La guerre franco-prussienne (1870-1871)

Les écrivains français face à l'invasion

En cette fin de mois d’août 1870, les événements s’accélèrent. L’armée française, engagée dans une guerre contre la Prusse depuis le 19 juillet et commandée par Napoléon III en personne, accumule les défaites. Le 1er septembre, à Sedan, les 100 000 hommes de l’empereur et de Mac-Mahon sont pilonnés inlassablement. Afin d’éviter un carnage, Napoléon III fait hisser le drapeau blanc dans l’après-midi. Le lendemain, à 16h 30, il envoie une dépêche aux Tuileries : « Grand désastre, l’armée est défaite et captive, moi-même je suis prisonnier. » L’humiliante débâcle militaire se double d’un choc politique : l’effondrement du Second Empire.

Comme l'ensemble de la population, les écrivains de l'époque sont saisis par l'ampleur d'un événement. Leurs réactions sont pourtant loin d'être unanimes, allant de la surenchère nationaliste à l'état dépressif... à l'image, peut-être, de la société française de l'époque...

Jean-Pierre Bédeï

Gustave Doré, L'Énigme, 1871, Paris, musée d'Orsay. Plus encore que la défaite, Gustave Doré symbolise à travers ce tableau la fin d'un monde.

Les Prussiens à Paris ?

Les Français sont stupéfaits, abasourdis… Et révoltés par l’incurie de leurs gouvernants et des chefs militaires. Paris est en ébullition : la population redoute une occupation prussienne de la capitale, et le personnel politique s’efforce d’instaurer, à la hâte et dans l’improvisation, un nouveau régime, dans un climat de spectre de la guerre civile, de peur du complot et d’invasion du pays. La gauche parlementaire cherche une issue légale à la chute de l’Empire.

Léon Gambetta, Alphonse Legros, 1875, Paris, musée d'Orsay. L'agrandissement montre une caricature de Léon Gambetta par Alfred Le Petit, vers 1877 avec la citation : Nous planterons si haut le drapeau républicain, que nul ne sera assez audacieux pour y porter la main (1870).Pendant deux jours, l’agitation règne à Paris. Le 4 septembre, face à une foule qui envahit le Palais-Bourbon aux cris de « Déchéance ! Vive la République ! », Léon Gambetta lit un texte au nom de l’Assemblée nationale, déclarant que « Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner en France ». L’impératrice Eugénie s’enfuit et se réfugie en Angleterre.

À l’Hôtel-de-Ville, Gambetta, Jules Favre et leurs collègues parlementaires proclament la République et forment un gouvernement provisoire composé des députés de la Seine, (Arago, Favre, Gambetta, Ferry, Simon, Pelletan… excepté Thiers qui a refusé, et des élus de Paris qui avaient choisi un autre département lors de leur élection).

Le général Trochu est placé à la tête de ce gouvernement provisoire qui prend le nom de « gouvernement de la Défense nationale ». La Troisième République - à ce jour la plus longue – naît ainsi d’une défaite militaire et d’une révolution qui n’a pas fait couler le sang.

Comme l’ensemble de la population, les écrivains de l’époque sont sidérés par l’effondrement de l’empire, s’interrogent sur la nature de cette troisième République instituée dans la précipitation, et redoutent que la continuation de la guerre ne les plonge dans l’incertitude financière.

Bon nombre d’entre eux ont vécu la Révolution de 1848. Ils savent donc d’expérience que les périodes de troubles mettent en péril l’existence des journaux auxquels ils collaborent et ferment les salles de théâtre où sont interprétées leurs pièces. À travers leur correspondance où leurs écrits publics, ils expriment leurs convictions politiques ou patriotiques et leurs inquiétudes professionnelles.

Le Dimanche 4 septembre 1870, Jules Simon proclame la République sur la place de la Concorde, Paul-Louis Delance, 1870. L'agrandissement  montre le haut-relief en bronze de Léopold Morice (1883) célébrant la proclamation de la République, sur le monument place de la République à Paris.

Goncourt : « Des acclamations, des cris, des chapeaux qui se lèvent... »

Celui qui vit au plus près ces journées enfiévrées des premiers jours de septembre, c’est Edmond de Goncourt. Le 4 septembre, il sillonne les rues de Paris comme il le rapporte dans son Journal :
Deux portraits d'Edmond de Goncourt. Le premier, par Nadar en 1870 ; le second par un portraitiste rencontré chez son ami Alphonse Daudet (voir agrandissement)..« Vers les quatre heures, voici l’aspect extérieur de la Chambre. Sur le gris des façades, dont s’est retiré le soleil, au-devant et autour de ses colonnes, sur ses marches d’escalier, une foule, un monde d’hommes, où les blouses font des taches blanches et bleues dans le noir du drap (…) Une main se lève au-dessus de toutes les têtes et écrit à la craie sur une colonne la liste des membres du gouvernement provisoire, en grandes lettres rouges. Il a été déjà crayonné sur une autre colonne : la République est proclamée. Des acclamations, des cris, des chapeaux qui se lèvent en l’air ; des gens escaladant le piédestal des statues, se groupant sous la figure de Minerve ; un homme en blouse fumant tranquillement sa pipe sur les genoux du chancelier de l’Hôpital ; des grappes de femmes accrochées à la grille qui fait face au pont de la Concorde (…) À la porte des Tuileries, près du grand bassin, les N dorés sont dissimulés et cachés sous de vieux journaux (…) Le long de la rue de Rivoli (…) trottoirs, chaussées, tout est couvert, tout est plein d’hommes et de femmes qui semblent s’être répandus de leur chez soi sur le pavé, un jour de fête de la grande ville ; un million d’êtres qui ont oublié que les Prussiens sont à trois ou quatre marches de Paris (…) Et c’est tout le long de la rue de Rivoli, des passages de troupes chantant la Marseillaise, des gardes nationaux et des mobiles en voiture criant Vive la République ! »

Bien que réactionnaire et antimoderne, Edmond de Goncourt, qui n’a pas encore acquis sa notoriété, consent du bout de la plume à l’avènement de la République en raison du contexte : « Oui à la République… Dans ces conditions, je crois qu’il n’y a que la République pour nous sauver, mais une République où on aurait mis Gambetta pour la couleur et où l’on aurait appelé les vraies et rares capacités du pays, et non une République composée exclusivement de tous les médiocrates, de toutes les ganaches, vieilles et jeunes de l’extrême gauche. »

George Sand : « Vive la République quand même »

George Sand photographiée par Nadar, vers 1865.Le soir même, à Nohant, George Sand, désespérée par l'effondrement militaire, écrit : « (…) Tout me semble perdu, fors l’honneur, à présent (…) C’est donc l’envahissement complet, infranchissable ! – une seule consolation, c’est que l’empereur est prisonnier… »
Le lendemain, elle retrouve ses accents de la Pasionaria de 1848 : « Oui, oui, ayons au moins un jour de bonheur au milieu de nos désespoirs. Vive la République quand même (…) Paris a conquis sa liberté sans coup férir ; j’espère que, plantée ainsi, elle est viable. À présent, il faut reconquérir la patrie ! »

Victor Hugo : « Je viens ici faire mon devoir »

Ce 5 septembre, c’est un autre événement considérable qui mobilise la foule. Après dix-neuf ans d’exil à Jersey puis à Guernesey, Victor Hugo, l'ennemi implacable de Napoléon III, est de retour à Paris. Arrivé dans la soirée de Belgique par le train à la gare du Nord, il est accueilli avec exaltation par une marée humaine, comme le raconte le journal Le Rappel dans son édition du 7 septembre :
« Victor Hugo est arrivé à Paris hier soir. Le bruit s’était répandu qu’il arriverait par le train belge de neuf heures. Dès huit heures, une foule considérable se pressait dans la cour de la gare du Nord. À neuf heures et demie, on a entendu le sifflement de la vapeur. Le train approchait. Alors, ç’a été un tel empressement que Victor Hugo a passé presque contre nous sans que nous l’ayons vu. [...] Victor Hugo essaya de monter en voiture, mais la foule ne l’a pas laissé disparaître si vite ; on l’a entraîné ; on a voulu absolument qu’il se montrât et qu’il parlât d’une fenêtre du café qui fait un des angles de la place. »

Rentrée de Victor Hugo à Paris, L. Mouchot, 5 septembre 1870, Paris, BnF. L'agrandissement montre un tableau d'André Slomszynski, dit Slom, vers 1893, Guernesey, Hauteville House, musée Victor Hugo.

Alors Hugo s’adresse à ses admirateurs : « Les paroles me manquent pour dire à quel point m’émeut l’inexprimable accueil que me fait le généreux peuple de Paris. Citoyens, j’avais dit : Le jour où la république rentrera, je rentrerai. Me voici. (Acclamations.) Deux grandes choses m’appellent. La première, la république. La seconde, le danger. (Mouvement.) Je viens ici faire mon devoir. Quel est mon devoir ? C’est le vôtre, c’est celui de tous. Défendre Paris, garder Paris. Sauver Paris, c’est plus que sauver la France, c’est sauver le monde. Paris est le centre même de l’humanité. Paris est la ville sacrée. Qui attaque Paris attaque en masse tout le genre humain. (Acclamations.) »

Victor Hugo photographié par Nadar, 1875, Paris, maison de Victor Hugo. L'agrandissement est une caricature de Faustin en 1870 présentant l’écrivain comme un auteur droit, indomptable, à la hauteur de sa puissance littéraire, tandis que Louis-Napoléon Bonaparte est tombé de son piédestal.Puis il galvanise l’assistance : « Citoyens, Paris triomphera, parce qu’il représente l’idée humaine et parce qu’il représente l’instinct populaire. L’instinct du peuple est toujours d’accord avec l’idéal de la civilisation. Paris triomphera, mais à une condition : c’est que vous, moi, nous tous qui sommes ici, nous ne serons qu’une seule âme ; c’est que nous ne serons qu’un seul soldat et un seul citoyen, un seul citoyen pour aimer Paris, un seul soldat pour le défendre. À cette condition, d’une part la république une, d’autre part le peuple unanime, Paris triomphera. Quant à moi, je vous remercie de vos acclamations mais je les rapporte toutes à cette grande angoisse qui remue toutes les entrailles, la patrie en danger. Je ne vous demande qu’une chose, l’union ! Par l’union, vous vaincrez. Étouffez toutes les haines, éloignez tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invincibles. Serrons-nous tous autour de la république en face de l’invasion, et soyons frères. Nous vaincrons. C’est par la fraternité qu’on sauve la liberté. (Acclamation ; cri immense : vive Victor Hugo ! Vive la République !) »

Le Rappel conclut : « Ç'a été à qui monterait dans le café et irait serrer la main de celui qui a écrit Les Châtiments. Il a fallu, pour empêcher l'étouffement, que des gardes mobiles et des soldats vinssent barrer les portes. Enfin, Victor Hugo, profondément touché de cette ovation, a pu monter en voiture et se rendre chez un de ses amis. »

Buste de Victor Hugo par Auguste Rodin, Paris, maison de Victor Hugo. L'agrandissement montre une aquarelle du peintre : Départ du ballon de Victor Hugo, 1870. Un hommage aux ballons montés utilisés pendant le siège de Paris pour communiquer hors de la ville.Quelques jours plus tôt, le 20 août, avant même la déroute de Sedan, piaffant d’impatience de renouer avec l’action politique en France, Hugo avait écrit à son ami Paul Meurice depuis Bruxelles : « Nous devons, et je dois, avant tout, être aux ordres du devoir, quelle que forme qu’il prenne. Ainsi je trouve parfait de rentrer comme garde national venant défendre avec mes deux fils la ville sacrée, je ne souhaite pas à la République l’effroyable héritage de l’empire, j’entends l’héritage immédiat. »

Six jours plus tard, il précisait sa pensée dans une lettre à son fils, François-Victor : « Nous observons prêts à partir, à la condition pourtant qu’on ne puisse pas dire que nous allons au secours de l’empire. Sauver la France, sauver Paris, perdre l’empire, voilà le but. »

C’est dans cet esprit combatif que Victor Hugo arrive donc dans la capitale, le 5 septembre. Le 9, il lance un appel aux Allemands : « Cette guerre, est-ce qu'elle vient de nous ? C'est l'empire qui l'a voulue, c'est l'empire qui l'a faite. Il est mort. C'est bien. Nous n'avons rien de commun avec ce cadavre (... ) Cette guerre, Allemands, quel sens a-t-elle ? Elle est finie puisque l'empire est fini. Vous avez tué votre ennemi qui était le nôtre. Que voulez-vous de plus ? »

Les exhortations de Hugo n'empêchent pas les Prussiens de poursuivre leur invasion. Deux jours avant le siège de Paris, l'écrivain appelle avec une fougue imagée à la résistance : « Que toutes les communes se lèvent ! Que toutes les campagnes prennent feu ! Que toutes les forêts s'emplissent de voix tonnantes ! Tocsin, tocsin ! Que de chaque maison, il sorte un soldat ! (...) Faisons la guerre de jour et de nuit. Levez-vous ! Levez-vous ! »

La barricade tournée, Emmanuel Philippoteaux, 1883, musée de Chateaudun (Eure-et-Loir). L'agrandissement est un  daguerréotype de Louis Henri Brossier, dit Brossier-Charlot, Ruines de Châteaudun, 18 octobre 1870.

Émile Zola fonde La Marseillaise

Myope et soutien de famille de sa mère, Émile Zola, est dispensé d'une intégration à la Garde nationale.

Émile Zola dans son cabinet de travail photographié par Nadar vers 1880. En agrandissement, la couverture du quotidien La Marseillaise, Paris, BnF, Gallica.Il a commencé à travailler à sa grande œuvre des Rougon-Macquart et préfère prendre la direction de Marseille où il peut compter sur des amis et de la famille. « Ma femme est tellement effrayée que je me décide à l’éloigner. Je l’accompagne. Mais si je puis rentrer dans quelques jours, je reviendrai à mon poste », écrit-il à Edmond de Goncourt.

Il ne regagnera Paris… qu’au mois de mars 1871 après la signature de la paix avec la Prusse… Entre temps, il aura fondé avec son ami le 27 septembre, Marius Roux, un quotidien à cinq centimes La Marseillaise, qu’ils céderont à Gustave Naquet le 1er novembre.

Il aura également occupé les fonctions de secrétaire d’Alexandre Glais-Bizoin, membre du gouvernement de la Défense nationale, à Bordeaux.

Théophile Gautier : « Les Prussiens de l’intérieur... »

Critique d’art et de théâtre, romancier, poète, Théophile Gautier est un polygraphe qui rayonne dans les milieux littéraire et de la presse depuis une trentaine d’années. Proche de la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III, il s’est satisfait du Second Empire, redoutant plus que tout le désordre. Alors qu’au milieu du mois d’août les blanquistes commencent à s’agiter à Paris, Gautier vilipende « les Prussiens de l’intérieur, les rouges, les démocrates (…) qui par haine de l’empereur livreraient la patrie à Bismarck (…) »

Portrait de famille à Neuilly, 1857, Fonds Gautier des Archives départementales des Hauts-de-Seine. En agrandissement, un portrait de Théophile Gautier par Nadar, Paris, musée d'Orsay.Collaborant au Journal officiel, le 5 septembre, depuis la Suisse où il séjourne, il se lamente sur l’avenir de la France… et sur son propre sort, redoutant les effets du changement de régime politique :
« Quelle série de catastrophes ! Quel écroulement ! Quelle débâcle ! Que devient l’Officiel sous la République ? Norbert Billiart, Michel Dupuy et moi sans doute nous allons être remplacés par de nouveaux venus. La lessive est complète. Avec quoi vivrons-nous le mois prochain ? Je l’ignore. Faire de la copie, la placer et la faire payer en ce moment-ci, c’est de la démence (…) Je suis assommé, abruti, inquiet. C’est bien terrible à l’âge que j’ai de voir la France envahie, Paris peut-être bombardé, ma vie si laborieusement arrangée, renversée et perdue en une minute. Pour ce pauvre Empereur, quelle fin lamentable d’un rêve éblouissant. »

Finalement, la République fera preuve de mansuétude envers Gautier : il conservera son poste au Journal officiel pour lequel il rédigera jusqu’en 1871 « Tableaux de siège ». Car Gautier n’hésite pas à rentrer à Paris au début du mois de septembre. « Quoique je ne puisse en rien contribuer à la défense, je partagerai le danger avec les autres. Ce n’est pas quand la vieille mère est à l’agonie que ses enfants doivent la quitter sous prétexte que l’air n’est pas sain », écrit-il.

Barbey d’Aurevilly : « C’est là bien plus dangereux que le Prussien... »

Un état d’esprit similaire anime de Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly.

Deux portraits de Jules Barbey d'Aurevilly. Le premier, en 1860, par Charles Auguste Émile Durand, connu sous Carolus Duran, peintre très apprécié de la haute société de la Troisième République et le second par le peintre Émile Lévy en 1882.Royaliste, adepte de la pensée réactionnaire de Joseph de Maistre, romancier et journaliste catholique, polémiste, il avait approuvé vivement le coup d’État du 2 décembre 1851 avant de se faire le chantre du régime impérial.

Du haut de sa superbe de dandy, il a toujours toisé le peuple « qui s’occupe d’idées qu’il n’entend pas » et ne fait guère confiance au personnel politique qui a pris le pouvoir le 4 septembre. « On a proclamé la République que je ne repousserais pas avec une dictature militaire, mais on a recommencé les gouvernements provisoires et nous avons vu ce qui s’est passé en 48 avec ces gouvernements ! C’est là bien plus dangereux que le Prussien dont nous pourrions avoir raison si nous étions unis », écrit-il le 5 septembre.

Mais quand on le presse de quitter la capitale, il considère que « ce n’était pas l’heure de s’en aller chez soi et il me sembla que de devoir, et pour être prêt à toute éventualité désespérée, ma vraie place était à Paris. » Et dans une envolée d’un patriotisme bravache, il lance : « Si on attaque Paris, je défendrai Paris. » Avant d’ajouter : « Je ne veux pas qu’on dise que j’ai craint les bombes. »

L’Aigle noir de Prusse, Gustave Doré, 1871, Paris, musée d'Orsay.

Gustave Flaubert : « Par moments, j’ai peur de devenir fou »

Gustave Flaubert, ce grand contempteur de son temps, qui depuis sa jeunesse est frappé parfois de crises d’épilepsie, broie du noir en cette année 1870. En un an, il vient perdre deux amis, Louis Bouilhet et Jules de Goncourt. Après avoir publié L’Éducation sentimentale, il s’escrime sur la troisième version de La Tentation de saint Antoine. Le contexte politique ne fait que l’assombrir un peu plus.

Gustave Flaubert par Ladislas Loevy, Paris, BnF, Gallica. L'agrandissement montre un dessin d'Honoré Daumier, La France Prométhée et l'Aigle Vautour, 1870, musée d'Art et d'Histoire de Saint-Denis.Le 10 septembre, depuis Croisset, il écrit à George Sand une lettre fantasque et irréaliste sur le plan militaire, traduisant par ailleurs l’état totalement dépressif dans lequel il est plongé :
« Nous voilà « au fond de l’abîme ». Une paix honteuse ne sera peut-être pas acceptée ! Les Prussiens veulent détruire Paris. C’est leur rêve. Notre seul espoir raisonnable est dans la Chimie. Qui sait « on a peut-être trouvé des moyens de défense, nouveaux » ? Je ne crois pas que le siège de Paris soit très prochain. – Mais pour forcer Paris à céder, on va : 1° l’effrayer par l’apparition des canons, et 2° ravager les provinces environnantes ? À Rouen, nous nous attendons à la visite de ces Messieurs. – et comme je suis (depuis dimanche) lieutenant de ma compagnie, j’exerce mes hommes et je vais à Rouen prendre des leçons d’art militaire. Ce qu’il y a de déplorable, c’est que les avis sont partagés, les uns étant pour la défense à outrance et les autres pour la paix à tout prix. Je meurs de chagrin. Je m’attends à ce que Paris va avoir le sort de Varsovie. Et vous m’affligez, vous, avec votre enthousiasme pour la République ! Au moment où nous sommes vaincus par le Positivisme le plus net, comment pouvez-vous croire encore à des Fantômes ! Quoi qu’il advienne, les gens qui sont maintenant au Pouvoir seront sacrifiés. – Et la République suivra leur sort. Notez que je la défends, cette pauvre République. Mais je n’y crois pas (…) Voilà tout, ce que j’ai à vous dire maintenant. J’aurais bien d’autres choses, mais je n’ai pas la tête libre. Ce sont comme des cataractes, des fleuves, des océans de tristesse qui déferlent sur moi. Il n’est pas possible de souffrir davantage. – Par moments, j’ai peur de devenir fou. La figure de ma mère, quand je tourne les yeux sur elle, m’ôte toute énergie. Et je n’ose pas vous dire les souhaits que je forme, par moments. Voilà où nous a amenés la Rage de ne pas vouloir voir la vérité, l’amour du factice et de la blague ! Nous allons devenir une Pologne, puis une Espagne. Puis ce sera le tour de la Prusse qui sera mangée par la Russie. Quant à moi, je me regarde comme un homme fini. – ma cervelle ne se rétablira pas. – on ne peut plus écrire, quand on ne s’estime plus. – Je ne demande qu’une chose, c’est à crever, pour être tranquille. Adieu, chère maître. Et surtout ne me consolez pas ! Je vous embrasse, avec ce qui reste de tendresse. – Je me sens le cœur desséché, je deviens bête et méchant. »

Gardes mobiles tués sur le champ de bataille de Châtillon, 19 septembre 1870.

Prosper Mérimée : « C’est un effondrement général »

Prosper Mérimée, lui, arrive au terme de sa vie. Romancier, inspecteur des monuments, il s’était tout de suite rallié à Louis-Napoléon Bonaparte. En retour, le régime impérial l’a couvert de gratifications, faisant de lui un officier de la Légion d’Honneur, un sénateur et un familier de la Cour.

Portrait de Prosper Mérimée par Mathilde Bonaparte, 1869, Paris, musée Carnavalet. En agrandissement, une lithographie sur les conséquences de la guerre de 1870 intitulée, Épouvantée de l'héritage, extraite du recueil : Malgré le caractère tragique de l’époque, l’humour ne perd pas ses droits (1871), Paris, BnF, Gallica.À 67 ans, malade depuis une dizaine d’années, la déchéance du Second Empire lui apporte le coup de grâce. Le 4 septembre, il est à l’unisson des Parisiens, catastrophé : « Tout ce que l’imagination la plus lugubre pouvait inventer de plus noir est dépassé par l’événement. C’est un effondrement général. Une armée française qui capitule, un empereur qui se laisse prendre. Tout tombe à la fois. »

Souffreteux, affaibli, Mérimée quitte Paris pour Cannes d’où il critique la légitimité du nouveau gouvernement : « Et cette révolution qui se bâcle en cinq minutes, non plus dans une assemblée cette fois, mais dans un corridor, et ce gouvernement qui n’a pas d’origine, pas de cohésion, qui n’a que deux hommes éloquents, sans habitude des affaires, et un certain nombre de doublures, vieilleries ridicules à leur parti même. Qu’attendre de tout cela ? (…) Nous n’en sommes qu’à un prologue. La tragédie va commencer pour nous après la paix. Vous représentez-vous la force d’un gouvernement qui aura signé un traité avec M de Bismarck, et cela lorsque toute la nation est en armes comme aujourd’hui. Il faudrait des hommes à ce pauvre pays. » Mérimée n’aura pas le temps d’assister à la « tragédie » qu’il prédit ; il meurt le 23 septembre.

Jules Verne : « Les armes manquent totalement »

Jules Verne a quarante-deux ans. Il est au milieu de sa carrière de romancier dont les œuvres entraînent ses lecteurs dans des aventures haletantes, souvent sur fond d’anticipations scientifiques.

Jules Verne, anonyme, coll. privée. En agrandissement, une illustration du recueil Malgré le caractère tragique de l’époque (1871), l’humour ne perd pas ses droits, Un paysage en 1870, B. David.Il se trouve à Chantenay, près de Nantes, lorsqu’il apprend la débâcle : « Les Prussiens marchent sur Paris. Que fera la République ? Ici, comme partout, le nouveau gouvernement est très bien reçu. Mais il n’y a qu’une question qui domine tout : a-t-on des armes ? Tout est là, et malheureusement, on croit que les armes manquent totalement. »

En raison de la désorganisation des transports due à l’avance des Prussiens, il met quatre jours pour rejoindre sa famille au Crotoy, en baie de Somme. Le 21 septembre, il écrit à son éditeur Pierre-Jules Hetzel, témoignant de son obsession du manque d’armes : « La province ne demande pas mieux que de se défendre. Mais des armes, il nous faut des armes. Ici, rien. À Nantes, par compagnie de 400 hommes, il n’y a que 15 fusils, et des fusils à percussion ! La garde nationale s’organise partout, mais je le répète, les armes manquent partout. »

Alphone Daudet : « Eh bien ! Soit ! Vive la République ! »

À trente ans, Alphonse Daudet est déjà un auteur en vue.

Deux portraits d'Alphonse Daudet par Nadar, vers 1860 et 1885Le 15 août 1870, pendant que l'armée française accumule les défaites, il est fait chevalier de la Légion d'honneur par l'impératrice Eugénie. Dernière festivité avant l'extinction des fastes de l'empire.

Quand la République est proclamée, Daudet l'accueille avec fatalisme : « Eh bien ! Soit ! Vive la République ! Je ne sais pas ce que c'est, mais c'est égal. Vive ça ! Si ça doit sauver la France ! » Dans ses notes, il complète : « Je ne veux pas dire de mal de la République, je ne sais pas ce que c'est… J'ai beaucoup vu de près les hommes de l'empire - et j'ai été bien stupéfait. D'abord, bien écœuré ensuite, de la nullité, de l'ignorance, de la fatuité sotte et aveugle de tous ces gens. Mais je dois dire, en mon âme et conscience, que tout ce que je vois m'attriste et m'épouvante. »

En dépit de son scepticisme, Daudet s'engage dans le 96e bataillon de la garde nationale lorsque commence le siège de Paris le 19 septembre.

Siège de Paris. Au Bastion (n. 95). La vie militaire durant le siege de Paris. Au loin, survole un ballon. 1870, Washington, Library of congress. L'agrandissement montre la vision du siège de Paris par Gustave Doré : Épisode du siège de Paris en 1870, © MuMa Le Havre.

Jules Vallès : « Je plonge dans le tas »

Il a déjà un long passé politique, Jules Vallès. À 38 ans, il est un journaliste engagé. Depuis l'âge de seize ans, - il a défilé à Nantes, lors des journées de 1848 - il a épousé la cause du peuple, partisan d'une révolution sociale. Sa participation à un complot d'étudiants contre Napoléon III en 1853 lui a valu quelques jours de prison.

Jules Vallès photographié par Nadar. L'agrandissement présente l'Affiche rouge de Jules Vallès placardée sur les murs de Paris le 7 janvier 1871 à la demande du Comité central républicain des Vingt arrondissements.Aussi en cet été 1870, alors qu'il vit misérablement, il se jette dans l'action. En août, en pleine guerre, il est arrêté après une manifestation pacifiste place Vendôme. Après le soulèvement blanquiste de La Villette, il demande à Michelet d'intervenir en faveur des condamnés.

Le 4 septembre, il fait partie de cette foule qui entend qu'un gouvernement provisoire est nommé et suit le cortège qui se dirige vers l'Hôtel de Ville. Mais ces républicains qui prennent le pouvoir ne lui inspirent pas confiance, trop modérés, trop bourgeois à son goût. Alors, le 6 septembre, Vallès participe au comité central républicain des vingt arrondissements de Paris, créé par des ouvriers de l'Association internationale des travailleurs, afin de contrebalancer le gouvernement provisoire. Il est l'un des onze représentants du XXe arrondissement.

Les jours suivants, Il participe à des meetings, évoquant la souffrance du peuple, faisant des propositions d'urgence au gouvernement provisoire, décrétant la levée en masse dans la perspective de la défense à outrance de Paris. En ce mois de septembre, il applique son principe : « Je file, moi, en pleine foule. Je plonge dans le tas. Où y a-t-il du grabuge, la cohue sans nom, le courage sans chef. »

Maupassant : « Les Prussiens sont perdus... »

De courage, Guy de Maupassant n'en manque pas non plus. En 1870, Il n'est pas encore un écrivain. C'est un bachelier de 20 ans, inscrit en droit à Paris. Mais il est animé d'une fibre patriotique.

Illustration de Cham sur la guerre de 1870 : Soldats ! Il fait très froid ; mais si l'on est content de vous, on donnera un paletot fourré...au maréchal Fritz. En agrandissement, Maupassant à la Une de La Vie populaire fondé en 1880.Le 15 août, il s'engage comme volontaire. Deux jours plus tard, il est affecté au fort de Vincennes où il est employé aux écritures. Le 27 août, il écrit à sa mère avec un irréalisme total : « Les Prussiens arrivent sur nous à marche forcée. Quant à l'issue de la guerre, elle n'offre plus aucun doute, les Prussiens sont perdus, ils le sentent très bien du reste et leur seul espoir est d'enlever Paris d'un coup de main mais nous sommes prêts à les recevoir. »

La déroute de Sedan allait le démentir... Au mois de septembre, le régiment de Maupassant est à Rouen. En octobre on le retrouve dans la forêt des Andelys. « Nous étions dans la neige. Les arbres étaient tout couverts de givre et nous ne souffrions pas du froid. Nous attendions les Prussiens », racontera-t-il plus tard s'insurgeant contre la piètre qualité de ses supérieurs et du matériel militaire : « Que de rages nous avons prises. Nos lèvres frissonnaient mais ce n'était pas de froid, c'était une fièvre nerveuse qui nous paralysait la gorge tant nous avions maudit les traîtres qui nous avaient placés dans pareille situation. » Jusqu'à la fin de la guerre, Maupassant sera mobilisé en Normandie.

Château de Saint-Cloud incendié par les Prussiens, Jean-Baptiste sabatier et Albert Adam, 1872, musée des Avelines, ville de Saint-Cloud. L'agrandissement représente l'incendie de l'Aubette dans la nuit du 24 août 1870, Émile Schweitzer, bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.

La guerre : nouvelle trame romanesque

Comme la plupart des écrivains de l'époque, Maupassant est davantage marqué par la guerre franco-prussienne que par l'avènement d'une nouvelle république aux fondements bien fragiles. À l'exception de Mérimée, les romanciers n'ont guère manifesté de regrets à la chute du Second empire qui avait réduit la liberté de la presse et avait traîné en justice Baudelaire et Flaubert notamment pour des œuvres jugées outrageantes à la morale publique.

En revanche, la guerre a servi de toile de fond à de nombreuses œuvres. Hugo l'a englobée avec la Commune de 1871 dans "l'année terrible " à travers des poèmes comme Une bombe aux Feuillantines ou Bêtise de la guerre. Quant à Zola, elle lui a inspiré La Débâcle. Gautier dans Tableaux de siège pour le compte du Journal officiel, et Goncourt dans son Journal ont raconté la vie des Parisiens durant le siège de la capitale. Enfin, la guerre à profondément inspiré Maupassant dans Boule de suif, et ses contes tels que Tombouctou, Un duel, Les idées du Colonel, Le lit 29, La folle, Saint-Antoine, L'aventure de Walter Schnaffs...

Le tandem lorrain Erckmann-Chatrian, républicain fervent, qui avait beaucoup écrit sur les guerres napoléoniennes, a dénoncé le Second Empire et les conséquences du conflit franco-prussien dans deux de ses œuvres, L'histoire du plébiscite racontée par un des 7 500 000 oui, publié en 1872, et Le brigadier Frédéric, histoire d'un Français chassé par les Allemands.

Enfin, le précoce Arthur Rimbaud, animé par le goût de la révolte dès son enfance malheureuse à Charleville où il fait néanmoins de brillantes études, écrit à l'âge de 16 ans seulement l'un des poèmes les plus émouvants sur la guerre, Le dormeur du Val.


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• 1871 : la Commune
Publié ou mis à jour le : 2020-08-28 16:27:29

 
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