Histoire globale

Les limites de l'Europe

L'Europe est un continent aux limites floues, en quête, aujourd'hui, de son unité. À travers notre animation cartographique, nous avons cherché ce qui caractérise un continent aussi divers et forge son identité.

Songeons que son nom, Europe, apparaît chez le poète grec Hésiode au VIIIe siècle avant JC mais ne désigne l'extrémité occidentale de l'Eurasie, au nord de la Méditerranée que depuis le XVe siècle et la fin du Moyen Âge. Auparavant, cette partie du monde était simplement désignée par ses habitants comme la chrétienté occidentale.

Vincent Boqueho
 

Une unité introuvable

Géographiquement, la limite orientale de l'Europe est placée en général au niveau des chaînes de l'Oural et du Caucase. Mais cette convention commode trouve vite ses limites.

D'abord, l'Oural n'atteint même pas les 2000 mètres et n'est donc en aucun cas une barrière de peuplement. De plus, il vient se perdre au sud dans des plaines, bien avant d'atteindre la mer Caspienne : la limite géographique y devient encore plus artificielle.

Le peuplement actuel rend la frontière géographique ci-dessus peu pertinente : les Russes de Iekaterinbourg et de Tchéliabinsk sont-ils vraiment plus Asiatiques que les Russes de Perm et d'Oufa ?

En Turquie aussi, la limite géographique paraît artificielle : les Turcs d'Istanbul sont-ils plus européens que ceux d'Ankara ? Même la frontière du Caucase prête à réfléchir : les Arméniens par exemple sont-ils vraiment des Asiatiques ?...

- unité de langue ?

Par ailleurs, ce n'est pas une hypothétique unité de langues qui nous aidera à définir cette frontière.

Certes, le groupe indo-européen semble caractériser plutôt bien l'Europe à première vue. Mais ce serait oublier que les Kurdes, les Perses ou les Hindi entre autres sont aussi indo-européens, sans parler du continent américain...

Surtout, même au cœur de l'Europe, certains peuples ne sont pas indo-européens : par exemple, les Hongrois sont un peuple altaïque au même titre que les Turcs et les Mongols. Sont-ils moins Européens pour autant ?...

- unité de religion ?

Passons à l'aspect religieux. Le christianisme semblent à priori plutôt bien caractériser l'Europe. Evidemment, la «protubérance» russe qui s'étend jusqu'à Vladivostok pose problème pour fixer une limite géographique à l'Europe. De plus, le christianisme caractérise tout autant le continent américain et n'est donc pas une spécificité européenne.

Enfin, d'autres religions sont présentes au cœur même de l'Europe : par exemple, les Albanais sont très majoritairement musulmans, sans être moins européens que les autres.

Leur héros national, le chrétien Skanderbeg, fut d'ailleurs un farouche ennemi des Turcs. Il mérita d'être surnommé par le pape «Athleta Christi»...

Finalement, la religion est manifestement un élément intéressant, mais il ne peut pas suffire. C'est bien un héritage culturel commun et ancien qui va permettre de caractériser l'Europe de façon beaucoup plus profonde.

Plus précisément, cet héritage est issu à la fois de la culture gréco-romaine et du christianisme naissant. L'Europe a mis environ un millénaire pour prendre ses formes actuelles, de la fin de l'Antiquité au Moyen Âge. Cela nécessite de revenir loin en arrière pour bien comprendre comment l'Europe culturelle s'est formée.

Vers 700 avant JC, l'actuelle Europe est clairement divisée en deux parties : au sud se trouve la «civilisation», représentée notamment par les Grecs et les Carthaginois. Au nord se trouvent les «barbares», notamment les Celtes, les Germains et les Slaves.

Dans un premier temps, ce sont les Celtes qui sont les plus dynamiques et les plus expansifs. Ils viennent jusqu'à piller Rome et Delphes, et s'installent jusque dans l'actuelle Turquie. Dans un second temps, ce sont les Germains qui vont prendre peu à peu le relais. Les Celtes se retrouvent pris en sandwich entre l'expansion germanique au nord et l'expansion romaine au sud.

En Espagne et en Gaule, les Celtes se romanisent, tandis que les autres trouvent refuge dans les îles britanniques. La paix romaine amène finalement à un équilibre en Europe. Il faut bien voir que sur la carte, l'empire romain forme l'embryon de la future Europe, pour l'instant centré sur la Méditerranée.

Par le biais de conquêtes plus éphémères, la culture romaine s'étend même au-delà, jusque dans l'actuelle Roumanie, en Mésopotamie, ou encore en Arménie. Par la suite, la scission entre un empire d'occident latin et un empire d'orient grec sera d'une importance fondamentale, car elle va se transformer en une véritable division religieuse et culturelle.

NB : la frontière antique entre Orient et Occident a même contribué à faire d'un même groupe linguistique deux nations hostiles : la Serbie et la Croatie.

- Europe et romanité :

Vers l'an 400, l'identification du monde gréco-romain et du christianisme est évidente, bien que cette religion soit encore minoritaire dans de nombreuses régions. L'Irlande devient le premier territoire à être évangélisé sans avoir jamais été colonisé par les Romains. Mais le christianisme et la culture gréco-romaine étant étroitement liés, cette expansion religieuse est aussi une expansion culturelle.

Le Ve siècle voit une nouvelle poussée germanique qui met fin à l'empire d'Occident, événement capital s'il en est. Parmi ces Germains, ce sont les Francs romanisés qui se chargeront de poursuivre la diffusion de l'héritage romain.

Sous Justinien, l'empire d'Orient a encore l'impression d'être l'unique héritier de Rome, mais l'arrivée des Arabes musulmans au VIIe siècle va complètement changer la donne.

Contrairement aux Germains, les Arabes ont une identité culturelle forte acquise grâce à l'islam, et leur implantation massive dans les pays conquis va y faire rapidement disparaître la culture gréco-romaine.

C'est le cas d'abord au Proche-Orient, en Mésopotamie et en Égypte, puis un peu plus tard au Maghreb et en Espagne. Il n'y a guère que les Arméniens qui garderont leur langue et leur religion, donc leur culture, malgré la domination du califat arabe.

À l'ouest, les Francs menés par Charles Martel repoussent les Arabes ; peu après, Charlemagne s'impose officiellement comme héritier de l'empire d'Occident, tandis que l'empire d'Orient révise ses ambitions et devient l'empire byzantin.

La division de l'empire carolingien, un à deux siècles après la mort de son fondateur, conduit à la formation de deux entités à l'origine de la France et de l'Allemagne. Un souverain allemand, Otton le Grand, reprend le flambeau impérial romain en fondant le Saint Empire. On aura noté que peu à peu, la culture gréco-romaine s'est étendue vers l'est par le biais de l'expansion franque : l'Europe est en train de prendre forme progressivement.

Au Xe siècle, ce sont les Vikings qui vont jouer un rôle majeur dans l'avenir de l'Europe : il créent en effet des états en pays slave autour de Novgorod et de Kiev, et descendent même par les fleuves jusqu'à Byzance. C'est ce contact qui va permettre au christianisme et à la culture gréco-romaine de gagner le cœur de la Russie : l'empire de Kiev va ainsi constituer un nouveau noyau européen essentiel.

Une carte religieuse permet de mieux visualiser les choses. Le catholicisme et l'orthodoxie ont déjà divergé depuis longtemps, même si le schisme définitif n'aura lieu qu'en 1054.

L'expansion du catholicisme par des missionnaires germaniques, et de l'orthodoxie par le biais de Byzance, est très marquée à cette époque. Ainsi l'Europe agrandit-elle rapidement son domaine culturel. Cela concerne aussi l'Islande, colonisée par les Vikings au Xe siècle et christianisée au siècle suivant.

Le dernier événement majeur concerne l'arrivée des Turcs au XIe siècle. En battant l'empire byzantin et en amenant leur langue et leur religion jusqu'au cœur de la Turquie, ils vont rapidement y imposer un virage culturel. Notons au passage que les Arméniens résistent là encore à leur implantation.

Au siècle suivant, le christianisme achève sa diffusion au nord-est, tandis que la «Reconquista» espagnole se poursuit. Les conquêtes mongoles vont ensuite mettre un coup d'arrêt durable à l'expansion russe : l'Europe atteint les limites de son expansion.

L'unité enfin trouvée

La fin du Moyen Âge est marquée par deux dates majeures :
- D'abord 1453 et la chute de Byzance face à l'empire ottoman. N'oublions pas que c'était la dernière héritière politique directe de Rome, et c'est donc un événement très symbolique. Les Grecs subsisteront toutefois sur les côtes de Turquie.
- Ensuite 1492 et la fin de la «Reconquista», associée à la découverte du Nouveau Monde par l'Espagne. À partir de cette date, l'Occident poursuit son expansion, mais hors d'Europe. Que ce soit vers l'Amérique avec les Espagnols et les Portugais, ou vers l'Asie avec les Russes.

1492 marque donc une limite très commode pour distinguer l'Europe culturelle du reste du monde. La frontière orientale s'arrête alors au niveau de la Volga, et non au niveau de l'Oural. L'expansion russe s'est d'ailleurs faite en deux étapes : celle au XIe et XIIe siècle d'une part, qui a repoussé la frontière orientale de l'Europe. Et celle beaucoup plus tardive initiée à partir du XVIe siècle, qui a conduit les Russes jusqu'en Asie.

Notons qu'encore aujourd'hui, beaucoup de peuples à l'est de la Volga ne sont pas russes. D'autre part, on aura noté que la Géorgie et l'Arménie peuvent être considérés comme des pays de culture européenne, bien que situés au sud du Caucase.

Terminons par un dernier événement majeur, beaucoup plus récent : au XIXe siècle, les Grecs étaient encore nombreux sur les côtes de Turquie. Mais la fin de la Première Guerre Mondiale et la disparition de l'empire ottoman a entraîné dans son sillage des mouvements de peuples considérables, les Grecs de Turquie revenant vers l'ouest et les Turcs de Grèce revenant vers l'est. Ce bouleversement culturel a ainsi modifié une dernière fois les frontières de l'Europe...


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L'émigration européenne
Publié ou mis à jour le : 2019-05-01 09:28:18

 
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