Les utopies - En route pour le meilleur des mondes ! - Herodote.net

Les utopies

En route pour le meilleur des mondes !

Et si on inventait une société totalement harmonieuse ? Plus que jamais d'actualité, ce rêve a échauffé bien des cerveaux.

Cinq cents ans après la parution de L'Utopie de Thomas More (1516), faisons le point sur ces créations idéales et allons visiter les projets les plus sérieux... comme les plus excentriques.

Isabelle Grégor

Thomas Cole, Le Rêve de l'architecte, 1840, Toledo Museum of Art, Ohio.

La Grèce voit des « belles cités » partout

Terre de philosophie, la Grèce ne pouvait que donner naissance aux premières utopies connues. Quoi de plus efficace que de partager sa conception d'une société idéale en lui donnant vie, du moins sur le papier ?

Établies dans des pays imaginaires, ces organisations sont censées représenter l'aboutissement d'une communauté humaine, parfaite sur le plan politique comme social. Elles sont aussi le témoignage de cette recherche toujours recommencée d'un monde meilleur, plus juste, où chacun pourrait s'épanouir.

« Lieu du bonheur » ou « lieu qui se trouve nulle part » suivant l'étymologie adoptée (topos, le « lieu », associé au préfixe u, « non », identifié par certains comme eu, « bon »), une des premières utopies serait apparue sous le crayon du géomètre Hippodamos de Milet (Ve siècle av. J.-C.).

Désireux de recréer sur terre l'harmonie de l'univers, il préconisa un plan en damier : à chaque citoyen d'y trouver place suivant sa fonction. Père de l'association entre urbanisme et utopie, il laisse cependant à Platon (IVe siècle av. J.-C.) l'honneur de développer un récit pour traduire sa conception de l'État idéal.

Pour cela, notre philosophe convoque l'Atlantide pour mieux en critiquer la décadence face à l'excellente organisation de l'Athènes primitive. On trouve ici les éléments caractéristiques qui feront le succès du genre : affabulation sous couvert d'honnêteté mais aussi insularité ou ancienneté du modèle qui le rend bien sûr hors de portée.

Mais nos penseurs savent aussi garder les pieds sur terre comme le montre le projet de Socrate pour sa ville parfaite. « Eh bien, [...] allons-y, produisons en paroles cette cité à partir de son commencement » (Platon, La République, II) ! Aussitôt dit, aussitôt fait : même si finalement la « belle cité » (Callipolis) est fondée sur l'inégalité, laissant le pouvoir aux rois-philosophes, les idées de justice et de bonheur commun dominent. Socrate et son porte-parole Platon viennent d'ouvrir la route vers le monde foisonnant de l'utopie.

Les Îles fortunées, illustration des Secrets de l'Histoire naturelle, 1371-1428, Paris, BnF.

Insaisissable Atlantide...

Carte de l'Atlantide d'après Platon et Diodore, 1775, Paris, BnF.Peu de mythes ont autant fait rêver que celui de l'Atlantide. Des générations entières se sont interrogées sur le lieu où aurait été située cette île que découvre Socrate grâce au récit de Critias, dans deux dialogues rapportés par Platon (Le Timée puis Le Critias, IVe siècle av. J.-C.).

Selon les confidences d'un prêtre égyptien, l'Atlantide aurait accueilli de l'autre côté du détroit de Gibraltar une civilisation brillante qui savait parfaitement tirer parti des bienfaits de l'endroit pour s'épanouir, selon les principes de vertu et de tempérance. Mais les Atlantes ne surent pas se contenter de leur félicité et, rongés par le désir d'impérialisme, se seraient finalement trouvés confrontés à Athènes. On ne saura jamais quelle armée était la plus puissante puisque toutes deux disparurent dans un gigantesque raz-de-marée qui avala l'île entière.

Voici un extrait de la description de Critias : « C'est ainsi que Poséidon, ayant eu en partage l'île Atlantide, installa des enfants qu'il avait eus d'une femme mortelle dans un endroit de cette île que je vais décrire. Du côté de la mer s'étendait, par le milieu de l'île entière, une plaine qui passe pour avoir été la plus belle de toutes les plaines et fertile par excellence. Vers le centre de cette plaine, à une distance d'environ cinquante stades, on voyait une montagne qui était partout de médiocre altitude. La race d'Atlas devint nombreuse et garda les honneurs du pouvoir. Le plus âgé était roi, et, comme il transmettait toujours le sceptre au plus âgé de ses fils, ils conservèrent la royauté pendant de nombreuses générations. Ils avaient acquis des richesses immenses, telles qu'on n'en vit jamais dans aucune dynastie royale et qu'on n'en verra pas facilement dans l'avenir. Ils disposaient de toutes les ressources de leur cité et de toutes celles qu'il fallait tirer de la terre étrangère. Beaucoup leur venaient du dehors, grâce à leur empire, mais c'est l'île elle-même qui leur fournissait la plupart des choses à l'usage de la vie, en premier lieu tous les métaux [...]. Puis tout ce que la forêt fournit de matériaux pour les travaux des charpentiers, l'île le produisait aussi en abondance. Elle nourrissait aussi abondamment les animaux domestiques et sauvages. […] Avec toutes ces richesses qu'ils tiraient de la terre, les habitants construisirent les temples, les palais des rois, les ports, les chantiers maritimes, et ils embellirent tout le reste du pays […] » (Platon, Critias ou Sur l'Atlantide, IVe siècle av. J.-C.).

Lucas Cranach L'Ancien, L'Âge d'or, vers 1530, Munich, Alte Pinakothek.

C'était le bon temps !

De l'Atlantide, il ne restait déjà au temps de Platon que des ruines puisque les événements évoqués se seraient passés 9000 ans auparavant. Rejeter la perfection dans un passé lointain est en effet un des tours de passe-passe favoris des utopistes.

Et pourquoi ne pas carrément supprimer le temps qui détruit et corrompt ? C'est ainsi que le grec Hésiode, au VIIIe siècle av. J.-C., imagine l'existence, à une époque ancienne mais indéterminée, d'un âge d'or idyllique : « Ils vivaient comme des dieux, le cœur libre de soucis, à l'écart et à l'abri des peines et des misères : la vieillesse misérable sur eux ne pesait pas ; mais, bras et jarrets toujours jeunes, ils s'égayaient dans les festins, loin de tous les maux. Mourant, ils semblaient succomber au sommeil. Tous les biens étaient à eux : le sol fécond produisait de lui-même une abondante et généreuse récolte, et eux, dans la joie et la paix, vivaient de leurs champs, au milieu de biens sans nombre. » (Hésiode, Les Travaux et les jours, VIIIe siècle av. J.-C.).

Cette vision sera reprise par les poètes latins comme Ovide ou Virgile dont la paisible Arcadie illumine ses Bucoliques (37 av. J.-C.). La Bible elle-même évoque une communauté vivant dans une belle harmonie jusqu'à ce que certains ambitieux aient l'idée de construire une tour : Babel préfigure toutes les inventions architecturales sans lesquelles, semble-t-il, une utopie ne serait pas finalisée.

Cependant on peut remarquer que ces exemples ne proposent pas un modèle à atteindre mais jouent sur la nostalgie et le contraste avec l'état actuel de la société. L'âge d'or étant à jamais aboli, il faut chercher ailleurs des pistes pour rêver à un monde meilleur.

Pierre Paul Rubens, Adam et Eve dans le jardin, 1629, musée Mauristhuis, La Haye.

Le paradis, c'est pour demain

Ce sont les chrétiens qui vont relancer l'utopie en se projetant dans le futur. A la suite des Hébreux espérant la venue du Messie, les premiers croyants vont attendre le retour du Christ qui, après une période de mille ans dénuée de tous maux, provoquera le Jugement dernier et permettra le règne de Dieu sur Terre.

Ce courant millénariste, longtemps combattu par l'Église, va bénéficier d'une nouvelle vigueur sous l'influence de certains courants de la Réforme, au XVIe siècle. Déjà témoins du succès des communautés monastiques, les penseurs utopistes de l'époque vont reprendre certaines idées des millénaristes, comme la disparition de l'injustice et la jouissance commune des richesses.

Publié ou mis à jour le : 2019-06-12 16:44:23

 
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