Montaigne (1533 - 1592)

La sagesse désabusée

Premier grand philosophe français, Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, est issu d'une famille de riches négociants bordelais qui a accédé à la noblesse en acquérant en 1477 le château et la seigneurie de Montaigne, dans le Périgord. Par sa mère, Antoinette de Louppes de Villeneuve, il descend d'un marrane, Anthony Lopes de Vyllanova, juif hispano-portugais converti et réfugié à Bordeaux.

Il est l'auteur d'un livre de réflexions dont le titre, empreint de modestie, Les Essais, deviendra générique. Sans doute lui-même aurait-il été le premier surpris par la fortune de son livre, qui continue un demi-millénaire plus tard, de bercer nos pensées...

André Larané

Une jeunesse heureuse

Aîné d'une famille de huit enfants, le futur écrivain naît le 28 février 1533 dans le château familial. 

Après avoir été mis en nourrice dans le village voisin de Papassus et confié à des gens du peuple afin qu'il ne se sentît jamais éloigné de « cette condition d'hommes qui a besoin de notre aide », il est éduqué avec une attention exceptionnelle par un père humaniste, « le meilleur des pères qui furent oncques ».

Chaque matin, il est réveillé au son de l'épinette « afin de ne pas lui abîmer sa tendre cervelle ». Son père et les gens de la maison ne lui parlent que latin et c'est à 7 ans seulement qu'il découvrira le français et pourra pratiquer le patois gascon de sa région.

Son éducation et son agilité d'esprit lui valent une scolarité brillante au collège de Guyenne, à Bordeaux, qui se conclut par des études de droit.

Là-dessus, Michel de Montaigne entre dans la vie active comme conseiller des aides à la cour des Comptes de Périgueux puis au Parlement de Bordeaux.

C'est là, dans le palais de l'Ombrière, qu'il rencontre en 1557 l'auteur d'un opuscule politique audacieux sur la démocratie et la liberté : le Discours de la servitude volontaire ou Contr'Un. Étienne de la Boétie, de trois ans plus âgé que Montaigne, a rédigé ce texte à 18 ans, en 1549.

Les épreuves à l'origine des Essais

L'amitié entre les deux jeunes hommes ne va dès lors cesser de croître (« parce que c’était lui, parce que c’était moi ») jusqu'à sa brutale interruption le 18 août  1563, avec la mort de La Boétie, emporté par la peste.

Montaigne se marie en 1565 avec la fille d'un collègue du Parlement, Françoise de la Chassaigne, à laquelle il restera uni dans la tendresse et la fidélité sans toutefois se consoler de la perte de son ami. Le couple aura six enfants dont un seul leur survivra, leur fille Éléonore. 

Un peu plus tard, en 1568, la mort de son père plonge une nouvelle fois Montaigne dans l'affliction mais lui vaut d'hériter d'une grosse fortune.

Il estime, à 37 ans, en 1571, être suffisamment avancé en âge pour préparer sa mort en philosophant comme savaient le faire les grands penseurs de l'Antiquité avec le but de « se reposer sur le sein des doctes Vierges dans la paix et la sérénité » ; la matière de sa réflexion étant sa propre vie. 

«Que sais-je ? » devient sa devise.

Son œuvre maîtresse, Les Essais, va naître de manière éclatante de ce projet. C'est en référence à elle que nous donnons depuis lors le nom d'« essai » à tout ouvrage de réflexion.

Homme d'action autant que sage

Montaigne va se consacrer pendant dix ans à l'écriture dans l'une des tours de son château (sa « librairie », riche d'un millier d'ouvrages) tandis que la France, autour de lui, gémit dans les guerres de religion.

Empreinte d'une immense érudition et d'une intelligence hors du commun, son oeuvre n'en reste pas moins accessible à tout un chacun, grâce en soit rendue à l'éducation reçue de son père, en latin comme en patois et en français, au milieu des lettrés comme des gens du peuple : « Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque » (Essais, I, 26).

Sur les poutres du plafond, Montaigne fait inscrire les maximes des auteurs antiques qui l'inspirent. On peut encore les voir telles qu'en son temps : « Je suis homme, rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (Térence)...

Mais il sera interdit au penseur de s'isoler autant qu'il l'aurait souhaité... Sa réputation de sagesse est telle, dans les hautes sphères de la société, que le roi Charles IX fait appel à lui comme gentilhomme ordinaire de la Chambre. Dès 1572, l'année de la Saint-Barthélemy, il doit rejoindre le duc de Montpensier, général de l'armée royale et lui sert d'intermédiaire auprès du Parlement.

Le sage dans la guerre civile

Homme de belle prestance, malgré sa petite taille, Montaigne inspire le respect aux gens de rencontre, y compris aux soudards et aux bandits.

Il n'empêche qu'il endure les guerres de religion avec la peur au ventre et s'en confie à son journal : « Je me suis couché mille fois chez moi, imaginant qu’on me trahirait et assommerait cette nuit-là : composant avec la fortune, que ce fût sans effroi et sans langueur : Et me suis écrié après mon patenôtre, Impius haec tam culta novalia miles habebit ? » [Ces terres que j’ai tant cultivées, c’est donc un soldat impie qui les aura ? Virgile, Églogues]

Retenons de lui cette triste formule hélas toujours vérifiée : « Les guerres civiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en échauguette [sentinelle] en sa propre maison » (Essais, III, 9, 970-1).

Les voyages, remède à la maladie et ouverture sur le monde

En 1574, Montaigne se retire dans son château pour se soigner car il souffre de la maladie de la pierre, une grave maladie des reins. Après la première édition des Essais, le 1er mars 1580, à Bordeaux, il entreprend un grand périple en Allemagne, Suisse et en Italie, dans l'espoir de soigner ses calculs rénaux par le biais d'eaux thermales.

À Rome, où il s'attarde pas moins de six mois, apprend l'italien et acquiert la nationalité romaine, il apprend le 7 septembre 1581 sa nomination à la mairie de Bordeaux, fonction qu'il va assumer avec sérieux durant deux mandats tout en peaufinant les nouvelles éditions des Essais où se révèle sa pensée, certes sceptique, mais empreinte de tolérance et d'ouverture (« Je suis du monde »). Lui-même, quoiqu'il en paraisse, demeure envers et contre tout fidèle à la foi catholique de son enfance : « Il n’est rien si aisé, si doux et si favorable que la loy divine : elle nous appelle à soy, ainsi fautiers et detestables comme nous sommes : elle nous tend les bras et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords et bourbeux que nous soyons et que nous ayons à estre à l’advenir » (Essais, I, 56).

La Guyenne, province dont la capitale est Bordeaux, se voit placée sous le gouvernement d'Henri III de Navarre, futur Henri IV. Celui-ci, bien que chef du clan protestant, fait de Montaigne, catholique sincère, l'un de ses conseillers. Le sage est désigné à plusieurs reprises comme négociateur entre le gouverneur et son cousin, le roi de France Henri III.

En 1584, la mort du jeune frère d'Henri III fait d'Henri de Navarre l'héritier légitime du roi de France. Les chefs catholiques ne supportant pas la perspective d'un roi protestant, voilà qu'éclate la « guerre des trois Henri », le troisième étant le duc Henri de Guise. À la Noël 1584, alors qu'il est traqué par les armées ennemies, Henri de Navarre s'héberge avec quelques hommes chez Montaigne. Il y reviendra dans de meilleures conditions en octobre 1587, après sa victoire de Coutras et la messe de Libourne en hommage aux défunts.

Montaigne ne se contente pas de dialoguer avec les chefs de guerre. Il noue aussi une relation d'amitié avec la très cultivée Diane d'Andoins, qui le reçoit dans son château d'Hagetmau et qu'il surnomme la « Grande Corisande ». Diane reste avant tout connue comme le premier grand amour d'Henri de Navarre, le « Vert-Galant ».

En préparant une nouvelle édition des Essais, il fait aussi la connaissance d'une jeune fille de la noblesse picarde, Marie Le Jars de Gournay, qui va l'assister dans son travail avec une immense affection et gèrera après sa mort la réédition de ses œuvres. Cette complicité intellectuelle n'empêche toutefois pas Montaigne de nourrir à l'égard des femmes et de leur « faible nature » des préjugés bien dans l'air de son époque. « Un duc de Bretagne [a dit] qu'une femme était assez savante quand, parmi les vêtements de son mari, elle savait distinguer une chemise d'un pourpoint », se plaît-il à rappeler.

De plus en plus affecté par sa maladie, Michel Eyquem de Montaigne doit bientôt demeurer cloîtré dans sa chambre, au-dessous de sa chère « librairie ». Chaque matin, il écoute la messe, dans la chapelle privée de l'étage inférieur, à travers un orifice dans le mur. 

Le 13 septembre 1592, sentant sa mort venir, il fait venir ses proches et s'éteint au moment de l'Élévation (quand le prêtre consacre le pain et le vin). Il a 60 ans et laisse le souvenir d'un honnête homme, d'un penseur tolérant et d'un virtuose de la langue française en un siècle où ces qualités étaient parcimonieusement distribuées. Avec Montaigne, l'intelligence a acquis un style...


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Cervantès
Publié ou mis à jour le : 2019-06-24 15:25:20

 
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