L’étude de la Préhistoire est parmi les disciplines scientifiques les plus récentes. Si pendant des millénaires, notre curiosité s’est portée sur la diversité de la nature, la position des planètes ou les mathématiques, notre propre Histoire sur le temps long n’est en effet étudiée que depuis à peine plus d’un siècle.
Ô surprise ! Dans ce domaine a priori si éloigné de nous, les découvertes n'ont jamais été aussi nombreuses, portées par les progès des techniques d'investigation.
Intéressons-nous ici à deux d'entre elles dont nous célébrons à l'automne 2024 les 50e et 30e anniversaires : Lucy (30 novembre 1974) et la grotte Chauvet (18 décembre 1994). Elles constituent des avancées majeures dans la connaissance de notre lointain passé.
Lucy : 3,2 millions d’années et tout juste quinquagénaire
Notre grand-tante Lucy fête ses 50 ans, même si en réalité elle est nettement plus âgée, 3,2 millions d’années ! Son petit nom viendrait du titre de la chanson des Beatles, Lucy in the Sky with Diamonds.
Son appellation scientifique, Australopithecus afarensis, fait référence à l’Afar, région du nord-est de l’Éthiopie où elle a été trouvée.
Cette appellation lui fut donnée en 1978 par Donald Johanson, Tim White et Yves Coppens à la suite de la découverte à Hadar du squelette de Lucy le 30 novembre 1974.
Des milliers de fossiles de cette espèce sont connus sur la période allant de 4,1 à 3 millions d’années entre la région de l’Afar, l’Éthiopie, Laetoli en Tanzanie, et le Kenya.
Lucy doit sa célébrité au fait que c’était le premier individu assez complet découvert pour des périodes anciennes. Elle comprend 40 % du squelette, cinquante-deux ossements dont des fragments de crâne et la mandibule, ainsi que des parties du bassin et du fémur ou des bras.
Mais surtout, ce squelette a permis de discuter pour la première fois du mode de locomotion des Australopithèques, de leurs proportions corporelles, de leur dimorphisme sexuel et même des modalités de l’accouchement. Elle est toujours abondamment étudiée par des chercheurs à travers la planète, dont de nombreux collègues du Muséum.
Enfin, sa renommée doit beaucoup aussi à celui qui l’a fait connaître dans l’Hexagone, un de ses pères, Yves Coppens.
Quelques petites choses que vous pensez savoir sur Lucy peuvent être clarifiées grâce à toutes les nouvelles données acquises au cours des 50 dernières années. Vous avez par exemple peut-être vu cette Australopithèque reconstituée, vous avez aussi sûrement déjà entendu qu’elle mesurait 1,10 mètre, qu’elle était toute petite. Mais ce n’est pas vrai pour tous ses contemporains.
Parmi la quinzaine d’individus pour lesquels la stature peut être estimée, Lucy est la seconde plus petite. Deux individus en particulier sont bien plus grands.
Le premier est connu par une piste d’empreintes de pas à Laetoli, en Tanzanie, découverte en 2014 : elle a été faite par de grands pieds, l’équivalent d’une pointure 42 selon les normes actuelles, pour une taille de corps estimée de 1,65 m.
Nous disposons également d’une preuve plus directe avec le squelette KSD-VP-1/1. Aussi complet que Lucy, est celui d’un mâle Australopithecus qui vivait il y a 3,58 millions d’années. Son surnom est Kadanuumuu, pour « Grand homme » en langue afar car sa stature est estimée à 1,60 m. Cela nous éloigne du petit humain haut d’un mètre souvent représenté, un Australopithèque de 1,60 m est en effet bien plus impressionnant ! La moyenne était autour de 1,30 m et leur taille était donc variable.
Qui dit Lucy évoque souvent aussi « East Side Story ». Cette jolie histoire fut élaborée et publiée en 1974 par Adriaan Kortlandt, un éthologue hollandais. Elle fut ensuite et surtout pour nous popularisée par Yves Coppens, le paléontologue préféré des Français. Elle donnait une explication simple et élégante à l’apparition des premiers humains.
Si les Australopithèques n’avaient été retrouvés qu’à l’est du Rift, une faille géologique orientée sud-nord qui aurait agi comme une barrière entre deux zones biogéographiques, c’est parce qu’ils n’auraient été que là. Le climat et l’environnement étant différents des deux côtés du Rift, cela justifiait d’un côté (côté savane) l’évolution des humains et de l’autre (côté forêt) celle des ancêtres des gorilles et des chimpanzés. Et si les premiers humains s’étaient redressés, c’était pour pallier l’absence des arbres et voir par-dessus la savane. Ces hypothèses paraissaient validées par l’abondance des fossiles et nos connaissances sur le climat d’il y a quelques millions d’années.
Si de nombreux sites archéologiques ont été trouvés à l’est du Rift, il y a de bonnes raisons à cela : les humains de différentes espèces y ont vécu pendant des millions d’années et les scientifiques contemporains y ont beaucoup cherché… et donc beaucoup trouvé. Enfin, les conditions de conservation et de recherche des fossiles y sont exceptionnellement bonnes. Les couches sont nombreuses, épaisses, largement exposées et facilement accessibles. Plein de bonnes raisons, et pourtant cette théorie, qui nous a été à tous enseignée, a été définitivement invalidée !...
Comme les recherches des paléoanthropologues étaient relativement rares à l’ouest du Rift, l’absence du moindre petit fragment d’os n’était pas une démonstration que pas un humain n’y avait mis les pieds.
Tout a changé en 1995 quand, au Tchad, l’équipe de Michel Brunet a découvert Abel, Australopithecus bahrelghazali, un fragment de mandibule d’Australopithèque. Ce spécimen attestait la présence d’humains en Afrique centrale puisque le Tchad se situe à 2500 km à l’ouest de la vallée du rift.
En 2001, une nouvelle trouvaille par la même équipe, alliant chercheurs tchadiens et de l’université de Poitiers et dans la même région, porta le coup de grâce à la théorie. Il s’agit de Toumaï (Sahelanthropus tchadensis), vieux de 7 millions d’années.
Sa présence en Afrique centrale chamboulait le scénario établi. À cause de lui, nous savons maintenant que nous avons plusieurs autres millions d’années et de nombreuses contrées à explorer à la recherche de l’origine de l’humanité.
Autre observation notable concernant Lucy, d’abord considérée comme notre glorieuse ancêtre, en quelque sorte notre grand-mère à tous.
Cette vision est à relier au fait que dans les années 70 seule une poignée de fossiles était connue et que, globalement, la perception de l’évolution humaine était celle-ci : les Australopithèques se transforment en Homo habilis, qui devient Homo erectus, qui finalement donne naissance à Homo sapiens. Une trajectoire linéaire et facile à saisir. Il y avait alors si peu de jalons que cela se figurait en un dessin, montrant un singe se redressant petit à petit, « s’humanisant » pour arriver à nous. Cette image est classique et nous évoque tous quelque chose. Pourtant, elle est doublement fausse. Elle laisse supposer une continuité et une progression dans le temps. Mais il n’y a ni succession des espèces les unes après les autres, ni de gradualité dans l’évolution.
Pour mieux conceptualiser la grande histoire de l’humanité sur la base de toutes les informations dont nous disposons aujourd’hui, je vous propose d’utiliser le terme de « buisson ». En effet, c’est à cela que ressemblent les relations entre espèces.
Toumaï, plus ancien humain dans le sens ou il a une adaptation anatomique à la bipédie, est une des premières branches de notre arbre. Suivent les Ardipithèques ou Orrorin.
Lucy et l’ensemble des Australopithèques se positionnent naturellement dans le buisson parmi les espèces qui nous précèdent. Mais elle ne peut pas être notre ancêtre direct. Il est ici question d’évolution, concernant de nombreuses espèces, pas d’un arbre généalogique familial, ce n’est pas la même chose.
Notre dernier et plus proche groupe apparenté serait celui des Néandertaliens, à moins que ce ne soient les étranges fossiles asiatiques découverts ces dernières années qui font en ce moment beaucoup discuter les paléoanthropologues.
Chauvet : des peintures deux fois plus anciennes que Lascaux !
Le second anniversaire marquant du moment célèbre la découverte de la grotte Chauvet, il y a trente ans, le 18 décembre 1994.
C’est à Vallon Pont d’Arc, en Ardèche, que les spéléologues Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire ont découvert un nouveau trésor de l’art pariétal. Il leur a fallu pour cela crapahuter et se dégager un passage dans un réseau karstique. Le porche d’origine, entrée naturelle de la grotte, s’était effondré il y a plus de 21 000 ans. Cet accident a scellé le lieu, protégeant de tout visiteur les trésors qu’il contenait pendant des millénaires avant cette découverte fortuite.
Il s’agit d’un ensemble d’œuvres préhistoriques exceptionnel. Il est daté d’il y a 36 000 ans, soit 18 000 ans de plus que les parois ornées de la grotte de Lascaux en Dordogne. Il a été dès lors considéré comme le plus ancien témoignage artistique…
Ce n’est plus le cas. En 2014, une empreinte de main datée à 39 000 ans a été découverte à côté d’une peinture de babiroussa, une sorte de cochon qui a quelques milliers d’années de moins, dans un site situé bien loin de l’Ardèche, dans la grotte de Timpuseng, sur l'île de Sulawesi (Indonésie).
En Europe, dans le nord de l’Espagne, une autre forme de main et des taches colorées dépasseraient les 50 000 ans et auraient été laissées là par des Néandertaliens. Quelques objets étranges encore plus anciens laissent les spécialistes débattre sur les origines de l’art, et ce que nous rangeons dans cette catégorie.
Si Chauvet n’en est pas la première démonstration, elle demeure exceptionnelle. L’état de conservation des représentations pariétales est unique. Des empreintes de pas, des outils, des traces de foyers sont quelques traces laissées par les artistes préhistoriques. La plus ancienne est celle des représentations de rhinocéros, d’auroch et mégacéros ou de bison… sans oublier les lions et ours, plus de 500 représentations d’animaux, parfois en mouvement ou avec une perspective !
Ils ont livré des représentations qui sont peut-être les plus belles connues, un avis tout à fait subjectif. Vous pouvez vous faire votre opinion en explorant le fac-similé ouvert au public. Il mérite le voyage et vous projettera dans le temps, vers le quotidien de nos prédécesseurs multimillénaires.



Paléoanthropologue au CNRS et au Muséum national d'Histoire naturelle, j'étudie l'évolution des humains préhistoriques. Je m'intéresse en particulier aux caractéristiques internes des fossiles, grâce aux méthodes d'imagerie. Mon projet actuel concerne l'évolution du cerveau humain. Au-delà de mes recherches, j'aime contribuer à la diffusion des connaissances scientifiques par des biais très variés, y compris à travers différents livres : Brève Histoire des origines de l'humanité (Tallandier), 33 idées reçues sur la Préhistoire (Belin), etc. 











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Voir les 6 commentaires sur cet article
Matt (03-09-2025 11:51:33)
C'était un singe tout simplement.
Ptite blonde (01-09-2006 13:50:56)
Très bien construit, j'ai pu faire un excellent exposé. Merci :)
Plutarque (31-08-2006 11:18:14)
Que dire? Rien sinon que l'on est en droit de prendre cette présentation, parfaitement claire, la transmettre à nos enfants dans sa totalité et sa simplicité. L'éducation nationale devrait s'ins... Lire la suite