14 septembre 2025. Dans un texte prémonitoire, le 19 janvier 2022, Herodote.net a pu montrer qu’après sa probable réélection à la présidence en avril 2022, Emmanuel Macron serait mis en minorité au Parlement le mois suivant, avec le risque d’entraîner le pays dans une crise similaire à celle qui a conduit en… 1877 à la démission du président Mac-Mahon ! De fait, la relation de confiance entre le Président et les citoyens s’est brisée en mars 2023 sur l'affrontement autour des retraites. En dissolvant l'Assemblée nationale en juin 2024, Emmanuel Macron s’est lui-même piégé et beaucoup, y compris parmi ses alliés et ses électeurs, considèrent aujourd’hui sa démission comme indispensable pour sortir la France de l’abîme. Est-ce si sûr ?...
Le 8 septembre 2025, comme prévu, le Premier ministre François Bayrou a démissionné après que les députés lui ont refusé la confiance (364 voix contre, 194 pour). Le président Emmanuel Macron a demandé aussitôt à Sébastien Lecornu de former un nouveau gouvernement. C'est le 29e gouvernement de la Ve République, le 7e de la présidence Macron et le 4e depuis la dissolution fatale du 9 juin 2024, il y a à peine plus d’un an.
Le nouveau locataire de Matignon a 39 ans et se signale par un parcours politique fulgurant qui l’a conduit de la mairie de Vernon (Eure) à la présidence du conseil départemental et au ministère des Armées (note). Toutefois, si talentueux qu’il soit, sa marge de manœuvre demeure très limitée avec l’obligation de boucler à la va-vite un budget en lourd déficit, sans programme ni majorité.
C’est la conséquence d’une part d’une élection présidentielle sans débat en avril 2022, d’autre part de la dissolution hasardeuse de juin 2024. Cette dissolution a conduit à une Assemblée ingérable avec, d'une part, un « bloc central » comme la France en a connu sous la IVe République sous le nom de « 3ème force », des socialistes aux Républicains (299 députés au total) ; d'autre part, deux partis aux ailes, LFI (La France Insoumise, extrême-gauche, 126 députés avec ses alliés occasionnels), RN (Rassemblement national, extrême-droite, 141 députés avec ses alliés).
Ces deux extrêmes sont ostracisés du fait de leur hostilité supposée ou avouée à des groupes spécifiques (juifs, musulmans, etc.), à l’ouverture des frontières, aux traités européens ou encore à l’alliance atlantique (infographie Le Monde).
Crise politique ou crise de régime ?
Le parallèle avec la « Crise du Seize-Mai » qui a conduit à la démission du président Mac-Mahon trouve ici ses limites. Deuxième président de la IIIe République, Patrice de Mac-Mahon fut élu en 1873 par une Chambre des députés très majoritairement royaliste avec mission de préparer le retour à la monarchie ! Mais la Restauration traîna en longueur et les Français s’accoutumèrent à la République de sorte qu’aux élections législatives suivantes, en février 1876, les républicains remportèrent la majorité.
Le Président, monarchiste de cœur, s’obstina à gouverner avec des hommes de son camp et il s’ensuivit un bras de fer avec la Chambre des députés qui se dénoua le 30 janvier 1879 par la démission de Mac-Mahon. Georges Clemenceau loua son attitude : « Ainsi fut sauvé le pays d'une nouvelle guerre civile », écrit-il.
Cette crise transforma la IIIe République en un régime strictement parlementaire. La prééminence politique passa de l’exécutif (le Président) au législatif : c’est la Chambre des députés qui choisit dès lors parmi les siens le chef du gouvernement.
Due à l'entêtement d’un homme, la crise est demeurée strictement politique et n’a affecté que les instances parisiennes, sans incidence sur l’économie et la société. C’est ce qui fait sa différence avec la crise actuelle.
Par son projet politique européiste, libre-échangiste et atlantiste, Emmanuel Macron (centre) s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs François Hollande (gauche) et Nicolas Sarkozy (droite), lesquels n’avaient pas craint de poser ensemble en couverture de Paris-Match le 17 mars 2005 pour afficher leur commun soutien au traité constitutionnel européen qu’allaient rejeter les citoyens français deux mois plus tard à une écrasante majorité (55%), au terme d’un débat démocratique d’une rare intensité.
Tout est dit ici, dans la fracture entre le « bloc central » (aussi appelé « cercle de la raison » par l’essayiste Alain Minc !), qui représente un peu plus d'un Français sur trois, et les extrêmes, qui représentent chacun un quart à un tiers des citoyens, voire davantage.
Sous les mandats de Sarkozy et Hollande ainsi que sous le premier mandat de Macron, cette fracture n’a pas empêché les gouvernements de fonctionner car, ainsi que je l’ai écrit en janvier 2022, les élections législatives organisées dans la foulée des présidentielles avaient conduit les Français à offrir au nouvel élu l’occasion de faire ses preuves avec une majorité parlementaire à sa main.
Il en fut autrement en 2022. Beaucoup d’électeurs votèrent pour le président sortant dans le seul but de faire barrage à la candidate du RN mais aux législatives qui suivirent, ils exprimèrent leur désaccord sur son bilan et le privèrent de majorité parlementaire.
Le départ du Président pourrait-il sortir le pays de la crise ?
Face au risque de blocage institutionnel, Jean-Luc Mélenchon (LFI) mais aussi des personnalités de la droite républicaine (Valérie Pécresse, Jean-François Copé, David Lisnard) ont demandé au chef de l'État de démissionner sans attendre le terme de son mandat, en avril 2027, dans vingt mois (le président Mac-Mahon avait lui-même démissionné dix-sept mois avant le terme de son mandat). De son côté, Marine Le Pen, leader du RN, préfèrerait une dissolution de l'Assemblée, elle-même n'étant pas encore en situation de se présenter à des élections présidentielles en raison d'un interdit judiciaire.
Le 29 août, à l’issue d’un conseil des ministres franco-allemand, à Toulon, Emmanuel Macron a répondu aux journalistes qui évoquaient une possible démission : « pour ce qui me concerne, je crois dans la démocratie. La démocratie consiste à ce que des gens votent pour un mandat donné. Le mandat qui m'a été confié par les Français, et par personne d'autre, est un mandat qui sera exercé jusqu'à son terme, conformément à l'engagement que j'ai pris à l'égard des Français. »
Reste que la Constitution de la Ve République accorde de grands pouvoirs au Président mais, en contrepartie, suppose sa responsabilité devant les Français qui l’ont élu, surtout à la suite d’une demande d’arbitrage de sa part. Le général de Gaulle ne s'est pas lui-même fait prier pour quitter le pouvoir lorsque les Français lui ont retiré leur confiance en votant non au référendum qu'il avait organisé en avril 1969. Sa succession put être assurée sans souci avec l'élection de Georges Pompidou, qui avait pendant six ans été son Premier ministre et son dauphin.
En 1986, par contre, le président François Mitterrand n'a pas jugé bon de démissionner quand les Français donnèrent la majorité à l'opposition et il accepta un gouvernement de cohabitation avec Jacques Chirac. Il est vrai qu'à l'époque, la vie politique était clairement structurée avec une droite et une gauche solides et accoutumées à gouverner.
En 1997, Jacques Chirac, devenu président, dissout l'Assemblée au sein de laquelle il disposait d'une majorité hégémonique (484 sièges sur 577) mais composite. Mauvais calcul : le voilà à son tour en minorité et obligé de cohabiter pendant cinq ans avec un Premier ministre socialiste, Lionel Jospin. Ce fut une période dont au demeurant les Français n'eurent pas à se plaindre (1998 : la France remporte la Coupe du Monde !). Mais elle se termina sur un séisme avec aux présidentielles suivantes, l'arrivée au second tour de Jean-Marie Le Pen, chef du Front National (extrême-droite).
En 2005 enfin, après le Non au référendum sur le traité constitutionnel européen, le président Chirac n'envisagea pas un instant de démissionner. Il n'envisagea pas non plus de dissoudre l'Assemblée nationale qui avait approuvé à une écrasante majorité le projet de Constitution européenne et s'était trouvée de la sorte en complète opposition avec les électeurs. De ce moment date la tripartition du corps électoral avec les partisans du traité au centre et les opposants à droite et à gauche.
Cette tripartition perdure aujourd'hui et l'on voit mal comment des élections présidentielles ou législatives anticipées pourraient y remédier. Le plus probable, aux dires des observateurs et des sondeurs, serait dans tous les cas l'arrivée en tête du Rassemblement national conduit par Jordan Bardella et Marine Le Pen. Dans l'une ou l'autre de ces hypothèses, ce parti aura sans doute besoin de nouer des alliances pour gouverner avec pragmatisme, comme en Italie Georgia Meloni, ou de façon plus brutale.
Mais à défaut d'élections anticipées, le pays pourra-t-il patienter sans trop de dommage pendant vingt mois encore, jusqu'en avril 2027 ? L'Histoire demeure heureusement imprévisible et je me garderai de conclure (note).















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Christian (22-10-2025 18:19:42)
Au vu des événements de ces derniers jours, je me demande où s’arrêtera la dégringolade de notre beau pays, où les gouvernements se succèdent presque au même rythme que les revirements de Do... Lire la suite
Christian (08-10-2025 12:42:57)
Toutes proportions gardées, la situation politique actuelle ressemble sur certains points à celle qui prévalait à la veille de mai 1968, avec toutefois quelques différences notables. A l’é... Lire la suite
Kourdane (28-09-2025 18:04:26)
LFI librement franchement islamiste est un agrégat stalinien’ hurlant la chute de la démocratie et de la liberté d.expression alors que seule compte la bande de Melenchon et des dirigeants non é... Lire la suite