Éthiopie

Le lion de Juda se réveille

En 2010 a été inauguré en plein cœur d'Addis-Abeba un musée atypique puisqu'il renferme dans l’une de ses salles un ossuaire, celui des victimes de la « Terreur rouge » instaurée en 1977 par Mengistu.

Ce lieu de mémoire poursuit le travail engagé lors du « Nuremberg africain », procès qui pendant 12 ans (1994-2006) tenta de révéler l'ampleur des massacres perpétrés par le régime du « négus rouge ». Ce serait plus d'un million de personnes qui auraient perdu la vie sous le régime autoritaire lié à la mise en place du « socialisme éthiopien » en 1975, avec à sa tête le DERG (Gouvernement militaire provisoire de l'Éthiopie) qui a déposé le négus Sélassié.

Isabelle Grégor

Berhanu Yimanu, Défilé à Addis-Abeba sous le régime du Derg, collection privée. L'agrandissement est la photographie d'un raid chez un civil pendant la Terreur Rouge.

Le « Négus rouge »

Mengistu Haile Mariam, 1977, L'agrandissement est un cliché de Mengitsu extrait du journal The Economist, 2017 (DR)Abolition de la monarchie bien sûr, mais aussi collectivisation des terres et nationalisation des banques sont rapidement proclamées. En 1997, Mengistu met fin à toute opposition en faisant abattre ses opposants, au sein même du DERG. Il a désormais les mains libres pour lancer la Terreur rouge, cette période de purges contre les « ennemis de la révolution » qu'il a symbolisée en fracassant des bouteilles d'un liquide rouge sur le sol (discours du 14 avril 1977).

Tout en parvenant à se rapprocher des dirigeants cubains et soviétiques, Mengistu doit lutter contre les fronts de libération des peuples du Tigré et de l'Érythrée alors que s'abat sur le pays une famine provoquée par le déplacement forcé des populations vers le Sud. Ce drame, qui a fait plus d'un million de morts, a provoqué un « charity business » inédit (Live Aid, Chanteurs pour l'Éthiopie...) et braqué les projecteurs de l'Occident sur un pays devenu synonyme de désolation.

Abandonné par ses alliés confrontés à la fin du communisme, le dictateur annonce le 10 septembre 1987 la naissance de la République populaire démocratique d'Éthiopie et le retour à une économie mixte. Allant de défaite en défaite face au FDRPE (Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien), fusion des mouvements de libération locaux, il doit quitter Addis-Abeba vaincue en mai 1991 et trouver refuge au Zimbabwe. Il y vit toujours, en exil depuis 15 ans, peu inquiet de la sentence de condamnation à mort qui a suivi son procès pour génocide.

La famine en Éthiopie, 1984 (DR)

Opération Moïse pour les Falachas

Le 21 novembre 1984 est lancé à la surprise générale un pont aérien entre Khartoum et Tel-Aviv. L'objectif ? Évacuer les milliers de Falachas qui avaient gagné des camps dans le sud du Soudan pour fuir la famine.

Première mission en Éthiopie du linguiste et ethnologue Joseph Tubiana dans un village falacha en 1949, exposition du fonds photographique Joseph Tubiana en janvier 2014. Falachas à bord d'un avion de l'armée israélienne, mai 1991, Getty Images/AFP.Les Falachas (« les exilés », eux-mêmes préférant se désigner comme Beta Israël, « Maison d’Israël »), ce sont ces Juifs d'Éthiopie dont l'origine du judaïsme reste encore mystérieuse : sont-ils des Hébreux ayant choisi de partir vers le sud au moment de l'Exode, comme ils l'affirment ? Font-ils partie de la tribu de Dan, une des dix tribus disparues lors de la conquête assyrienne, selon une version du XVIe siècle ? Sont-ils venus avec le prophète Jérémie ou avec le prince Ménélik, fils de la reine de Saba ?

 Une ancienne « synagogue » (masggid) des Beta Israel, abandonnée lors de l’émigration de ses occupants en 1991 et devenue depuis un site touristique. L'agrandissement montre les Falachas à bord d'un avion de l'armée israélienne, mai 1991 (DR)On pense plutôt aujourd'hui qu'ils seraient les descendants d'un royaume juif éthiopien primitif situé dans la région de Gondar, avant l'arrivée du christianisme. Ce n'est qu'au XIXe siècle que des missionnaires protestants les redécouvre, poussant les autorités religieuses juives à reconnaître leur judaïté. Lorsque, dans les années 1980, leur situation en Éthiopie devient critique, c'est en vertu de la « Loi du retour » que le gouvernement israëlien lance l'Opération Moïse dont vont bénéficier 8 000 Falachas.

En 1991, la chute de Mengistu entraîne une autre évacuation, encore plus impressionnante : en 48 heures, ce ne sont pas moins de 14 300 personnes qui quittent l'Éthiopie. Elles seront rejointes par 6000 autres, en vertu de la réunification des familles, portant à près de 23 000 les juifs éthiopiens arrivés en Israël en 1991-1992.

Pour cette communauté, l'intégration ne fut pas toujours facile, tant le fossé culturel était important. Si certaines discriminations sont à déplorer, on constate aujourd'hui qu'une grande partie des 140 000 Juifs éthiopiens ont trouvé leur place dans leur nouveau pays, comme le montrent par exemple les 60 % de femmes de leur communauté qui y occupent un emploi.

Femmes éthiopiennes en prière pendant la semaine de Pessah, devant le Mur des Lamentation à Jérusalem, Spoutnik, 20 avril 2003. L'agrandissement montre les hommes falachas en prière.

Où va l'Éthiopie ?

Le « nouveau Lion africain » ! À lui seul, ce surnom symbolise toute la métamorphose qu'est en train de vivre l'Éthiopie. Ce pays qui avait laissé au monde des images de famine et de désespoir relève actuellement la tête et s’apprête à devenir une puissance régionale.

Fort de ses 100 millions d'habitants, il est même devenu en quelques années un champion de la croissance (9% par an) qui pourrait revendiquer le statut de pays émergent, malgré son 174e rang mondial en matière de pauvreté (rapport des Nations-Unies, 2016).

Soldat du FDRPE à Addis-Abeba, 1991, Getty Images. L'agrandissement montre le premier ministre éthiopien Meles Zenawi et son épouse en juillet 2007, à Accra, capitale du Ghana (DR)On doit en partie ce renouveau à Meles Zenawi, dirigeant du FDRPE, resté au pouvoir 21 ans (1991-2012), qui instaura une politique associant multipartisme et « centralisme démocratique », nationalisation des terres et une plus grande reconnaissance des différentes peuplades de la région. En prenant pour modèles les « tigres » asiatiques, les dirigeants à l’origine de ces compromis parviennent à mettre en œuvre une accélération notable du progrès économique.

Il est vrai que pour mener à bien ce programme de « capitalisme d'État » et se hisser au 3e rang mondial en termes d'investissement public, Meles Zenawi et son successeur Haile Mariam Dessalegn ont su trouver un allié de poids : la Chine. Ravi d'avoir noué cette amitié, le géant asiatique poursuit son rêve de Chinafrique en multipliant les financements : modernisation de la voie ferrée Addis-Abeba-Djibouti, création d'un tramway dans la capitale, construction du siège de l'Union africaine...

Rencontre entre le président chinois Xi Jinping et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed Ali, septembre 2018. L'agrandissement montre la mise en service de la ligne ferroviaire Addis-Abeba-Djibouti, 2018.Cette coopération économique et commerciale, qui n'est pas sans arrière-pensée stratégique vu la situation géographique de l'Éthiopie, s'appuie sur le pari de la stabilité du pays, plus calme depuis la guerre qui a suivi la sécession de l'Érythrée en 1993. Pour les dirigeants éthiopiens, il faut industrialiser le pays en mettant à profit la main-d’œuvre disponible, jeune, abondante et bon marché, essentiellement composée de femmes venues des campagnes.

Symbole de ce développement, la compagnie Ethiopan Airlines se présente comme le fleuron de l'aviation en Afrique, tandis que le grand barrage de la Renaissance, le plus grand du continent, est en construction sur le Nil bleu. Couvertes de tours et de voies rapides, la capitale aux 3 millions d'habitants est désormais méconnaissable. Mais cette marche forcée vers le progrès, qui laisse de côté une partie du pays, ne peut faire oublier sa fragilité liée à une corruption grandissante et aux risques d'affrontements intercommunautaires, comme en 2015.

Les 40 % de fidèles de l’Église orthodoxe éthiopienne doivent notamment faire face à la pression des musulmans vivant dans le Sud et l’Est, mais aussi des protestants, de plus en plus actifs. Même si l’Éthiopie ne manque pas d’atouts, les acteurs du « miracle » que connaît la vieille Abyssinie ont encore beaucoup à faire pour qu’elle quitte définitivement la liste des 20 pays les plus pauvres au monde.

Drapeau éthiopien, église Sélassié, Addis-Abeba. L'agrandissement montre une affiche représentant différents dirigeants éthiopiens, Addis-Abeba.  Photographies G. Grégor.

L'autre pays des Rastas

« The Black Moses » (« Le Moïse noir ») : c'est sous ce surnom qu'est aussi connu Marcus Garvey. Ce natif de Jamaïque se fait remarquer aux États-Unis dans les années 20 pour son combat en faveur des Noirs. Il prône notamment le retour vers l'Afrique des descendants d'esclaves, répétant à son public cette prédiction du révérend Webb : « Regardez vers l'Afrique, où un roi noir sera couronné, qui mènera le peuple noir à sa délivrance ».

Photographie de Marcus Garvey en 1926. L'agrandissement montre les rastafaris en  Éthiopie, 2017 (DR) Lorsque le 2 novembre 1930, le régent éthiopien ras (« tête, chef ») Tafari est couronné négus sous le nom de Haïlé Sélassié Ier, aucun doute n'est permis : l'Éthiopie est la nouvelle terre promise, et le roi est son Messie ! Et puisqu'il est descendant de Salomon, le peuple africain ne peut qu'être l'héritier des tribus d'Israël, un héritier mis à l'épreuve par l'esclavage et l'oppression raciale.

Un véritable culte pour la personne de l'empereur se met en place, notamment après sa visite dans l'île en 1966 : n'a-t-il pas prouvé son caractère sacré en faisant tomber la pluie tant attendue ? Pour remercier les Jamaïcains de leur soutien lors de son combat contre Mussolini, Sélassié offre à 400 d'entre eux quelques centaines d'hectares au sud d'Addis-Abeba, permettant la fondation d'une petite communauté.

Mais c'est surtout après l'indépendance de la Jamaïque que le mouvement rastafarien se développe avec l'adoption de pratiques et codes : la coiffure composées de dreadlocks (« mèches de cheveux horribles »), la consommation de cannabis, l'acceptation de la polygamie ou encore le régime végétarien, hérité de la communauté indienne. Au drapeau éthiopien sont empruntées les trois couleurs caractéristiques du mouvement : rouge, jaune et vert, couleurs rendues populaires par le chanteur de reggae rasta Bob Marley. Rejetant la Bible traditionnelle, apportée par les missionnaires Anglais, les rastafaris proposent leur propre interprétation des Livres saints et privilégient une relation personnelle avec Jah (« Dieu »).

Aujourd'hui on compterait un demi-million de rastas dans le monde et seulement quelque 400 en Éthiopie, de plus en plus isolés puisque la nationalité ne leur a jamais été accordée.

Sources bibliographiques

L'Arche éthiopienne. Art chrétien d'Éthiopie. Catalogue d'exposition au Pavillon des Arts, éd. Paris Musées, 2001.
Luigi Cantamessa, Éthiopie, Guides Olizane, 2014.
Georg Gerster, L'Art éthiopien, églises rupestres, éd. Zodiaque, 1968.
« L'Éthiopie, de la reine de Saba à Hailé Sélassié », L'Histoire (« Les Collections » n°74), janvier-mars 2017.


Publié ou mis à jour le : 2019-08-11 20:02:33

 
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