Diego Maradona (1960 - 2020)

Le môme devenu dieu

Maradona est tellement populaire en Argentine et dans la planète footballistique qu'il suffit de dire « el Diego » ou « el 10 » pour que tout le monde sache de qui on parle.

Diego Maradona porté par ses fans, los HinchasEn 1994, Diego Armando Maradona racontait sa surprise quand, pour la première fois de sa vie, il put se promener sans être harcelé par des fans en quête de photo ou d’autographe. C’était aux États-Unis, pendant la Coupe du Monde de football, un sport qui n’avait pas encore pleinement conquis le cœur des Américains. Dans tout le reste de la planète, Maradona était un dieu vivant, un héros des terrains de football, un athlète et un artiste qui avait donné au public les buts les plus parfaits, les buts impossibles, ceux auxquels on ne croyait pas…

Et parmi eux, le « but du siècle », le 22 Juin 1986, en quart de finale contre l’Angleterre, pendant la Coupe du Monde au Mexique, lorsque, partant d’une distance de dix mètres de l’arc adverse, Maradona prend le ballon et commence une course sans faille en éliminant la moitié de l’équipe anglaise avant de le placer dans le filet. Son but est devenu aussi célèbre que le récit du commentateur « argentin » (en réalité le journaliste uruguayen Victor Hugo Morales) qui, en larmes, hurla : « De quelle planète es-tu venu ? », et qui ce jour-là a qualifié Maradona de « cerf volant cosmique ».  

Un but qui n’a pas été vécu par les Argentins uniquement comme la prouesse qui a ouvert le chemin vers la Coupe du Monde, mais aussi comme une revanche politique sur l’Angleterre qui avait humilié l’Argentine dans la guerre des Malouines en 1982.

Ce match est tout aussi inoubliable parce que, cinq minutes plus tôt, Maradona avait marqué un autre but, contesté par le gardien anglais qui jurait que l’Argentin avait touché le ballon avec la main. Altri tempi. Le VAR (Video Assistance Referee) n'existant pas à l’époque, l’arbitre l’a donné pour bon. 

A la conférence de presse qui suivit le match, interrogé sur l’épisode, Maradona répondit : « J’ai marqué le but un peu avec la tête et un peu avec la main. » Et après une pause : « La main de Dieu », ajouta-t-il avec un sourire en coin. L’expression, comme tant d’autres phrases rusées de Maradona, est devenue un classique et a donné lieu à une chanson hommage. 

Claudia Peiro

Maradona adulé

Une formation douloureuse

Diego Armando Maradona est né le 30 octobre 1960 à Lanús, commune du sud du Grand Buenos Aires, cinquième enfant de Diego Maradona (1927-2015) et de Dalma Salvadora « Tota » Franco (1930-2011), mais premier garçon du couple et donc prénommé comme son père, un ouvrier qui avait de la peine à soutenir sa nombreuse famille. Maradona, comme on peut le voir à ses traits, est un vrai créole, petit-fils d'immigrants espagnols métissés avec des Amérindiens.

Diega Maradona à 8 ans« J’ai été élevé avec amour, mais on couchait à 8 dans une même chambre et on ne prenait de la viande qu'une fois par mois. À l’heure du souper, ma mère avait toujours mal au ventre et elle ne mangeait pas. C’est seulement lorsque j’ai eu 13 ans que j’ai compris que ma mère n’avait jamais eu mal au ventre : elle voulait que nous mangions, nous, et il n’y avait pas assez pour tout le monde. »

En 1969, un petit Maradona de 8 ans à peine se présente aux équipes inférieures du club Argentinos Juniors, quartier de Paternal, dans la capitale argentine.

Francisco Cornejo est le responsable du club, qui a découvert Maradona. Quand il l 'a vu jouer, il a dit : « Ce n’est pas un môme de 8 ans, c’est un nain ! » Il l’a tout de suite intégré à l’équipe des Cebollitas (« Petits oignons ») avec lequel, à partir de 1970, Maradona n’a cessé de gagner les traditionnels Tournois Evita (inaugurés par Eva Perón dans les années 50, et destinés aux sports enfantins. 

Plus tard, se souvenant de Cornejo, Diego a dit : « Francis, c’est un ami des temps moches, quand l’estomac faisait du bruit. »

Maradona débute en 1ère division du club Argentinos Juniors le 20 octobre 1976, à 16 ans. Il est vite devenu le premier buteur des championnats nationaux, en 1978, 79, 80…

Maradona dans le club Boca JuniorsTrop jeune pour jouer la Coupe du Monde de 1978 - dont l’Argentine était le siège et qu’elle a remporté -, il prend sa revanche l’année d'après lorsqu’il ramène pour son pays la Coupe du Monde de football des moins de 20 ans, qui s’est tenue au Japon.

À son retour, Maradona joue deux années au Club Boca Juniors et, à la suite d'une performance décevante de l’Argentine à la Coupe de Monde de 1982 (en Espagne), le joueur est « vendu » au Club Barcelona. 

Les deux années passées en Espagne n’ont pas été glorieuses : une hépatite et une fracture de cheville, un mauvais rapport avec les autorités du club et les premiers reproches pour une vie privée pas assez discrète ni rangée : tout cela a terni sa période catalane et poussé le Club à accepter de le vendre à la Società Sportiva Calcio Napoli.

Ce transfert, en 1984, marque un tournant.

« Saint Diego »

Diego Maradona à NaplesC’est à Naples que Maradona acquiert le statut de demi-dieu ou de dieu à part entière lorsqu’il réussit à faire d’un club qui venait de risquer la descente à une catégorie inférieure, un champion d’Italie (à deux reprises) et d’Europe (une fois). 

La folie Maradona atteint ses sommets à Naples et dure toujours : toute une ville vénère le champion qui lui permit non seulement un exploit sportif mais aussi et surtout la revanche historique du Mezzogiorno appauvri et délaissé sur le Nord riche, classiste et même raciste. Maradona, un môme issu d’un milieu misérable, créole, typé, quelqu’un avec qui les Napolitains pouvaient très bien s’identifier, les avait menés à la gloire. 

Dans presque tous les cafés de la ville, on trouve encore des petits autels dédiés à « Saint Diego ». Et c’est à cette époque que les fans ont commencé à écrire « D10S », c’est-à-dire le mot DIOS, DIEU, avec le n°10 de Maradona au milieu ! 

Maradona disait parfois que c’était à Naples qu’il avait été le plus heureux. Et pourtant… ce fut aussi dans la nuit frénétique de cette ville que commença son égarement. Il avait déjà essayé la drogue à Barcelone, mais à Naples, d’après son propre récit, « Dimanche, dans la nuit, après le match, nous allions dîner puis faire la fête et cela allait jusqu’à mercredi, quand je commençais à me nettoyer pour jouer le dimanche suivant ».

Maradona et la Coupe du Monde de 1986

Descente aux enfers

Un jour, Maradona s'écria dans un éclair de lucidité : « Quel joueur j’aurais été si je n'avais pas pris de la drogue ! » Car il a été un grand joueur malgré tout : en 1986, la Coupe du Monde, au Mexique, avec le but du siècle et la main de Dieu, et Maradona en capitaine de l’équipe argentine ; ensuite, la deuxième place dans la coupe du Monde 1990...

Puis le premier contrôle anti-dopage positif en 1991 qui lui valut une condamnation et une suspension de deux ans ; retour à Buenos Aires en 1991 et nouvelle arrestation pour possession de drogue ; retour au football pour une saison au club espagnol Sevilla (1992-93) et de nouveau l’Argentine, cette fois pour un club de l’intérieur du pays, Newell's Old Boys.

Pendant la Coupe du Monde de 1994, aux États-Unis, voilà Maradona sanctionné pour dopage. « On m’a coupé les jambes », gémit-il. Après quinze mois de suspension, il arrive au club Boca Juniors, où il avait toujours voulu jouer, mais les temps de gloire sont révolus et ses problèmes de santé liés à la drogue altèrent son jeu.

En 1996, il participe à une campagne « Soleil sans drogue » : « Je le fais pour les mômes. La drogue, elle est partout et je ne veux pas que les enfants y entrent. J’ai deux filles et il m’a semblé bon de le dire, un devoir de père… J’ai été, je suis et je serai un addict. »

En 1997, le 30 octobre, jour de son 37ème anniversaire, il annoncé son retrait. 

Une idole controversée

Le joueur Maradona est incontesté : en Argentine, les journalistes sportifs et les commentateurs refusent même toute comparaison, y voyant un manque de respect. Alejandro Apo, par exemple, avec 45 d’expérience professionnelle, l’explique ainsi : « Maradona a été le joueur qui a donné toutes les réponses aux questions que le football lui a posées. Sur le plan animique, sur le plan technique, sur le plan stratégique, en matière de leadership, en tant que caudillo. Le plus grand joueur de tous les temps. »

En 2020, le meilleur joueur argentin en activité est Lionel Messi, 33 ans, qui joue au Club Barcelona. Mais Messi ne sera jamais Maradona, parce que Diego, en plus de son exceptionnalité sportive, était un chef sur le terrain, un vrai capitaine d’équipe. 

Maradona sur un mur de SyrieIl était aussi un rebelle qui n’a pas craint de critiquer plusieurs fois la FIFA (Fédération Internationale de Football Association).

Les Français se souviennent qu’en 1997, Maradona avait convaincu Éric Cantona de participer à la fondation d’un syndicat de footballeurs, un défi dirigé contre la FIFA qu’il accusait de ne s'intéresser qu’au business et d’avoir converti les joueurs en marchandises.

À l’époque, Cantona disait : « Maradona est au football ce que Mozart à la musique et Rimbaud à la poésie. Et c'est comme ça qu’on s’en souviendra dans 100 ans. »

Après le football professionnel, Maradona est devenu commentateur sportif, animateur d'émissions télé, acteur publicitaire et a même participé à un reality show.

En 2000, se trouvant à Punta del Este, Uruguay, il faillit mourir d’une overdose. Y voyant un avertissement sérieux, il entreprit de lutter contre son addiction et le surpoids acquis dans l’inactivité et entama une cure à Cuba. En tout, il a passé 5 années sur l'île où il s’est lié d’amitié avec le dictateur Fidel Castro, habile à transformer les visiteurs illustres en propagandistes du régime.

En 2003, il divorce de sa femme, Claudia Villafañe, la petite amie d'adolescence avec laquelle il eut deux filles, Dalma et Giannina et qu’il épousa en 1989, dans une cérémonie fastueuse dans le stade Luna Park. 

Maradona ne s’est jamais rangé. On estime ses enfants à une dizaine, dont 5 reconnus par la vedette. Diego Sinagra, son fils aîné, né en Italie quelques mois avant Dalma, s'est battu pendant des années pour être reconnu par son père. La justice italienne lui avait accordé le droit de porter le nom Maradona et le « Diez » devait lui verser une pension. Mais à maintes reprises, il s’est montré ouvertement cruel dans ses refus envers son bâtard. Diego Maradona Sinagra n’a jamais capitulé et, en 2016, réussit enfin à se faire accepter par ce père auquel il n’a jamais cessé de déclarer son amour.

Pendant ses dernières années, Maradona entraîna tant bien que mal plusieurs clubs et même l’équipe nationale - sans grand succès -. Et le 30 octobre 2020, bien que déjà très malade, il tint à fêter ses 60 ans au stade du Club Gimnasia. Pathétique. 

En 2004, en cure de désintoxication, Maradona confessa au journaliste Daniel Hadad sa crainte de El Barba, « le Barbu » ainsi qu’il appelait Dieu : « Oui, j’ai peur. J’ai peur comme tout le monde. C’est à dire, peur que el Barba ne me dise ‘’c’est ton tour’’. Et bon, cela voudra dire que je dois partir. » Sur sa tombe, il voulut, en guise d'épitaphe un « Merci au ballon, merci au ballon, parce que le football c’est le sport qui m’a donné le plus de joie, de liberté, j'ai touché le ciel avec les mains. »

Le vétéran Ernesto Cherquis Bialo, une icône du journalisme sportif argentin, qui a suivi toute la trajectoire du « Dix », conclut : « Quel Maradona? Il n’y en a pas eu un seul. (...) Il y a un Maradona affectueux et un Maradona sublime ; un Maradona abject et un Maradona admirable ; un Maradona de phrases inoubliables et un autre de phrases qu’il vaut mieux oublier ; il y a un Maradona qui est la somme de tout cela en un seul homme : un génie, une merveille. Villa Fiorito [son quartier d’enfance] et Dubai : la boue et les étoiles ; les latrines et les robinets en or ; Maradona est le produit de tout cela et en plus, le meilleur joueur du football argentin et le meilleur joueur de tous les temps. »

Tristes funérailles

Lorsqu’Eva Perón mourut, emportée par un cancer à l'âge de 33 ans, le 26 Juillet 1952, sa veillée funèbre dura 16 jours, les gens défilant inlassablement devant le Congrès pour lui dire adieu. Le 25 novembre 2020, l’Argentine a perdu Diego, sorti de la misère comme Evita et devenu comme elle une idole populaire en dépit de ses frasques.

Ses funérailles n’en laissèrent pas moins un goût amer aux Argentins. Le lieu choisi, la Casa Rosada, siège du gouvernement, traduisait une volonté d'appropriation de l'image de Maradona de la part de l'administration du président Alberto Fernández. Mais il n’offrait pas les conditions idéales de sécurité, ni l’infrastructure nécessaire aux mesures sanitaires en raison de la pandémie.

Vers 4 heures de l’après-midi, tandis que la file d’attente s'étendait sur 3 kilomètres, les organisateurs annoncèrent la fin de la veillée. Le mécontentement éclata et des supporters sautèrent par-dessus les barreaux pour entrer de force dans la Casa Rosada. Pour les millions de fans de Maradona, il reste le goût amer de ne pas avoir donné à leur idole un adieu à la hauteur de sa trajectoire.

Publié ou mis à jour le : 2020-11-29 09:28:32

 
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