'hésite cependant pas à critiquer la reconstitution, dans le Circus Maximus de Rome en 55 av. J.-C., des chasses aux fauves et aux éléphants pratiquées en Afrique : « Quel plaisir peut éprouver un homme cultivé à voir un pauvre diable déchiré par un fauve puissant, ou un magnifique animal transpercé d’un épieu ? » (Lettres aux familiers). Chasser, oui ; massacrer, non !

Peinture murale romaine de style quatrième pompéien représentant une scène de sacrifice en l'honneur de la déesse Diane, entre 62 et 79 ap. J.-C.

Premiers conseils grecs

Historien, philosophe, mercenaire, Xénophon avait plusieurs cordes à son arc. Il était aussi un passionné de chasse au point de lui consacrer, au IVe siècle av. J.-C., un traité, le premier connu : La Cynégétique. Il y explique les techniques les plus efficaces, comme par exemple pour traquer un sanglier :
« On prend aussi le sanglier, durant les grandes chaleurs, en le chassant avec les chiens : quoique extrêmement fort, l’animal, épuisé, perd bientôt haleine et se rend. Il périt beaucoup de chiens dans cette sorte de chasse, et les chasseurs eux-mêmes courent des dangers. Lorsque, après l’avoir mis aux abois, on est forcé de s’avancer contre lui l’épée en main, soit dans l’eau, soit près d’un lieu escarpé, soit dans un taillis d’où il ne veut pas sortir, comme rien ne l’empêche, ni filet ni rien d'autre, de se ruer sur celui qui l’approche, il faut foncer, quand il en est ainsi, et faire preuve de ce grand cœur qui a fait embrasser au chasseur une profession si pénible. On use alors de l’épieu, en maintenant le corps dans l’attitude qui a été indiquée : s’il arrive quelque accident, ce ne sera pas faute d’avoir fait comme il fallait ».

Sarcophage romain représentant la chasse au sanglier de Calydon, IIe siècle, Rome, Palais des Conservateurs, musées du Capitole.

Chasse gardée

La liberté de chasser qui prévalait à Rome ne survécut guère à la disparition de cet empire. Rapidement, les aristocrates en font une de leurs prérogatives les mieux gardées. Impossible d'accepter qu'un serf tire profit de la terre de son seigneur !

Scène de chasse, illustration du Codex Manesse, 1310-1340, Bibliothèque de l'université de Heidelberg.Quant à en faire un loisir, pas question : le paysan doit se consacrer à son travail, et laisser cette pratique physique « qui rend fainéants les vilains » à ceux qui doivent s'entraîner à la guerre, les seuls habilités à manier les armes.

Dès 1396 et l'ordonnance de Charles VI, les choses sont claires : la tolérance est finie, la chasse devient une prérogative royale déléguée aux seigneurs. Et ils en profitent ! La chasse au sanglier mais aussi au cerf, animal associé au Christ et donc à la noblesse, est l'occasion pour les nantis de rivaliser d'adresse tandis que ces dames, tout en n'hésitant pas à suivre le mouvement, préfèrent la chasse au faucon, moins dangereuse.

Les drames en effet ne sont pas rares comme celui qui a mis fin au règne de Louis IV en 954, tué alors qu'il poursuivait un loup, ou bien plus tard, en 1391, de Gaston Phébus, comte de Foix, tué par un ours dans les Pyrénées. L'époque médiévale fait donc de la chasse un privilège réservé à ceux qui peuvent se targuer de pouvoir entretenir assistants, chevaux et meute.

Pour les paysans, le chien ne servira qu'à la garde ou la surveillance des troupeaux. Il ne leur reste plus qu'à regarder passer les beaux équipages, piétinant parfois les terres juste ensemencées...

Scène de chasse au Moyen Âge, 1350, New York, The Metropolitan Museum of Art.

Gaston Phébus, le passionné

Dans son Livre de la chasse, terminé en 1389 puis enluminé au XVe siècle, Gaston Phébus, comte de Foix, insiste sur le caractère éthique de cette activité et le respect dû à l'animal, mais aussi sur les bienfaits apportés à celui qui s'y adonne. Son œuvre, très documentée et richement illustrée, est devenue un des classiques de la littérature cynégétique, genre dont le succès à l'époque montre bien l'importance que prend la chasse dans la haute société.
Ci devise comment on doit chasser et prendre l'ours. Agrandissement : Ci devise à reconnaître un grand cerf par le frayoir. Illustrations du Livre de chasse de Gaston Phébus, début du XVe siècle, Paris, BnF.« […] je veux que chacun sache, qui ce livre lira ou orra, que de chasse, je l'ose bien dire, il peut venir beaucoup de bien. Premièrement, on échappe à tous les sept péchés mortels ; secondement, on chevauche avec plus d'agrément, de hardiesse et d'aisance et l'on connaît mieux tous pays et tous passages ; bref, toutes bonnes coutumes et bonnes mœurs viennent de là, avec le salut de l'âme, car qui fuit les sept péchés mortels, selon notre foi, doit être sauvé. Donc le bon veneur sera sauvé, et dans ce monde il aura assez de joie, de liesse et de plaisir. […] C'est pourquoi je loue et conseille à toutes manières de gens, de quelque état qu'ils soient, d'aimer les chiens et les chasses et les divertissements que procurent les bêtes ou les oiseaux ».

Prenez quelques chiens courants, un cheval et un animal sauvage et vous aurez toutes les conditions pour vous lancer dans une chasse à courre. Vous n'aurez plus qu'à forcer (poursuivre) la bête aux abois avant de lui donner la mort.

Dagobert Ier chassant le cerf, illustration de la Vie de saint Denis, XIIIème siècle, Paris, BnF.Déjà pratiquée dans l'Antiquité, la vénerie est devenue chasse de prestige sous les Mérovingiens avant d'être codifiée au fil des siècles, notamment sous les Bourbons successifs.

On distingue ainsi la « grande vénerie », la plus prestigieuse, consacrée au cerf, et la « petite vénerie » qui peut se faire à pied puisqu'elle concerne lapins, lièvres et renards. Notons d'ailleurs que celle-ci a longtemps été très prisée en Angleterre où les cavaliers aimaient montrer leur habileté en sautant les nombreuses haies et autres obstacles présents dans les campagnes. Cette tradition prit fin en 2004 avec son interdiction sous la pression des associations de défense des animaux.

En France, beaucoup demandent la même législation, en vain pour le moment. Loin d'être mourante, il semble même que la chasse à courre continue à se développer chez nous puisqu'elle compte désormais près de 400 équipages (contre 300 dans les années 1910), comportant près de 20 % de femmes.

Pierre Brueghel L'Ancien, Chasseurs dans la neige, 1565, Musée d'Histoire de l'art de Vienne.

De mille feux

Pour la paysannerie, la chasse a certes des aspects positifs, comme la régulation des prédateurs s'attaquant aux troupeaux ou détruisant les récoltes. Mais comment accepter ces capitaineries mises en place en 1533 par François Ier, « le père des veneurs », pour se réserver ces grands domaines de chasse où il peut accueillir des centaines d'invités ?

Et pour celui qui oserait lui ravir des proies en braconnant, le gibet n'est pas loin... Pour la noblesse de la Renaissance, oisive, ce passe-temps est non seulement une façon de rappeler la victoire de la culture sur la sauvagerie, mais aussi tout simplement une belle occasion de créer des liens et de briller en présentant des équipages plus admirables les uns que les autres.

Chasse au faucon, illustration des Très riches heures du duc de Berry, XVe siècle, Chantilly, musée Condé.

Le prestige avant tout ! Chacun cherche à rivaliser de splendeur pour éblouir courtisans et ambassadeurs, sans oublier les dames... Le roi François a bien compris l'intérêt d'ajouter une touche féminine et les a en effet invitées à profiter du spectacle. Parmi celles qu'il appelait « sa petite bande » et qui « s'en partait et s'en allait en autres maisons courir le cerf » (Brantôme), sa bru Catherine de Médicis n'était pas la moins passionnée, au point plus tard d'y convier mari et enfants.

Pour varier les plaisirs, les souverains vont donc multiplier les domaines de chasse, participant ainsi à la sauvegarde de certaines forêts fragilisées par le besoin grandissant en terres agricoles : Chambord, Fontainebleau, Chantilly et plus tard Compiègne, Versailles ou encore Marly.

A chacun sa spécialité

Dans son Théâtre d’agriculture et mesnage des champs (1600), l'agronome Olivier de Serres ne manque pas de rappeler que tout le monde ne peut prétendre au même gibier...
On doit « faire comprendre au gentilhomme qu’il y a une chasse pour lui, et une autre pour le grand seigneur, afin qu’il ne se trompe. La chasse aux cerfs, biches, daims, sangliers, loups, et en général de toutes bêtes rousses et noires, n’appartient qu’aux rois, princes, et grands seigneurs [...]. Il n’est pourtant pas interdit que le gentilhomme, propriétaire de forêts nourrissantes et renfermant de grosses bêtes, y chasse quelquefois : mais ce sera en compagnie de ses voisins et amis, qui se rassembleront selon les occurrences du temps et autres occasions, mêlant ensemble leurs attirails [...]  ».

Le roi s'amuse

Les souverains passent mais la ferveur ne s'éteint pas, loin de là ! Comme le conseillait Machiavel pour lequel la chasse est indispensable au « bon prince », François Ier s'adonna à cette nouvelle institution politique jusqu'à son dernier jour, ainsi qu'il l'avait déclaré : « Vieux et malade, je me ferai porter à la chasse, et peut-être que mort je voudrois y aller dans mon cercueil. »

Son successeur Henri II aimait à s'y rendre en compagnie de sa maîtresse Diane de Poitiers tandis que Charles IX, auteur du traité La Chasse royale, y a laissé la santé si l'on croit son chirurgien Ambroise Paré : « Ayant trop sonné de la trompe à la chasse de cerf, cela lui avait gâté son pauvre corps ».

ean-Baptiste Oudry, Cerf aux abois dans les rochers de Franchard, forêt de Fontainebleau, 1738, musée du château de Fontainebleau.Henri IV, au contraire y voyait un bon moyen de soigner sa goutte ! Mais c'est Louis XIV qui va donner un nouvel élan à la pratique en ajoutant aux désormais traditionnelles chasses à courre des sorties pour « tirer dans ses parcs, et [nul] homme en France ne tirait si juste, si adroitement ni de si bonne grâce » (Saint-Simon, Mémoires).

Du coup, les habitudes changent : l'arrivée des armes à feu marque en effet le déclin de la fauconnerie et le développement du dressage des chiens d'arrêt. Le Roi-Soleil en est fou, au point de demander à son peintre officiel d'immortaliser ses chères Bonne, Nonne et Ponne.

Plus tard Louis XV à son tour se révéla un excellent chasseur, et on peut être sûr qu'il suivit de près la grande affaire de l'époque : la traque de la bête du Gévaudan (1764-1768) qui ensanglanta une partie du Languedoc. La chasse reprit ici son rôle défensif, loin des fastes de la Cour qui à la même époque ajouta des fanfares à un cérémonial déjà spectaculaire.

Alexandre-François Desportes, Bonne, Nonne et Ponne, chiennes de la meute de Louis XIV, chassant, 1702, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : École de Adam Frans van der Meulen, Louis XIV, Louvois et son cercle chassant à Meudon, vers 1690, Château de Versailles.

Nouveaux chasseurs, nouvelles contraintes

« Rien ». Ce mot résume toute la déception d'un Louis XVI rentré bredouille de sa chasse, le 14 juillet 1789. Le roi ignore encore que cette date marque le début d'un changement profond de la société qui va se refléter dans la pratique même de la chasse.

Antoine Watteau, Retour de Chasse, Portrait de Marie-Louise Sirois, avant 1721, collection privée. Agrandissement : Louis-Auguste Brun, dit Brun de Versoix, Marie-Antoinette à la chasse à courre, 1783, Château de Versailles.Déjà, dans les années précédentes, des signes avant-coureurs laissaient présager que celle-ci jouerait un rôle symbolique dans la Révolution : de nombreux cahiers de doléances comportaient en effet des revendications non pour élargir l'accès à la chasse, mais pour limiter les droits des capitaineries qui saccageaient les récoltes. Il n'est donc pas étonnant que ce système soit supprimé dès le 10 août suivant, quelques jours après l'abolition des privilèges.

Pour autant, le peuple ne va guère profiter de cette nouvelle liberté puisque très vite, le 20 avril 1790, la bourgeoisie de l'Assemblée nationale rappelle le droit de propriété qui interdit tout accès aux territoires de chasse. Quant à voir le peuple s'armer, pas question !

L'arrivée de l'Empire ne change guère la donne puisque Napoléon ne s'intéresse pas à une pratique où il s'est fait remarquer par sa maladresse : n'a-t-il pas tué un de ses chiens et même éborgné le maréchal Masséna ? Il n'aurait peut-être pas été inutile de l'obliger à acquérir un permis de port d'armes (décret du 11 juillet 1810) !

Jean-Siméon Chardin, Nature morte, vers 1750, Washington, National Gallery of Art.

« Deux yeux qui flamboyaient... »

Avec son poème « La Mort du loup » (1843), le romantique Alfred de Vigny redore l'image de cet animal, craint et déprécié. Ici c'est le loup qui donne une leçon de courage aux Hommes…
« […] Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. […]

Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. […]

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C'est vous qui le savez, sublimes animaux ! »
.

Honoré Daumier, Pour s'habituer à attendre le lion de pied ferme et Parisien commençant à regretter d'être allé à la chasse au lion dans un pays trop giboyeux !...  planche de la série Émotions de chasse publiée dans le Charivari, entre 1856 et 1858, Paris, musée Carnavalet.

Un chasseur sachant chasser...

Il faut mettre un peu d'ordre dans tout cela : Louis-Philippe s'en occupe avec la loi du 3 mars 1844 qui instaure un permis de chasse et une période légale pour s'y consacrer, en lien avec les calendriers des travaux agricoles et de reproduction des animaux.

Couverture des Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon, José Roy,1899, Paris, Fayard. Agrandissement : Affiche du film Tartarin de Tarascon de Raymond Bernard avec Raimu, 1934.Désormais, tout le monde peut devenir chasseur ! Mais on ne se bouscule pas pour payer ce droit dont le prix, exhorbitant, correspond à un mois de salaire... Les braconniers se multiplient donc tandis que, à l'autre bout de l'échelle sociale, on profite de la vente des forêts domaniales pour se livrer à la chasse à courre. Et pourquoi ne pas aller voir plus loin ?

Le développement du chemin de fer et des transports maritimes permet ainsi à quelques audacieux d'aller s'exercer dans les Pyrénées ou même en Afrique sur les traces du  « tueur de lions » Tartarin de Tarascon, imaginé en 1872 par Alphonse Daudet. Par la suite, la baisse du permis va permettre d'accélérer la démocratisation avec un engouement très marqué entre les deux guerres mondiales.

Ce pays rural qu'est alors la France se transforme en grand terrain de chasse riche de forêts, à la différence par exemple de l'Angleterre où les forêts laissent peu à peu la place aux pâturages. Dans nombre de familles, obtenir son permis devient un rite de passage que l'on vit également comme une promesse de convivialité et une tradition à faire vivre. C'est l'époque où les catalogues de Manufrance passent de mains en mains, tandis qu'on cherche l'amour dans les annonces du Chasseur français...

Gustave Courbet, Les Braconniers dans la neige, 1867 suivi de L'Hallali du cerf, 1867, Besançon, musée des Beaux-Arts.

Quand la République prend le fusil...

Souvenirs de l'absolutisme, les liens entre chasse et pouvoir n'ont pas disparu avec la Révolution. Il était en effet tentant pour nos présidents, après 1870, d'imiter les élites tout en profitant de ces mises en scène pour nouer ou consolider des contacts. Élus, ambassadeurs, chefs d'entreprise... Ces rencontres informelles se sont développées à l'initiative du président Mac-Mahon qui choisit de reprendre la vieille tradition monarchique mais en privilégiant la chasse à pied, moins tape-à-l’œil. Rambouillet, Chambord et Marly gardent le souvenir des tableaux de chasse de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d'Estaing mais, après les présidences de François Mitterrand et Jacques Chirac, peu adeptes de ces grands-messes, la tradition décline. En 2010 finalement, sous l'influence des écologistes, Nicolas Sarkozy décide de mettre fin aux chasses élyséennes qui sont remplacées par de simples battues de régulation. Aujourd'hui, avec Emmanuel Macron, la chasse revient sur le devant de la scène : dans ses promesses électorales, le candidat a en effet multiplié les promesses à l'égard des chasseurs, mettant en avant la valeur traditionnelle de ce qu'il considère comme faisant partie du patrimoine national. Les chasses présidentielles n'ont peut-être pas dit leur dernier mot...

Tableau de chasse de lapins de garenne et autres gibiers avant la myxomatose, vers 1939.

Mutation ou hallali ?

Sus aux lapins ! C'est parce que ces petites bêtes martyrisaient ses rosiers qu'un médecin introduisit la myxomatose en France dans les années 50. L'animal aux longues oreilles, qui faisait la fierté des chasseurs du dimanche, se raréfia alors. Il ne fut pas le seul.

Jean-Baptiste-Siméon Chardin, lapin mort et attirail de chasse, 1727, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Évariste Vital Luminais : Retour de chasse, 1861,  musée des Beaux-Arts de Quimper.La chasse, l’agriculture intensive et l’artificialisation de la nature entraînèrent également la raréfaction de nombre d’espèces sauvages. On commença alors à y remédier par des élevages de gibier, faisans, perdrix, lièvres, etc. Ainsi la chasse passa-t-elle d'une activité familiale et populaire à un « simple » loisir mis en concurrence avec les autres sports dédiés à la découverte de la nature.

L'environnement devient en effet une priorité qui a droit en 1971 à son propre ministère auquel est vite rattachée la chasse. Extension des terres agricoles, déclin du monde rural, protection des animaux, médiatisation des accidents...

La chasse aujourd'hui n'a plus la côte, malgré son rôle reconnu dans la régularisation des espèces sauvages, comme les sangliers ou chevreuils devenus omniprésents dans certaines régions. Certes, les chasseurs, au nombre de 1,1 million, peuvent se féliciter de la baisse en 2018 du prix du permis national, ce qui a fait exploser le nombre de demandes.

Mais à l'heure où l'écologie gagne du terrain dans tous les milieux, ils ont bien du mal à faire entendre leur voix sans être qualifiés de passéistes. Les clichés ont la vie dure ! Tandis que la pêche, aidée par le confinement, revient à la mode, Saint-Hubert de son côté risque de voir les rangs de ses adorateurs continuaient à se clairsemer.

« J'ai vu passer les oies sauvages... »

En 1974, c'est avec une histoire de chasse dans les marais que Michel Delpech atteint les sommets du hit-parade ! Ce succès inattendu montre bien à quel point ce type de promenade avec chien et fusil était alors banal...

Dépaysement garanti

La chasse ludique, indépendamment de son caractère cruel, a pu avoir des effets dévastateurs sur la biodiversité. Il faut dire que nous autres, bipèdes, avons souvent eu la gâchette facile !

Citons les bisons, castors et autres crocodiles, chassés pour leur peau par les Européens qui ont longtemps apprécié de décorer leur salon d'une fourrure d'ours ou une crinière de lion, trophées rivalisant avec les têtes d'élan et les défenses d'éléphant.

Illustration représentant une chasse aux dodos au XVIIe siècle. Agrandissement : Tourte voyageuse, dessin de 1920. Le pauvre dodo en sait quelque chose : mieux vaut savoir courir (ou voler) vite quand on se retrouve face à l'Homme ! Le palmipède aura payé cher sa maladresse, incapable de protéger ses nids et d'échapper à son destin de casse-croûte pour les équipages en transit à l'île Maurice au XVIIe siècle. Animal endémique de cette île de l’océan Indien, avant qu’elle ne fut découverte par les navigateurs hollandais, il ne subsiste plus que sur les timbre-poste et dans les boutiques de bibelots.

Même chose pour la tourte voyageuse, ou pigeon d’Amérique, dont les colonies fortes de plusieurs centaines de millions d’individus, en venaient à obscurcir le ciel de l’Indiana : en un siècle, la chasse intensive a fait chuter ses effectifs en-dessous du minimum requis pour sa survie, de sorte qu’elle a aujourd’hui disparu.

D'autres animaux ont été victimes de leur statut de créatures « exotiques » qui leur valut de jouer les premiers rôles dans les safaris africains ou les traques des fauves, en Inde par exemple. C'est là qu'en 1920, Georges Clemenceau, après avoir coursé le tigre avec un ami maharadjah, s'en expliqua dans une lettre : « Vous pensez bien que j'ai déjà pris des leçons de chasse au tigre. C'est très simple. J'ai un fusil et le tigre n'en a pas  » !

Bibliographie

Kurt G. Blüchel, La Chasse, éd. Ullmann, 1999,
Marylène Patou-Mathis, Mangeurs de viande, de la préhistoire à nos jours, éd. Perrin, 2009.


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Publié ou mis à jour le : 2022-09-23 20:02:34

 
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