Constantinople face aux Ottomans

La deuxième mort de l’Empire romain

Si la chute de Constantinople le Mardi (le jour de Mars, dieu de la guerre…) 29 mai 1453 est bien connue, si ses épisodes militaires ont fait l’objet de nombreux travaux, on connaît moins les conditions qui ont conduit à l’effondrement de l’empire grec, successeur durant mille ans de l’empire romain, et on ignore davantage encore l’écho et les conséquences à long terme du drame de 1453.

Sylvain Gouguenheim

Panagiotis Zographos, Représentation du siège de Constantinople en 1453 par les Ottomans, XIXe siècle. Agrandissement : Stanis?aw Chlebowski, Entrée du sultan Mehmed II à Constantinople, XIXe siècle, Pologne, musée national de Cracovie.

Constantinople 1453. La Ville est tombée !

Sylvain Gouguenheim, Constantinople 1453. La ville est tombée !, Paris, Perrin, 2024.

Après la mort de Théodose Ier, en 395, deux entités souveraines voient le jour : l’empire romain d’Occident et celui d’Orient. Si le premier disparaît dès 476, le second va durer encore plus de mille ans, jusqu’au mardi 29 mai 1453, jour qui voit les troupes du sultan ottoman Mehmed II s’emparer de Constantinople. L'historien Sylvain Gouguenheim retrace avec minutie dans son livre les impressionnantes péripéties du siège de la « deuxième Rome » mais aussi les immenses efforts déployés par les Ottomans pour venir à bout du plus grand empire jamais créé.

La marche au désastre

- L’irrésistible poussée turque

C’est en effet à la bataille de Manzikert en 1071, que l’empire, qui occupait alors toute l’Anatolie connaît sa première grande défaite face aux Turcs. L’émir Alp Arslan s’empara de l’empereur Romain IV Diogène. Si on a relativisé les conséquences de cette bataille, toutefois elle ouvrit la porte à la montée en puissance turque en Anatolie.

Alp Arslan humiliant Romain IV, XVe siècle, Boccace, De Casibus, Paris, BnF. Agrandissement : Bataille de Myriokephalon, Gustave Doré, XIXe siècle.Peu à peu, profitant des faiblesses internes du monde grec, les différents émirats progressèrent en Anatolie au cours des XIIe-XIIIe siècles. La victoire de Myrioképhalon en 1176 leur assura le contrôle d’une large partie des territoires grecs d’Asie Mineure.

Ce grignotage, fruit à la fois de l’idéologie du djihad et des ambitions de populations encore nomades, prit une ampleur nouvelle au cours du XIVe siècle : en 1302 l’émir Othman, à l’origine des Ottomans, occupa le littoral oriental du Bosphore.

La place stratégique de Brousse (act. Bursa) tomba en 1326, Nicée en 1331, Nicomédie en 1337 et vers 1340 l’empire, que l’on dit « byzantin », ne détient plus en Anatolie que la ville de Philadelphie et quelques isolats. Il y eut pire : Andronic III en 1337 puis sa veuve, l’impératrice Anne en 1346, firent venir en Thrace des auxiliaires turcs afin de lutter contre les Serbes…

Carte de Constantinople conçue en 1422 par le cartographe florentin Cristoforo Buondelmonti, Paris, BnF. Il s'agit de la seule carte antérieure à la conquête turque de Constantinople en 1453.Dans les années 1360-1369 des groupes turcs s’emparent d’Andrinople, d’une grande partie de la Thrace. En 1373 Byzance s’humilia en acceptant de verser un tribut au sultan Mourad Ier.

Sous ce dernier puis sous Bayezid Ier (1389-1402), les Ottomans soumettent la Serbie (victoire du Champ des Merles le 15 juin 1389) et la Bulgarie, et ils auraient sans doute été plus loin sans les coups de boutoir du conquérant Tamerlan qui les força à lever le siège de Constantinople en 1402 après un blocus de huit années. Mais pendant ce temps les Grecs se déchiraient en de suicidaires guerres civiles (Jean VII s’opposant à Jean V et à Manuel II).

Après la chute de Bayezid en 1402, Constantinople bénéficia d’un répit de quelques années, puis l’asphyxie reprit. La Ville fut assiégée en 1411 et 1422 ; les Balkans, à l’exception de l’Albanie tombèrent sous la domination ottomane entre 1438 et 1149. En 1451 la venue au pouvoir de Mehmed II sonna le glas.

- La puissance de Mehmed II

La montée en puissance du sultanat ottoman est d’abord liée à l’affirmation d’un clan, celui d’Osman Ier, fondateur de la dynastie. A la fin du XIIIe siècle, il finit par l’emporter sur les autres principautés et émirats turcs, ce qui le place peu à peu au contact des Grecs.

Paul Véronèse, Sultan Osman Ier, XVIe siècle, Collection de peintures de l'État de Bavière. Agrandissement : Yahya Bustanzâde, Osman Ier, miniature du XVIIIe siècle.Cette dynastie tire sa force d’un formidable outil militaire qui repose sur des ressources économiques importantes obtenues grâce aux domaines tombés dans son escarcelle, aux impôts levés sur les populations soumises et aux tributs imposés aux États qui achètent ainsi, provisoirement, leur tranquillité.

La force des Turcs tient aussi à l’idéologie du djihad : Mehmed II, le vainqueur de Constantinople, mène une guerre sainte contre les chrétiens. Mais l’islam étant voué à devenir universel, il associe le djihad au rêve impérial d’Alexandre le Grand, dont il se fait lire les exploits. Il se voit comme un empereur et, après la chute de Constantinople, ne se contentera pas d’y effacer les traces du christianisme : il en fera sa capitale parce qu’il sait qu’elle est la deuxième Rome.

Le traité que son père, le sultan Murad II, imposa à l’empire en 1424 fut peut-être son véritable acte de décès. Il le privait de la Macédoine, d’une partie du littoral thessalien et de plusieurs forteresses des rives de la mer Noire. L’Empire grec se résumait désormais à sa capitale, à la Morée (une partie du Péloponnèse), à quelques forteresses et aux îles du nord de la mer Egée.

John Douglas Woodward, Le Bosphore et le fort de Rouméli Hisar, 1975. Agrandissement : Vue actuelle du fort de Rouméli Hisar (côté sud).

Fausto Zonaro, Entrée de Mehmed II à Constantinople, XIXe siècle.L’étau allait désormais se resserrer dramatiquement. Significativement, le fort de Rouméli Hisar, bâti en quelques mois par Mehmed II en avril-août 1452 sur la rive européenne du Bosphore portait le nom turc de « Bogaz Kesan », le coupe-gorge…

Mehmed II rassembla la plus grande armée du temps (sans doute aux alentours de 120 000 hommes), dotée de la meilleure artillerie à poudre, subdivisée en corps différents affectés chacun à des tâches bien précises et où les janissaires, enfants arrachés à des familles chrétiennes, convertis à l’islam et soumis à une discipline de fer, formaient une élite universellement redoutée.

Ses sujets masculins avaient en majorité l’expérience du combat ; l’art de la guerre né des siècles auparavant dans les steppes d’Asie centrale avait été porté à sa perfection et les capacités de mener un siège de forteresse s’étaient considérablement améliorées.

- Dans l’empire grec : le désastre de 1204 jamais surmonté

Le sac de Constantinople par les croisés latins en 1204 créa un choc immense et démembra l’empire en différents États. Ce n’est qu’en 1261 que Michel VIII Paléologue reprit la ville et refit, en partie, l’unité impériale que les Paléologues gouvernèrent jusqu’à la fin.

Reproduction d'une miniature byzantine trouvée dans le monastère de Peribleptos, à Mystras (Grèce), représentant l'empereur Michel VIII Paléologue (à droite) aux côtés de son fils (Constantin Paléologue) et de sa femme (Théodora Paléologue).Jusqu’en 1453, se superposèrent difficultés économiques et problèmes politiques, des luttes internes, à de véritables guerres civiles. Privés de ses domaines asiatiques l’aristocratie foncière grecque s’appauvrit, les impôts diminuèrent au fur et à mesure que les annexions, les tributs imposés ou les pillages turcs se développèrent et le monde rural s’enfonça dans la pauvreté et la précarité…

En Cappadoce les habitants se réfugiaient dans d’étonnantes villes souterraines qui remontaient à l’Antiquité. Appauvri, endetté, l’empire ne frappe plus de monnaie d’or que de manière sporadique et cesse même totalement d’en émettre après 1425. Constantinople à la veille du siège ne compte plus guère que 50 à 60 000 âmes et les zones inhabitées s’y sont multipliées. Les quartiers les plus prospères sont ceux peuplés par les marchands italiens. Seules les murailles (les plus imposantes d’Europe !) font encore bonne figure.

Des querelles internes, politiques et religieuses, engendrèrent deux guerres civiles (1321-1328 et 1341-1354) où les protagonistes n’hésitèrent pas à faire appel à des puissances extérieures, tant les Serbes de Stefan Dusan (1308-1355) qui s’emparent de l’Épire et de la Thessalie que les Ottomans dont la progression en Europe s’amplifia donc en partie avec l’aide des souverains grecs eux-mêmes.

José Moreno Carbonero, L'Entrée de Roger de Flor à Constantinople, 1888, Madrid, Palais du Sénat. Le mercenaire Roger de Flor à la tête des mercenaires de la Compagnie catalane.

Incapables de financer une armée, dépourvus d’une féodalité guerrière telle qu’elle existe en Occident, privés d’une marine de guerre que les empereurs ont négligée à partir du début du XIVe siècle, les Byzantins firent appel à des mercenaires. Ainsi, la célèbre Compagnie catalane reprit des territoires aux Turcs le long du littoral de l’Anatolie au début du XIVe siècle mais finit par se retourner contre les empereurs byzantins, ravagea le Nord de la Grèce avant de s’emparer pour près de 80 ans du duché d’Athènes.

En 1453 l’empereur n’a plus que quelques centaines d’hommes en armes à ses côtés et la ville comptait exactement 4473 défenseurs selon le dénombrement effectué par Georges Sphrantzès, un proche de Constantin XI (auxquels il faut ajouter environ 2 000 combattants non grecs). Des effectifs dérisoires face à l’immense rassemblement ottoman.

- Victime des Villes italiennes

Il fallait aussi compter avec les ambitions des républiques marchandes italiennes, Gênes et Venise, installées dans l’empire pour y faire des affaires et qui se désintéressaient de sa survie politique.

Palais génois et aperçu de la tour Galata, également connu sous le nom de Palais du Podestà (turc : Podesta Saray) à Galata, Istanbul. Agrandissement : Vue actuelle de la tour de Galata (Galata Kulesi en turc).A partir de l’extrême fin du XIIIe siècle Gênes occupe la ville de Galata en face de Constantinople sur l’autre rive de l’estuaire de la Corne d’Or, contrôle de nombreuses îles (Lemnos, Chios, Samothrace) et accapare les revenus douaniers de l’empire, gagnant ainsi sept ou huit fois plus d’argent que ce que procure à l’empereur une fiscalité défaillante.

Venise de son côté contrôle plusieurs ports du Péloponnèse, la Crète, l’Eubée, les Cyclades… et en 1302 elle humilie l’empire en faisant entrer ses vaisseaux dans la Corne d’Or et en incendiant des bâtiments proches du palais impérial. De plus, les cités italiennes font passer leurs intérêts financiers avant toute autre considération : cela les incite à entretenir les meilleures relations possibles avec le plus puissant des États de la région : le monde ottoman…

- L’indifférence des Latins face à la menace turque et l’impossible Union des Églises

Comment expliquer l’indifférence du monde latin face aux demandes de secours des empereurs grecs ?

La papauté, qui voulait obtenir la soumission des orthodoxes, conditionnait son soutien à l’Union des Églises. Celle-ci devait régler les différents entre catholiques et orthodoxes qui avaient éclaté au milieu du IXe siècle sous le règne du Patriarche Photios. Au-delà des querelles théologiques (question du « Filioque ») ou rituelles (emploi du pain azyme), le vrai problème était celui de la direction de l’Église universelle.

Justus van Gent, Cardinal Bessarion, vers 1476, Paris, musée du Louvre.La Papauté, depuis la Réforme grégorienne, prétendait à un magistère supérieur, tandis que le monde orthodoxe souhaitait revenir à un gouvernement collégial où le Patriarche de Constantinople serait à égalité avec celui de Rome. Le conflit était donc d’une certaine manière très « politique ».

Si certains empereurs acceptèrent l’Union des Églises aux conditions imposées par la papauté, comme Jean V en 1369 puis Jean VIII en 1439, les patriarches de Constantinople et le peuple la refusaient. Devant l’imminence de l’assaut ottoman, elle fut finalement proclamée à Constantinople en 1452, mais resta sans conséquences quant au soutien de la papauté. Et la célèbre conversion du moine Bessarion, promu cardinal en 1439 !, ne fut qu’un élément isolé. Il reste que le long refus de l’Union des Églises exprimé par le patriarcat grec équivalait à un suicide militaire.

Les puissances européennes de leur côté se montrèrent indifférentes ou incapables d’aider l’empire grec, les royaumes de France et d’Angleterre étant englués dans la guerre de Cent Ans. Les deux croisades tentées contre les Turcs s’étaient soldées par un désastre, avec les défaites de Nicopolis en 1396 (où le fils du duc de Bourgogne gagna son surnom de « Jean sans Peur ») et de Varna en 1444 (alors que le sultan Mourad II venait d’assiéger Belgrade quatre ans auparavant), dans l’actuelle Bulgarie.

D’une façon générale, le monde latin méprisait volontiers depuis l’époque de la Première Croisade les Grecs, qu’il considère comme schismatiques, efféminés ou indignes de confiance. Du côté grec, la relation que fit Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis Ier, de l’arrivée des croisés à la fin du XIe siècle, illustre à merveille le mépris des Grecs pour des Latins considérés également comme des schismatiques, des soudards incultes et dont la parole n’a pas de valeur.

Benozzo Gozzoli, La procession du jeune roi, Giorgio Gemisto Pletone, XVe siècle, Chapelle des Mages du Palais Médicis Riccardi à Florence. Agrandissement : Gémiste Pléthon (détail), l'un des personnages à gauche.

Les Grecs se sentent héritiers de la culture antique, qu’ils ont préservée dans leurs bibliothèques ; à la cour d’Alexis Comnène les lettrés se livrent à des commentaires des livres les plus ardus d’Aristote et la cour des Paléologues aux XIVe et XVe siècles rayonne culturellement, comme en témoigne la riche personnalité, entre autres, de Gémiste Pléthon à Mistra.

Le sentiment de n’avoir rien de commun avec les Latins domine donc chez ceux qui se considèrent comme les véritables héritiers de l’Empire romain millénaire. Tout cela explique qu’il n’y ait pas eu de réelle solidarité chrétienne face au danger islamo-turc.

Après la chute : la peur et l’impuissance des européens

- La chute de la Ville frappe de stupeur le monde latin

Chrétiens et musulmans partagent en effet une conception de l’histoire universelle, où les événements qui surviennent font l’objet de prophéties.

A la lumière des textes apocalyptiques, la chute de Constantinople inaugurait donc les derniers temps. Les chrétiens y lurent la sanction divine pour leurs péchés, s’accusèrent parfois de trahison (les Génois, à tort, furent au premier rang des accusés), tandis que les musulmans y voyaient la réalisation de prophéties attribuées à Muhammad, ou contenues dans des versets coraniques.

Jean Le Tavernier, Chute de Constantinople d'après les Voyages d'Outremer de Bertrandon de la Broquière, XVe siècle, Paris, BnF, Gallica.La Ville, « cicatrice sur le visage de l’islam » selon des textes ottomans, devait inévitablement tomber aux mains du sultan. L’affrontement était bien, en partie, une guerre de religions. Mehmed II le premier se présentait comme celui qui mènerait à son terme l’ultime djihad et intègrerait dans le giron du dar al-islam le dar al-harb, « la maison de la guerre » dominée par les chrétiens.

Une vague d’écrits de lamentations, en grec, en latin, en italien, en allemand, parcourut les cours européennes. On rappelait la chute de Troie, celle de Carthage ou de Jérusalem prise par Nabuchodonosor ; mais aucun de ces drames n’avait porté en lui autant d’horreurs que celui du 29 mai 1453.

On lut même dans de nombreux écrits, tant l’hostilité envers les Orthodoxes était forte, que la victoire de Mehmed II était la revanche des Troyens, qu’Homère avait su rendre si sympathiques, sur les Grecs ! Les textes grecs rivalisaient quant à eux avec ceux de l’Antiquité pour exprimer ce qui était la plus grande tragédie que le monde ait connue.

- D’immenses conséquences géopolitiques

L’Empire ottoman avait désormais comme capitale, non plus Andrinople, mais la « seconde Rome ». Dans la foulée, le Péloponnèse tomba quelques années plus tard en 1460 et Trébizonde fut conquise l’année suivante. Le monde turc avait pris la relève de l’empire romain et assumait désormais un rôle universel.

Palais de Topkap?, Première Cour, 1584, manuscrit du Hünername. Agrandissement : Vue extérieure actuelle du Palais de Topkap?. Mehmed II eut l’intelligence de repeupler la Ville (dont toute la population en 1453 avait été déportée en esclavage), de l’embellir et d’en faire une nouvelle ville, « Istanbul ». Il l’islamisa également, faisant détruire des églises telle celle des Saints Apôtres qui abritait les tombeaux des empereurs, et remplacée par la mosquée « Fatih » (« le Conquérant ») ou faisant entourer Sainte-Sophie, devenue mosquée, de hauts minarets. Il se fit enfin construire le splendide palais de Topkapi.

Côté latin, la déploration le céda vite à la peur des Turcs. Mehmed II ne faisait pas mystère de son ambition de prendre pied en Italie et de s’emparer de Rome. En 1480 ses troupes débarquent à Otrante qu’elles pillent avant d’être refoulées par le duc de Ferrare. Mais, jusqu’à leur échec devant Vienne en 1683, les Turcs apparaîtront comme des conquérants invincibles.

Cette prise de conscience fut très vive chez le pape Pie II qui écrivit un « De l’Europe » où il définit celle-ci comme l’ensemble des terres chrétiennes placées sous la menace ottomane. Il prépara dès son accès au trône de Saint-Pierre en 1458 une croisade qui traîna en longueur puis avorta avec sa mort en 1464.

De même les vœux prononcés à la Cour de Bourgogne du puissant Philippe le Bon, lors du « banquet du Faisan » en février 1454 où une centaine de nobles s’engagèrent à prendre les armes pour reconquérir la cité perdue demeurèrent sans suite. Et puis, les intérêts économiques prirent vite le pas : Vénitiens, Génois, Florentins, Catalans cherchèrent à s’attirer les bonnes grâces du sultan afin de profiter du fructueux commerce venu d’Asie et qui aboutissait en Mer Noire ou dans la mer Égée.

La chute de Constantinople a par ailleurs accentué le déplacement des ambitions européennes vers l’ouest, où la chrétienté cherche désormais à s’étendre. Après l’échec de la croisade, on imagine moins des campagnes militaires contre les Turcs que la préparation d’une défense. Pour autant, il n’y a pas d’union sacrée contre eux avant la bataille de Lépante en 1571, les Etats-nations privilégiant leur propre intérêt.

- Les Grecs sous domination turque

Le souvenir de la gloire de Constantinople et de son empire se perpétua dans les populations grecques soumises pendant quatre siècles et demi à la domination ottomane. Au sein du système du « millet », qui leur permet de conserver leur religion, même s’ils sont, selon la loi islamique, des dhimmis, donc des « protégés » soumis à un impôt supplémentaire spécial et à certaines discriminations.

C’est donc autour de l’Église orthodoxe que se perpétua leur identité. Certains Grecs toutefois profitèrent de la domination turque : ainsi les riches marchands du quartier du Phanar à Constantinople ; à l’inverse d’autres, les « klephtes » versèrent dans un brigandage endémique, mêlant combat nationaliste et rapines.

Avec la guerre d’indépendance de 1821, la question de Constantinople se posa avec plus d’acuité, mais elle dépendait de la Grèce que l’on voulait recréer : celle des frontières de la Grèce antique ou de Byzance ? Elles représentaient en effet des modèles concurrents.

La Grèce antique était païenne, mais Léonidas s’était comporté en héros contre les Perses à la bataille des Thermopyles, Thémistocle avait vaincu à Salamine la flotte innombrable de Xerxès alors que Byzance, certes impériale et chrétienne, avait connu une longue décadence avant d’être terrassée par l’envahisseur.

Wilhelm von Kaulbach, La Bataille de Salamine, 1868, Maximilianeum (Munich).

- De la « Grande idée » à la « Grande Catastrophe »

Les aspirations nationalistes qui se répandirent en Europe dans le sillage de la Révolution française, touchèrent évidemment les Grecs. Velestinlis Righas, qui finit ses jours dans une prison turque à Belgrade en 1798, en fut le héraut. La Grèce libre dont il rêvait englobait la Grèce antique, l’empire byzantin à son apogée (mais sans l’Italie du sud) et les Balkans.

En 1844 naquit dans des milieux politiques et lettrés la « Grande Idée », qui visait à rassembler dans un État-nation tous les territoires jadis peuplés par des Grecs et à lui donner Constantinople pour capitale. Des révoltes réprimées dans le sang émaillèrent le XIXe siècle (notamment en Crète).

On connaît la suite : après l’effondrement de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale, Constantinople fut occupée en novembre 1918 par les troupes alliées avec la participation de contingents grecs. Le traité de Sèvres de 1920 ne fut pas accepté par Mustafa Kemal soucieux de rétablir la puissance turque et après la guerre de 1921-1922 où les Grecs furent défaits en Anatolie par les troupes de Mustafa Kémal.

Une nouvelle Turquie vit le jour et la Grande Idée se termina en « Grande Catastrophe ». La ville de Smyrne fut ravagée en septembre 1922. Massacrés, chassés d’Asie Mineure où ils étaient présents depuis trois millénaires, un million de Grecs prirent la route de l’exil, croisant en sens inverse environ 300 000 Turcs chassés de Thrace. Les Grecs eurent le sentiment de vivre une seconde chute de Constantinople dont le souvenir fut entretenu tout au long du XXe siècle.

En 1994 le gouvernement grec adopta officiellement la date du 19 mai pour commémorer le « génocide du Pont » perpétré contre les populations hellénophones de la région de la Mer Noire. Depuis un siècle les tensions diplomatiques ressurgissent périodiquement entre la Grèce et la Turquie, alternant avec des phases de rapprochements.

Mais les Grecs rêvent encore de retrouver un jour Constantinople, dont le nom orne toujours les panneaux de signalisation des vols dans les aéroports, tandis que la Turquie d’Erdogan ne fait pas mystère de ses ambitions sur la partie de la Thrace située de l’autre côté de la frontière et peuplée de musulmans (turcs, slaves pomaks) qu’elle considère comme Turcs.

Bibliographie

Joëlle Dalègre, Grecs et Ottomans. 1453-1923, Paris, L’Harmattan, 2002,
Raul Estangüi-Gomez, Byzance face aux Ottomans, Paris, Éditions de la Sorbonne, Byzantina Sorbonensia, 28, 2014.

Publié ou mis à jour le : 2025-01-21 20:46:57
DéVé (23-01-2025 21:08:20)

Article très bien écrit, documenté, éclairant sur le désastre de 1453.
Un livre passionnant de Mika Waltari sur la période précédant le désastre : "Jean le Pérégrin".

Jihème (22-01-2025 23:34:13)

L'inconscience des Byzantins autant que des Latins face à la progression de l'invasion ottomane n'a d'égal que l'actuelle inconscience de l'Europe (voire de la papauté catholique) face à l'immigra... Lire la suite

JM KAES (22-01-2025 16:19:09)

Excellent article, qui donne envie d’en savoir plus sur cette partie de l’Histoire européenne et turque. Certes l’Histoire n’est pas un éternel recommencement, mais les événements relatés... Lire la suite

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