Goulag

Le travail forcé au cœur du système soviétique

Le mot Goulag est un acronyme de Glavnoïé OUpravlenié LAGereï. Cette expression russe signifie « Direction principale des camps ». Elle désigne le système concentrationnaire soviétique responsable de la déportation de plus d’une vingtaine de millions de personnes à l’époque communiste. Le mot a été popularisé par le roman d'Alexandre SoljénitsyneL'Archipel du Goulag (1973).

Prisonniers au travail dans l’usine métallurgique de la mine d’étain de Butugycheg, camp de prisonniers du goulag jusqu’en 1955, fermé en 1958.

Le travail forcé au cœur du système soviétique

Le Goulag a eu de modestes précédents dans la Russie tsariste avec des brigades de travail forcé en Sibérie aux XVIIIe et XIXe siècles.

C’est en 1649 que l’on trouve dans le droit russe la première mention de l’exil, une forme de châtiment somme toute préférable à la mort ou la mutilation. Au début du XVIIIe siècle, soucieux de moderniser son pays, le tsar Pierre le Grand a l’idée de recourir aussi au travail forcé, une méthode pour sa part très peu « moderne ». Des milliers de serfs vont ainsi participer à la construction de Saint-Pétersbourg ou à la mise en exploitation de mines en Sibérie.

Au XIXe siècle, l’exil est appliqué à des opposants politiques, le plus célèbre étant Fiodor Dostoïevski, condamné en 1849 à quatre ans de servitude pénale en Sibérie. Il en reviendra avec ses Récits de la maison des morts. Mais c’est avec la Révolution d’Octobre 1917 que le travail forcé devient un élément structurel majeur de la société. Lénine lui-même, après l’attentat dont il est victime le 30 août 1918 de la part de Fanny Kaplan, ordonne l’incarcération des « éléments peu sûrs », ce qui fait déjà beaucoup de monde.

« Du confinement au Goulag », VM magazine, Italie, DR.Les barbelés, inventés au siècle précédent par les éleveurs du Far West américain, vont lui faciliter la tâche. Ils ont déjà permis aux Espagnols, en 1895, à Cuba, de « reconcentrer » les villageois pour mieux réprimer la rébellion de l’île. À leur tour, les Anglais appliquent la méthode en Afrique du Sud en 1899, pour enfermer les femmes et les enfants des rebelles boers dans des « concentration camps ». À leur tour, donc, les Soviétiques ouvrent dans les années 1920, une centaine de camps de concentration qui ont vocation à « réhabiliter » les ennemis du peuple ou supposés tels.

Pour le pouvoir soviétique, la répression a l’avantage d’offrir une explication à ses échecs en tous genres : si la société communiste et le paradis sur terre tardent à s’installer, c’est qu’à mesure qu’on s’en rapproche, on doit faire face à une opposition de plus en plus virulente et sournoise de la part des « saboteurs » de tout poil !...

Travail des prisonniers à la construction du canal de la mer Blanche (canal reliant la mer Blanche à la mer Baltique près de Saint-Pétersbourg).La répression change d’échelle en 1929 quand le nouvel homme fort de l’URSS décide de recourir au travail forcé pour accélérer l’industrialisation du pays et la mise en valeur de ses ressources.

La même année, la police secrète enlève à l’appareil judiciaire l’administration des prisons et du système pénitentiaire, ce qui va lui permettre de remplir l’objectif du Vojd (Guide). Le système concentrationnaire ne va dès lors cesser de se développer jusqu’à la mort de Staline, le 5 mars 1953.

Il finira par jouer un rôle central dans l’économie du pays, avec un tiers de la production d’or soviétique, d’une grosse partie de son charbon et de son bois d’œuvre, sans compter des productions manufacturières et agricoles.

Mais sitôt Staline disparu, ses successeurs vont s’empresser de réduire le système concentrationnaire sans toutefois le dissoudre. Conscients de l’inanité du travail forcé comme outil de développement, ils décrètent dès mars 1953 une très large amnistie. La moitié des 2,5 millions de déportés sont immédiatement libérés.

Les condamnés politiques, exclus de l’amnistie, vont obtenir une nouvelle vague de libération dans les deux années qui suivent, au prix de trois grandes rébellions, marquées par le refus de travailler. Les « colonies de travail correctif » et les camps de travail forcé vont dès lors subsister jusqu’à la fin de l’URSS et même aujourd’hui dans la Russie moderne, à une échelle bien moindre qu’auparavant. Il appartiendra à Mikhaïl Gorbatchev, lui-même petit-fils de détenus, d’abolir les camps politiques.

Baraquements de camps de la « voie morte », (chemin de fer Salekhard-Igarka au nord de la Sibérie), DR.

La violence sous toutes ses formes

À l’époque de Staline, le Goulag a consisté en un demi-millier de complexes, réunissant plusieurs milliers de camps, avec quelques centaines à quelques milliers de détenus ou zeks dans chacun d’eux, de la mer Noire à l’océan Arctique, du centre de Moscou au Kamtchatka.

Il est alimenté par un flux incessant d’arrestations, en vertu de l’article 58 du Code pénal qui réprime les « menées contre-révolutionnaires », sous des accusations le plus souvent imaginaires ou futiles, par exemple le vol de quelques épis ou la vente d’un produit au marché noir. Nul n’est à l’abri et c’est la source d’une angoisse permanente dans la population soviétique. Mais la détention est rarement définitive. Elle dure deux ou trois ans pour les détenus les plus chanceux avant qu’ils ne soient libérés ou enrôlés dans l’Armée rouge. Ceux-là représentent 20% des détenus.

Construction du pont traversant la Kolyma par les ouvriers du Dalstroy (partie de la « Route des os » de Magadan à Jakutsk).La durée moyenne de la détention est d’environ cinq ans. Elle peut être de dix ans et s’éterniser jusqu’à la mort pour les détenus politiques et les opposants véritables, lesquels se retrouvent le plus souvent dans les camps de travail forcé très rudes du Grand Nord ou de l’Extrême-Orient, dans les régions minières du fleuve Kolyma, autour de la ville de Magadan.

Sur un total de 150 à 200 millions de Soviétiques, les camps de différentes sortes en retiennent environ deux millions. Mais, entre arrestations et libérations, les rotations incessantes font qu’une partie importante de la population soviétique fait d’une façon ou d’une autre l’expérience du Goulag.

On estime son nombre à dix-huit millions entre 1929 et la mort de Staline, non compris six millions de personnes reléguées dans les déserts kazakhs ou les forêts sibériennes, avec l’obligation de travailler mais sans être enfermées entre des barbelés.

Convoi de détenus se rendant à pied de la gare au camp de transit de Kem, ville historique de la république de Carélie, située sur les rives de la mer Blanche, 1927-1928, DRLes détenus, selon tous les témoignages dont celui d’Alexandre Soljénitsyne, souffrent de travaux harassants, de violences de la part des gardiens ou des codétenus, de mauvaise hygiène et de typhus. Ils sont tenaillés en permanence par la faim et le froid. Sans surprise, deux millions au moins sont morts sans avoir retrouvé la liberté…

À vrai dire, « liberté » est un grand mot car, pendant la Seconde Guerre mondiale en particulier, il y avait somme toute peu de différence entre le sort des Soviétiques « libres » et celui des prisonniers.

Les uns et les autres devaient endurer la bêtise et l’arbitraire d’une administration brutale et incompétente, souffraient de la faim et enduraient une effroyable mortalité. « Même dans l’argot des camps, le monde extérieur aux barbelés n’était pas désigné comme la liberté, mais comme la bolchaïa zona ou grande zone carcérale, plus grande et moins mortelle que la petite zone du camp, mais pas plus humaine et certainement pas plus clémente », écrit l’historienne américaine Anne Applebaum (Goulag, une histoire, Grasset, 2003), à laquelle nous sommes redevables de la plupart de ces informations.

André Larané

Détenus du Goulag au dortoir

Le Premier Cercle

Dans Le Premier Cercle, un témoignage romancé écrit en 1955-1958 et publié en Occident en 1968, Soljénitsyne ​​​décrit ce qu'il appelle « le premier cercle de l'archipel du Goulag ». Il s'agit de centres de détention situés autour de Moscou.
Les prisonniers sont pour la plupart des techniciens, ingénieurs ou scientifiques qui ont souvent déjà enduré deux ans de détention très pénible dans les camps de travail d'Extrême-Orient. Dans le Premier Cercle, ils sont astreints à travailler douze heures par jour, dimanche inclus, sur des projets de recherche gouvernementaux. Mais au moins ne souffrent-il ni du froid ni de la faim.
Leurs peines sont de dix à quinze ans mais on leur promet une réduction en cas de travail réussi. Mais le plus souvent, alors que leur durée de détention avait parfois été doublée en cours de route, on les renvoyait deux ans au Goulag en Sibérie afin qu'ils oublient les projets sur lesquels ils avaient travaillé.


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Magadan, porte du Goulag
Publié ou mis à jour le : 2020-01-29 12:26:04

 
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