Europe d'hier, Europe de demain

L'« Europe rêvée » de M. Macron

Emmanuel Macron à la Sorbonnne le 26 septembre 2017 15 février 2026. Longtemps, l'historien et journaliste que je suis s'est interrogé sur le mystère par lequel un président jeune, séduisant, charismatique et très intelligent a pu pendant une décennie s'accommoder de la lente glissade de son pays. Je crois aujourd'hui deviner le sens de ces apparents insuccès. Que l'on ne m'en veuille pas pour ce corps-à-corps avec l'actualité sur une Histoire en train de se faire...

NB : cette réflexion prolonge et complète celle d'il y a un an, qui demeure très actuelle.

Aux élections présidentielles des 23 avril et 7 mai 2017, Emmanuel Macron fut le seul des onze candidats à s’affirmer européiste et maastrichtien sans aucune réserve. Du coup, le chemin vers la victoire s’est ouvert devant lui comme par enchantement. C’est d’abord le favori François Fillon, qui fut opportunément abattu en plein vol par une affaire d’emploi fictif vieille de quelques années et dévoilée opportunément par Le Canard Enchaîné ; c’est ensuite Alain Juppé qui se désista en faveur du jeune ministre ; c’est enfin le centriste François Bayrou qui lui apporta son soutien.

« Souveraineté » ou « indépendance », il faut choisir

Fidèle à son camp, le nouveau président ne le déçut pas. Il y eut l’hymne européen lors de la cérémonie d’intronisation sur le parvis du Louvre, sans compter la main sur le cœur à la manière des présidents américains pour saluer l’hymne national. Il y eut surtout le discours de la Sorbonne, le 26 septembre 2017, « pour une Europe souveraine, unie, démocratique ».

Le discours est vibrant et plein d’allant (en matière d’art oratoire, le président a été à bonne école avec son épouse, professeur de théâtre). Mais il recèle une contradiction dans l’emploi du qualificatif « souveraine » en lieu et place du qualificatif « indépendante ».

L’indépendance de l’Europe était l’objectif légitime du traité de Rome de 1957, avec des frontières étanches, des protections commerciales et une défense solide. Conscients que l’Europe en tant que nation et peuple n’existe pas, ses rédacteurs aspiraient à des États forts au service d’une ambition commune : préférence communautaire, politique agricole commune, Airbus, Agence spatiale européenne, Erasmus, etc.

En sens opposé, oublieux de l’Histoire et des réalités humaines, les rédacteurs des traités de Maastricht et de Lisbonne ont tourné le dos aux acquis du passé. Ils ont ambitionné ouvertement la création d’une fédération à l’image des États-Unis et ont érigé en dogme constitutionnel l’ouverture des frontières aux capitaux, aux biens et aux hommes (note).

C’est ainsi que le président Macron s’est donné pour horizon l’avènement d’une « souveraineté européenne » sur la conviction que la puissance, la prospérité et l'indépendance reposent sur la taille de l'État.

Mais cette conviction reste à démontrer :
• L'Angleterre a dominé le monde au XIXe siècle avec seulement 2% de la population mondiale ; d'autre part, la Suisse ou encore Singapour sont des États prospères et respectés en dépit de leur très petite taille...
• L'Union européenne des Vingt-Sept manque quant à elle de la cohésion humaine qui fait la force d'une nation ; elle est tiraillée par les conflits d'intérêts entre ses membres (industrie allemande contre agriculture française, soutien ou non à la Palestine, etc.) et d'autre part, dépourvue de légitimité démocratique. Les citoyens européens ont compris à l'issue des référendums français et néerlandais de 2005 que leur vote comptait pour du beurre, d'où le rôle purement décoratif du Parlement de Strasbourg, face à la Commission de Bruxelles et aux lobbies des milieux d'affaires internationaux.

La souveraineté ne se partage pas

La souveraineté désigne d’une manière générale l’autorité suprême dans une collectivité. Dans les États membres de l’Union européenne, qui sont tous des démocraties, cette autorité suprême est le peuple : il élit ses représentants appelés à voter les lois et ses gouvernants appelés à les exécuter. Il est donc absurde d’imaginer au-dessus du Peuple souverain une autre souveraineté qui serait européenne.

De fait, en Europe, chaque État conserve son autonomie vaille que vaille. Le bourgeois de Strasbourg est solidaire du chômeur de Mayotte, en dépit de ce qu’ils s’ignorent, car ce sont les impôts de l’un qui assurent l’éducation et les soins de l’autre. En revanche, le même bourgeois ne partage rien avec son homologue de Fribourg, sur l’autre rive du Rhin, en dépit de leur ressemblance, car ils relèvent de systèmes sociaux et fiscaux complètement distincts. Et si demain, les institutions européennes venaient à s’évanouir par enchantement, les États membres et leurs habitants s’en apercevraient à peine…

C’est ce qui fait la différence entre l’Union européenne et les États-Unis. Les prérogatives des cinquante états américains se limitent au cadre de vie et à la gestion de proximité. Les habitants de Floride comme d’Alaska partagent leurs ressources et leurs impôts ; ils affichent aussi les mêmes intérêts stratégiques ; ils ont le sentiment très vif d’appartenir à la même nation.

Il est d’ailleurs significatif qu’au moment où les élites européennes aspirent à abolir les États-nations qui ont fait la grandeur du continent, les autres États de la planète, y compris les plus grands, tendent à adopter ce modèle, avec un gouvernement central fort et la revendication d’une identité commune. C’est le cas des anciens empires de Russie et de Chine, de la fédération étasunienne et même des États africains qui s’échinent à surmonter leurs clivages ethniques au profit d’une identité nationale. Ainsi les Sérères et les Ouolofs du Sénégal vibrent-ils pour la même équipe de foot lors de la Coupe Africaine des Nations.

En finir avec l’État-nation français

Comme il l’a montré avec le discours de la Sorbonne, le président Macron se veut plus « européen » qu’aucun autre dirigeant.

Sitôt élu, en 2017, il sacrifia la centrale nucléaire de Fessenheim sur l’autel de « l’amitié franco-allemande ». Il rogna les budgets de l’armée, l’une des fiertés nationales, et congédia le chef d’état-major, le général Pierre de Villiers, qui avait le front de protester. En 2022, sur ces deux points, la guerre en Ukraine et les injonctions de Bruxelles et de Washington le conduisirent à un changement de pied, sans résultat pour l’instant.

Il mit un terme aux relations privilégiées de la France avec l’Afrique, qui étaient, avec la dissuasion nucléaire et le siège permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU, l'un des trois piliers qui ont permis à la France gaullienne de conserver longtemps un statut de grande puissance. Il se désintéressa de la francophonie au point de donner au Rwanda le secrétariat général de l’OIF (Organisation internationale de la francophonie) après que ce pays ait remplacé le français par l’anglais comme langue officielle !

Le président Macron ne manqua pas aussi de réformer les institutions qui constituent, depuis un ou plusieurs siècles, l’ossature de l’État. Il remplaça ainsi l’ENA, pépinière de « grands serviteurs de l’État » (dont lui-même !) par un INSP (Institut national du service public), avec un recrutement élargi et des orientations décloisonnées à la sortie ; avec aussi, dans le corps préfectoral et le corps diplomatique, la nomination de personnalités venues de divers horizons et appelées à y retourner…

Plus gravement, il laissa filer le déficit commercial, l’industrie, le déficit budgétaire, les dépenses publiques ainsi que les flux d’immigration. Le plus inattendu est sans doute l’effondrement du solde agro-alimentaire de la France, en dépit d’un potentiel agricole sans équivalent en Europe. Dans le même temps, en dix ans, la fécondité de la population, toutes origines confondues, a chuté de 1,96 enfants par femme (2015) à 1,56 (2025) avec pour la première fois moins de naissances que de décès, une diminution de la population autochtone et une mortalité infantile à la hausse. En réaction à ces signaux lourds de menaces, le président tenta une réforme bénigne des retraites avant de s'accommoder de sa suspension. 

Une cure d’austérité drastique paraît désormais inévitable et les élus semblent s'y résigner. La France pourrait alors être amenée à solliciter l’aide de ses partenaires européens. Déjà Emmanuel Macron avance l’idée d’une « mutualisation des dettes » au niveau de l’Union européenne, ce qui obligerait le pays à accepter en contrepartie une mise sous tutelle de ses finances par la Commission et la Banque de Francfort.

Oublieuse de sa grandeur passée, doutant de son génie propre et brisée par dix ans de présidence macronienne, la France serait alors mûre pour une intégration pleine et entière dans la fédération européenne dont rêve notre président. Cette intégration passerait bien évidemment par sa renonciation à la dissuasion nucléaire et au siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Nous n'en sommes plus très loin : le partage avec l'Allemagne du siège permanent et de la dissuasion nucléaire sont déjà évoqués par certains responsables d'outre-Rhin, y compris le chancelier Friedrich Merz. C'en sera alors fini de mille ans d'Histoire. 

Je ne suis pas sûr que cette perspective ravisse la majorité de mes compatriotes. C’est pourtant celle qui paraît la plus probable, en l’absence de contestation politique sérieuse. Il va de soi que je préfèrerais pour ma part des États forts et souverains qui regardent ensemble dans la même direction (l'Europe du traité de Rome) plutôt qu'une souveraineté européenne au rabais avec un attelage de 27 États qui tirent dans tous les sens.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2026-02-24 16:23:43
mathevon (21-02-2026 17:45:37)

Construisons l'Europe de l'Atlantique à l'Oural, c'est la seule voie pour tous les pays européens y compris La Russie. L' Amérique et l'Asie sont en route...

Christian (21-02-2026 10:33:48)

Une fois n’est pas coutume… Après une vingtaine d’années de renoncements, marquées notamment par la ratification du traité de Lisbonne et le retour de la France au sein du commandement inté... Lire la suite

Lena (20-02-2026 17:08:02)

Il ne faudrait tout de même pas oublier la Covid et le soutien aux entreprises qui d' ailleurs a perduré bien après et a contribué à détériorer les finances de la France ! Ce que n' ont pas f... Lire la suite

Philippe (20-02-2026 15:58:57)

@siga. Je suis plutôt d'accord avec vous. Je ne porte pas Macron au pinacle. En particulier depuis qu'il a lancé cette réforme des retraites, ni faite ni à faire, bien que nécessaire. Mais ça ... Lire la suite

Philippe (20-02-2026 15:43:52)

Vous dites "la conviction que la puissance, la prospérité et l'indépendance reposent sur la taille de l'État". Je me rappelle une conférence de 1975 (ça ne nous rajeunit pas) d'Alexandre Sangui... Lire la suite

jver (20-02-2026 15:00:55)

Un psychiatre italien nous avait averti! Les français ont voté. Vive la démocratie!

ROLLET (20-02-2026 13:44:29)

Excellent article de André Larané.
Si certains doutent encore de la dangerosité d'Emmanuel Macron, lire "STRUCTURE ET PERVERSIONS" de JOËL DOR , 1987, psychanalyste lacanien.

siga (20-02-2026 12:54:15)

Hérodot.net c’est l’Histoire. Pas de la politique. J’en ai mare des articles anti Macron. On a bien compris que vous le détesté. J’ai douté de renouveler ma souscription. Malheureusement ... Lire la suite

Jean-Marie (17-02-2026 20:16:24)

A propos de l’hymne européen et du drapeau, je pense intéressant de faire connaître le résultat d’une requête IA : Non, la France n'a pas signé le protocole 52 du traité de Lisbonne relati... Lire la suite

Didier (17-02-2026 18:35:21)

1 Nous sommes habitués aux attaques contre E. Macron. Mais reconnaissons qu’il est le seul à avoir réussi à faire baisser le taux de chômage (avant que les critiques contre la « politique de l... Lire la suite

Bernard (17-02-2026 16:33:12)

"Les élites européennes aspirent à abolir les États-nations européens". Oui, et elles ont raison. Les États-Nations européens ne correspondent plus à grand-chose . Quel État-Nation (concept l... Lire la suite

Henri 4760 (17-02-2026 15:47:22)

Tout à fait d’accord avec marc joseph !!!

Alain CELSE (17-02-2026 03:05:51)

Airbus est créé en 1970 par accord entre la France, la République fédérale d’Allemagne, puis le Royaume-Uni et l’Espagne. Il s’agit d’un GIE (Groupement d’Intérêt Économique) de d... Lire la suite

PINS (16-02-2026 19:21:22)

Pour sûr que l'homme et son action en tant que Président posent à présent problème à l'avenir de la France ( tant pis pour les 15% de Français qui croient encore en lui..). Je me laisse aller a... Lire la suite

COCHE (16-02-2026 18:07:20)

La France se grandirait, après le départ du Président Macron, de juger le citoyen Emmanuel Macron pour tous les dégâts causés au pays, pendant ses deux quinquennats. Au cours de son Histoire, ... Lire la suite

Richard BENSAID (16-02-2026 15:20:24)

Permettez-moi de m'étonner d'entendre encore et toujours- voire exclusivement faute d'arguments par ses soutiens obstinés - parler de "Son" intelligence, comme font les mamans de cancres, pour exon... Lire la suite

François 1959 (16-02-2026 11:30:34)

Je trouve intéressante l'analyse d'André LARANE sur le fait que notre Président ne se soucie plus vraiment de l'intérêt de la France et souhaite très probablement avoir un avenir à la tête de ... Lire la suite

castel (15-02-2026 21:34:10)

Excellent réquisitoire. Sans aller 1000 ans en arrière, je dirais que Macron est la plus grande catastrophe survenue à la France depuis juin 1940. Nous allons mettre 10 ans à nous en remettre.

rmoral (15-02-2026 20:59:22)

Vous me permettrez quelques réserves sur son intelligence exceptionnelle. Si nul ne doute de ses compétences dans le domaine qui est le sien, il suffit de constater le bilan économique de ce "Mozar... Lire la suite

Philippe (15-02-2026 20:37:56)

[Rwanda] "après que ce pays (a) remplacé le français par l’anglais comme langue officielle" : il semblerait que cette position se soit assouplie depuis quelques années. https://www.la-croix.com... Lire la suite

Patrick_1989 (15-02-2026 20:31:53)

Bravo cher André Larané pour la lucidité et la netteté de votre analyse. J'irais plus loin que vous. À mon sens notre nation, la France, en tant que personne capable de concevoir, de vouloir e... Lire la suite

Jihème (15-02-2026 20:17:23)

Il fut un temps où j'ai travaillé dans les programmes de l'UE, au temps où je pensais qu'il s'agissait de bâtir une Europe confédérale des Nations, dans l'esprit du traité de Rome et non pas un... Lire la suite

Jean-Louis Salvignol (15-02-2026 18:25:38)

Une absence de marque : la Russie, qui est une voisine, une rivale et une menace. Or l‘UE n‘a armée ni état-Major ni politique d‘armement et de production de munitions, ni enfin budget de déf... Lire la suite

Alban (15-02-2026 18:11:36)

Marc, auriez-vous donc lu le rapport de M. Draghi? Je n'y ai pas vu pour ma part ce que vous dites. Draghi préconise seulement une politique économique de rigueur pour sauver l'Europe de la banquero... Lire la suite

marc joseph (15-02-2026 17:26:36)

L'Europe fédérale ne signifie nullement ni la disparition des nations ni leur souveraineté. Elle signifie politique commune et puissance. Sans elle, chacun est libre d'acheter moins cher à la Chin... Lire la suite

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