Sorciers et démons

Magie et philtres d'amour (Antiquité et Moyen Âge)

La « grande chasse aux sorcières » >>

Des chamans (dico) aux prêtres vaudou (dico),  la sorcellerie est de tous les âges et de toutes les civilisations. Le mot est un lointain dérivé du latin sors, qui désignait à l'origine un rituel de divination. Car tous les hommes aspirent, dans leurs moments de faiblesse, à prédire l'avenir et sont prêts à tout pour se concilier les bonnes grâces des puissances surnaturelles.

C'est paradoxalement à la fin du Moyen Âge, tandis que la foi reculait au profit de la raison, que les sorciers et sorcières commencèrent à être désignés à la vindicte publique et livrés au bûcher ! Un siècle plus tard explosa la « grande chasse aux sorcières », essentiellement en Europe centrale entre 1560 et 1630. Contemporaine de quelques-uns des plus grands esprits scientifiques qu'a connus l'humanité (Descartes, Galilée, Spinoza...), elle fit en soixante-dix ans environ deux fois plus de victimes que la guillotine sous la Révolution ou l'Inquisition en quatre siècles...

Comme Lucien Febvre (note), les historiens continuent de s'interroger sur la folie collective qui a conduit les Européens ou une partie d'entre eux à traquer et brûler les sorciers et plus spécialement les sorcières au coeur des Temps dits modernes. On peut comparer ce phénomène au surgissement du racisme, de l'antisémitisme et des pogroms à la fin du XIXe siècle, en pleine euphorie scientifique et pourquoi pas ? aux délires contemporains sur la « théorie du genre » et autres fadaises...

André Larané

Le Bénin, berceau du culte vaudou.

Une réalité aussi ancienne que le monde

Dans un délicieux roman, Pourquoi j'ai mangé mon père (1960), l'écrivain Roy Lewis imagine de façon parodique comment les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique en sont venus à se tourner vers le surnaturel et développer des rites propitiatoires, destinés à se fortifier et obtenir les faveurs des esprits. Sacrifices humains et animaux, cannibalismes, danses sacrées... Tout était bon à prendre.

Ces rites de type religieux, destinés à se concilier les forces occultes de la Nature, trouvèrent leur prolongement au Néolithique, dans les premières communautés sédentaires. Ils étaient le fait d'individus auxquels le commun des mortels attribuait des dons particuliers : guérison par imposition des mains ou encore divination.

Un des hommes d'Ulysse transformé en un cochon, bronze grec du Ve siècle avant J.-C., Baltimore, Walters Art Museum. L'agrandissement est un dessin de Circé transformant les compagnons d'Ulysse en pourceaux, Les Métamorphoses d'Ovide.La sagesse et le savoir étaient aussi des facteurs de prestige. Dans la religion zoroastrienne, précurseur du monothéisme, apparue en Perse au VIIe siècle av. J.-C., les membres du clergé acquirent ainsi une grande réputation de sagesse, du fait notamment de leur excellence en astronomie.

Cela leur valut d'être qualifiés de mages, d'après la racine sanskrite maha, « grand ». De ce mot nous viennent par les Grecs magie et magicien pour désigner les phénomènes paranormaux et ceux qui les servent ou s'en servent.

Médée se préparant à tuer ses enfants, fresque de Pompéi, Maison des Dioscures.La divination mais aussi la magie et les sortilèges étaient très présents en Grèce comme à Rome. On usait volontiers de tablettes d'imprécation et de poupées piquées d'épingles pour accabler ses ennemis.

L'un des maléfices dont les hommes avaient le plus à se plaindre était l'impuissance ou « nouement de l'aiguillette », ultime vengeance de la femme délaissée ! 

La mythologie grecque accorde une grande place aux magiciennes Circé et Médée. La première, charmeuse en diable, retint Ulysse sur son île et transforma pour cela ses compagnons en cochons ! La seconde séduisit Jason, le chef des Argonautes, et entre autres crimes plus odieux les uns que les autres, fit périr ses propres enfants quand Jason la quitta pour une autre femme.

Circé, La Sorcière (John William Waterhouse , 1911, Leicester Galleries, Londres)

Notons que la sorcellerie et la magie, dans la pensée grecque, était essentiellement l'affaire des femmes : « Si la nature nous fit, nous autres femmes, entièrement incapables du bien pour le mal, il n'est pas d'artisans plus experts ! » dit Médée dans la pièce éponyme d'Euripide.

À Rome, dès le règne d'Auguste, au début de notre ère, les dérives de la magie et de la divination conduisirent le gouvernement à proscrire les magiciens. La magie commença alors à avoir mauvaise presse même si, dans l'Évangile, les rois mages venus d'Orient apparaissaient comme des personnages très sympathiques. N'avaient-ils pas reconnu la divinité de Jésus avant tous les autres grands de ce monde ?...

L'invention du diable

Le mot « sorcier » apparaît au VIIIe siècle sous sa forme latine sortiarius pour désigner un « jeteur de sorts ». Celui-ci, à la différence des mages, est en rapport avec les satans ou démons, que l'on peut assimiler à des anges déchus comme ceux qu'évoque le livre d'Ésaï, dans la Bible. Le féminin « sorcière » apparaît bien plus tard, à la fin du Moyen Âge, au XIVe siècle. 

Après l'An Mil, ces démons laissent la place au diable, aussi appelé Satan. Il devient omniprésent sur les tympans des églises et sur les chapiteaux. On lui reproche d'avoir tenté de corrompre Ève, en prenant la forme d'un serpent.

La Première Tentation du Christ au désert, psautier enluminé, vers 1222, Copenhague, Det kongelige Bibliotek.Les Évangiles disent clairement aussi qu'il a tenté de corrompre Jésus lui-même lors de son séjour au désert. Il est bien naturel donc qu'il récidive auprès des simples humains en tentant de les embarquer vers l'enfer.

Les démons sont omniprésents dans l'imaginaire de cette époque. Sous la forme d'incubes (démons mâles) ou succubes (démons femelles), ils s'accouplent avec des humains et le fruit de ces unions ne laissent pas de surprendre. Dans la légende du roi Arthur, l'enchanteur Merlin serait ainsi le fils d'un incube et les fées Mélusine, Morgane ou encore Viviane ne seraient autres que des succubes !

Au XIIIe siècle apparaît le mot « sorcellerie » pour qualifier le commerce avec le diable. Toutefois, on se contente le plus souvent d'exposer en place publique les personnes soupçonnées de sorcellerie car on les considère comme de pauvres fous, plus dignes de pitié qu'autre chose.

Bernardus Guidonis, Maître du Policratique de Charles V, enlumineur, Sorcière avertie d?un malheur par le cri inhabituel de sa corneille in Fleurs des chroniques (après 1384 Bibliothèque municipale de Besançon

Ces personnes sont, semble-t-il, des femmes en grande majorité, exposées à la vindicte de leur famille ou de leur village du fait de leur trop grande indépendance, de la jalousie d'un rival ou de la vengeance d'un amoureux éconduit. 

Il n'y a pas toutefois dans ces accusations de présupposé négatif à l'égard des femmes. Au  contraire, le « beau Moyen Âge » (XIe-XIIIe siècles) se signale plutôt par une amélioration de la condition féminine sans guère d'équivalent dans l'Histoire. 

Dans le cycle romanesque du roi Arthur, au XIIe siècle, les personnages féminins tels Guenièvre, l'épouse du roi, les fées Mélusine et Morgane, et la Dame du Lac Viviane n'ont rien de très ensorcelant.

Par ailleurs, soulignons que dans cette même période, le culte des reliques ainsi que les intercessions miraculeuses des saints et de la Vierge apparaissent tout à fait légitimes.

Les innombrables hagiographies ou vies de saints qui racontent ces miracles convainquent leurs lecteurs que la magie d'essence divine est plus performante et plus bénéfique que la magie du diable. Ce dernier est d'ailleurs fréquemment berné, par exemple en acceptant de construire un pont contre la promesse d'emporter une âme en enfer, promesse qui ne sera jamais réalisée !

Les invocateurs du démon assimilés aux hérétiques

Dès les années 1320, alors que le « beau Moyen Âge » n'est déjà plus qu'un souvenir, le pape Jean XXII, qui vit à Avignon, demande aux inquisiteurs de Carcassonne et Toulouse de sévir contre les invocateurs de démons, autrement dit les sorciers, tout autant que contre les hérétiques cathares... Il est vrai que ceux-ci commencent à se faire rares. 

En 1326 ou 1327, le pape intervient à nouveau. Il fulmine la bulle Super illius specula par laquelle il assimile les superstitions à des attentats contre la foi. Il écrit : « Nous apprenons avec douleur l'iniquité de plusieurs hommes, chrétiens seulement de nom. Ils traitent avec la mort et pactisent avec l'enfer, car ils sacrifient aux démons ; ils les adorent, fabriquent et font fabriquer des images, un anneau, un miroir, une fiole ou un autre objet dans lequel ils renferment les démons, par la magie ; ils les interrogent , obtiennent des réponses, demandent du secours pour l'accomplissement de leurs désirs pervers, se déclarent esclaves fétides dans le but le plus répugnant. Ô douleur ! Cette peste prend dans le monde des développements insolites, elle envahit de plus en plus le troupeau du Christ » (cité par Colette Arnould, Histoire de la sorcellerie, Texto, 2009).

Les papes suivants vont renouveler ces mises en garde solennelles jusqu'à la bulle Summis desiderantas affectibus d'Innocent VIII le 5 décembre 1484.

Sorcières et animaux, même procès

À partir du XIIIe siècle, en Occident, on instruit des procès contre les animaux domestiques coupables de méfaits comme d'avoir blessé ou dévoré un enfant. Il s'agit le plus souvent de cochons. Cette forme d'exorcisme est condamnée sans détour par les théologiens comme saint Thomas d'Aquin (1225-1294) ou les juristes comme Philippe de Beaumanoir (1250-1296). Il n'empêche que, sous la pression populaire, elle se développe à la fin du Moyen Âge et plus encore sous la Renaissance, au XVIe siècle. Faut-il y voir une relation avec le développement des procès de sorcières à la même époque ? La question est posée.

« Traittié du crisme de vauderie », 1401, miniature, Paris, BnF.


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Publié ou mis à jour le : 2026-03-08 16:33:03

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