15 février 2026. Longtemps, l'historien et journaliste que je suis s'est interrogé sur le mystère par lequel un président jeune, séduisant, charismatique et très intelligent a pu pendant une décennie s'accommoder de la lente glissade de son pays. Je crois aujourd'hui deviner le sens de ces apparents insuccès. Que l'on ne m'en veuille pas pour ce corps-à-corps avec l'actualité sur une Histoire en train de se faire...
NB : cette réflexion prolonge et complète celle d'il y a un an, qui demeure très actuelle.
Aux élections présidentielles des 23 avril et 7 mai 2017, Emmanuel Macron fut le seul des onze candidats à s’affirmer européiste et maastrichtien sans aucune réserve. Du coup, le chemin vers la victoire s’est ouvert devant lui comme par enchantement. C’est d’abord le favori François Fillon, qui fut opportunément abattu en plein vol par une affaire d’emploi fictif vieille de quelques années et dévoilée opportunément par Le Canard Enchaîné ; c’est ensuite Alain Juppé qui se désista en faveur du jeune ministre ; c’est enfin le centriste François Bayrou qui lui apporta son soutien.
« Souveraineté » ou « indépendance », il faut choisir
Fidèle à son camp, le nouveau président ne le déçut pas. Il y eut l’hymne européen lors de la cérémonie d’intronisation sur le parvis du Louvre, sans compter la main sur le cœur à la manière des présidents américains pour saluer l’hymne national. Il y eut surtout le discours de la Sorbonne, le 26 septembre 2017, « pour une Europe souveraine, unie, démocratique ».
Le discours est vibrant et plein d’allant (en matière d’art oratoire, le président a été à bonne école avec son épouse, professeur de théâtre). Mais il recèle une contradiction dans l’emploi du qualificatif « souveraine » en lieu et place du qualificatif « indépendante ».
L’indépendance de l’Europe était l’objectif légitime du traité de Rome de 1957, avec des frontières étanches, des protections commerciales et une défense solide. Conscients que l’Europe en tant que nation et peuple n’existe pas, ses rédacteurs aspiraient à des États forts au service d’une ambition commune : préférence communautaire, politique agricole commune, Airbus, Agence spatiale européenne, Erasmus, etc.
En sens opposé, oublieux de l’Histoire et des réalités humaines, les rédacteurs des traités de Maastricht et de Lisbonne ont tourné le dos aux acquis du passé. Ils ont ambitionné ouvertement la création d’une fédération à l’image des États-Unis et ont érigé en dogme constitutionnel l’ouverture des frontières aux capitaux, aux biens et aux hommes (note).
C’est ainsi que le président Macron s’est donné pour horizon l’avènement d’une « souveraineté européenne » sur la conviction que la puissance, la prospérité et l'indépendance reposent sur la taille de l'État.
Mais cette conviction reste à démontrer :
• L'Angleterre a dominé le monde au XIXe siècle avec seulement 2% de la population mondiale ; d'autre part, la Suisse ou encore Singapour sont des États prospères et respectés en dépit de leur très petite taille...
• L'Union européenne des Vingt-Sept manque quant à elle de la cohésion humaine qui fait la force d'une nation ; elle est tiraillée par les conflits d'intérêts entre ses membres (industrie allemande contre agriculture française, soutien ou non à la Palestine, etc.) et d'autre part, dépourvue de légitimité démocratique. Les citoyens européens ont compris à l'issue des référendums français et néerlandais de 2005 que leur vote comptait pour du beurre, d'où le rôle purement décoratif du Parlement de Strasbourg, face à la Commission de Bruxelles et aux lobbies des milieux d'affaires internationaux.
La souveraineté ne se partage pas
La souveraineté désigne d’une manière générale l’autorité suprême dans une collectivité. Dans les États membres de l’Union européenne, qui sont tous des démocraties, cette autorité suprême est le peuple : il élit ses représentants appelés à voter les lois et ses gouvernants appelés à les exécuter. Il est donc absurde d’imaginer au-dessus du Peuple souverain une autre souveraineté qui serait européenne.
De fait, en Europe, chaque État conserve son autonomie vaille que vaille. Le bourgeois de Strasbourg est solidaire du chômeur de Mayotte, en dépit de ce qu’ils s’ignorent, car ce sont les impôts de l’un qui assurent l’éducation et les soins de l’autre. En revanche, le même bourgeois ne partage rien avec son homologue de Fribourg, sur l’autre rive du Rhin, en dépit de leur ressemblance, car ils relèvent de systèmes sociaux et fiscaux complètement distincts. Et si demain, les institutions européennes venaient à s’évanouir par enchantement, les États membres et leurs habitants s’en apercevraient à peine…
C’est ce qui fait la différence entre l’Union européenne et les États-Unis. Les prérogatives des cinquante états américains se limitent au cadre de vie et à la gestion de proximité. Les habitants de Floride comme d’Alaska partagent leurs ressources et leurs impôts ; ils affichent aussi les mêmes intérêts stratégiques ; ils ont le sentiment très vif d’appartenir à la même nation.
Il est d’ailleurs significatif qu’au moment où les élites européennes aspirent à abolir les États-nations qui ont fait la grandeur du continent, les autres États de la planète, y compris les plus grands, tendent à adopter ce modèle, avec un gouvernement central fort et la revendication d’une identité commune. C’est le cas des anciens empires de Russie et de Chine, de la fédération étasunienne et même des États africains qui s’échinent à surmonter leurs clivages ethniques au profit d’une identité nationale. Ainsi les Sérères et les Ouolofs du Sénégal vibrent-ils pour la même équipe de foot lors de la Coupe Africaine des Nations.
En finir avec l’État-nation français
Comme il l’a montré avec le discours de la Sorbonne, le président Macron se veut plus « européen » qu’aucun autre dirigeant.
Sitôt élu, en 2017, il sacrifia la centrale nucléaire de Fessenheim sur l’autel de « l’amitié franco-allemande ». Il rogna les budgets de l’armée, l’une des fiertés nationales, et congédia le chef d’état-major, le général Pierre de Villiers, qui avait le front de protester. En 2022, sur ces deux points, la guerre en Ukraine et les injonctions de Bruxelles et de Washington le conduisirent à un changement de pied, sans résultat pour l’instant.
Il mit un terme aux relations privilégiées de la France avec l’Afrique, qui étaient, avec la dissuasion nucléaire et le siège permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU, l'un des trois piliers qui ont permis à la France gaullienne de conserver longtemps un statut de grande puissance. Il se désintéressa de la francophonie au point de donner au Rwanda le secrétariat général de l’OIF (Organisation internationale de la francophonie) après que ce pays ait remplacé le français par l’anglais comme langue officielle !
Le président Macron ne manqua pas aussi de réformer les institutions qui constituent, depuis un ou plusieurs siècles, l’ossature de l’État. Il remplaça ainsi l’ENA, pépinière de « grands serviteurs de l’État » (dont lui-même !) par un INSP (Institut national du service public), avec un recrutement élargi et des orientations décloisonnées à la sortie ; avec aussi, dans le corps préfectoral et le corps diplomatique, la nomination de personnalités venues de divers horizons et appelées à y retourner…
Plus gravement, il laissa filer le déficit commercial, l’industrie, le déficit budgétaire, les dépenses publiques ainsi que les flux d’immigration. Le plus inattendu est sans doute l’effondrement du solde agro-alimentaire de la France, en dépit d’un potentiel agricole sans équivalent en Europe. Dans le même temps, en dix ans, la fécondité de la population, toutes origines confondues, a chuté de 1,96 enfants par femme (2015) à 1,56 (2025) avec pour la première fois moins de naissances que de décès, une diminution de la population autochtone et une mortalité infantile à la hausse. En réaction à ces signaux lourds de menaces, le président tenta une réforme bénigne des retraites avant de s'accommoder de sa suspension.
Une cure d’austérité drastique paraît désormais inévitable et les élus semblent s'y résigner. La France pourrait alors être amenée à solliciter l’aide de ses partenaires européens. Déjà Emmanuel Macron avance l’idée d’une « mutualisation des dettes » au niveau de l’Union européenne, ce qui obligerait le pays à accepter en contrepartie une mise sous tutelle de ses finances par la Commission et la Banque de Francfort.
Oublieuse de sa grandeur passée, doutant de son génie propre et brisée par dix ans de présidence macronienne, la France serait alors mûre pour une intégration pleine et entière dans la fédération européenne dont rêve notre président. Cette intégration passerait bien évidemment par sa renonciation à la dissuasion nucléaire et au siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Nous n'en sommes plus très loin : le partage avec l'Allemagne du siège permanent et de la dissuasion nucléaire sont déjà évoqués par certains responsables d'outre-Rhin, y compris le chancelier Friedrich Merz. C'en sera alors fini de mille ans d'Histoire.
Je ne suis pas sûr que cette perspective ravisse la majorité de mes compatriotes. C’est pourtant celle qui paraît la plus probable, en l’absence de contestation politique sérieuse. Il va de soi que je préfèrerais pour ma part des États forts et souverains qui regardent ensemble dans la même direction (l'Europe du traité de Rome) plutôt qu'une souveraineté européenne au rabais avec un attelage de 27 États qui tirent dans tous les sens.













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Voir les 25 commentaires sur cet article
mathevon (21-02-2026 17:45:37)
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Christian (21-02-2026 10:33:48)
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Lena (20-02-2026 17:08:02)
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