Marc Bloch

L’Étrange défaite ou la vision d’un guerrier

Marc Bloch (6 juillet 1886, Lyon ; fusillé le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, Ain)Il fut l’un des plus grands historiens du XXe siècle, sinon le plus grand. Il fut aussi un héros et un guerrier. Et un témoin lucide de son temps. Spécialiste du Moyen Âge, il nous a laissé plusieurs livres : Les Rois thaumatruges (1924), Les Caractères originaux de l'histoire rurale française (1931), La Société féodale (1940), qui font encore référence par leur contenu historiographique, à la croisée de plusieurs disciplines, comme par leur qualité littéraire.

Mais le livre dont nous vous entretenons ici a été écrit pendant les heures sombres de l’Occupation, à Guéret-Fougères (Creuse) en juillet-septembre 1940. Mêlant ses souvenirs encore brûlants de la bataille de France à laquelle il a participé (10 mai-22 juin 1940) à ses observations du microcosme militaire, l’auteur en tire une analyse douloureuse des faiblesses de son pays et de l’État. Cette Étrange défaite demeure riche d’enseignements même si l’on ne saurait comparer la France de 2020 à celle de 1940.

Un guerrier à lunettes de myope

Marc Bloch, issu d’une famille juive d’Alsace réfugiée en France après la défaite de 1870-1871, est né à Lyon le 6 juillet 1886. Son père occupe à la faculté une chaire d’histoire gréco-romaine et lui-même va suivre une voie similaire en passant par Normale Sup et l’agrégation. Dans le cadre de ses études, il se familiarise avec l’école historique allemande à Leipzig et Berlin.

Marc Bloch, jeune capitaine pendant la Grande GuerreMobilisé en août 1914, il finit la guerre avec le grade de capitaine, quatre citations à l’ordre de l’armée, la Légion d'honneur et la croix de guerre. Il peut alors songer à se marier et aura avec son épouse cinq enfants.

Enseignant l’histoire du Moyen Âge à la faculté de Strasbourg pendant quinze ans, de 1921 à 1936, c’est là qu’il va écrire l’essentiel de son œuvre. C’est là aussi qu’il se lie d’amitié avec Lucien Febvre et fonde avec lui en 1929 la revue des Annales d'histoire économique et sociale. Elle va devenir le fer de lance d’une école historique pluridisciplinaire, en rupture avec l’histoire « historisante » ou « événementielle » de la génération précédente.

En 1937, Marc Bloch obtient une chaire d’histoire économique à la Sorbonne (Paris). Mais le 24 août 1939, quand le pacte germano-soviétique rend la guerre inévitable, il rompt avec son statut et, en dépit de son âge et de son état de santé, demande et obtient son incorporation comme capitaine d’état-major. La suite est racontée dans L’Étrange défaite.

Après l’armistice du 22 juin 1940, l’historien échappe à la captivité en se déguisant en civil et se réfugie en zone non occupée. Il est d’abord exclu de la fonction publique en raison de sa judéité. Mais Jérôme Carcopino, Secrétaire d'État à l'Instruction publique et ancien élève de son père, obtient qu’il soit réintégré « pour services exceptionnels rendus à la France ». Marc Bloch retrouve un poste à l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand avant d’obtenir une mutation à Montpellier pour des raisons de santé.

Dans le même temps, il noue des contacts avec la Résistance. Après l’occupation de la zone sud, il embrasse sa femme et ses enfants et entre dans la clandestinité pour de bon. Devenu l’un des chefs de la résistance lyonnaise, dans le mouvement « Franc-Tireur », il est capturé le 8 mars 1944 par les sbires de Klaus Barbie, torturé dans la prison de Montluc et, le 16 juin 1944, fusillé avec d’autres détenus au bord d’un champ à Saint-Didier-de-Formans.

À la Libération, en 1946, le mouvement Franc-Tireur obtiendra que soit publié son manuscrit L’Étrange défaite.

Amertume d’un patriote

Marc Bloch, L'étrange défaite (1940)Marc Bloch débute son récit par une évocation rapide de ses origines et de son parcours : « Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. »

Dans sa conception du métier d'historien qu'il a fait sien,  il affiche le souci d'être attentif au présent pour comprendre le passé (et réciproquement) : « Écrire et enseigner l'histoire : tel est, depuis tantôt trente-quatre ans, mon métier. [...] L'attention particulière que j'ai accordée, dans mes travaux, aux choses rurales a achevé de me convaincre que, sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé... » Et s'amuse de constater que son travail livresque ne l'a pas privé d'aventures :  « La profession que j'ai choisie passe, ordinairement, pour des moins aventureuses. Mais mon destin, commun, sur ce point, avec celui de presque toute ma génération, m'a jeté, par deux fois, à vingt et un ans d'intervalle, hors de ces paisibles chemins. Il m'a, en outre, procuré, sur les différents aspects de la nation en armes, une expérience d'une étendue, je crois, assez exceptionnelle. »

Lui-même ne cache pas aimer cette condition guerrière : « Un jeune officier me disait, alors que nous devisions sur le pas d’une porte, dans Malo-les-Bains bombardé : « Cette guerre m’a appris beaucoup de choses. Celle-ci entre autres : qu’il y a des militaires de profession qui ne seront jamais des guerriers ; des civils, au contraire, qui, par nature, sont des guerriers. » Et il ajoutait : « Je ne m’en serais, je vous l’avoue, jamais douté avant le 10 mai : vous, vous êtes un guerrier. »

- Désorganisation militaire et lourdeurs administratives :

Responsable des approvisionnements de la 1ère Armée engagée en Belgique sous les ordres du général Blanchard, l'historien constate de visu l'absence dramatique de coordination avec le Corps Expéditionnaire britannique du général Gort : « Qui était responsable d’un pareil chaos ? Les Britanniques y avaient probablement leur part. Nous nous en accommodions, cependant, avec trop de facilité pour en être tout à fait innocents. »

L'une des raisons de la désorganisation tient aux conflits d'ego parmi les officiers du rang et surtout dans la caste des officiers d'état-major : « Un vieux dicton militaire décrit les sentiments mutuels de deux officiers gravissant ensemble les degrés de la hiérarchie : « Lieutenants, amis. Capitaines, camarades. Commandants, collègues. Colonels, rivaux. Généraux, ennemis. »

Plus gravement, Marc Bloch souligne le décalage d'époque entre la Wehrmacht et l'armée française : « Les Allemands ont fait une guerre d'aujourd'hui, sous le signe de la vitesse. Nous n'avons pas seulement tenté de faire, pour notre part, une guerre de la veille ou de l'avant-veille. Au moment même où nous voyions les Allemands mener la leur, nous n'avons pas su ou pas voulu en comprendre le rythme, accordé aux vibrations accélérées d'une ère nouvelle. Si bien, qu'au vrai, ce furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l'humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille. Nous avons en somme renouvelé les combats, familiers à notre histoire coloniale, de la sagaie contre le fusil. Mais c’est nous, cette fois, qui jouions les primitifs. »

L'administration civile ne trouve pas grâce à ses yeux : « En juin, dans plusieurs villes de l’Ouest, j’ai vu ceci : de malheureuses femmes qui, d’étape en étape, cherchaient à regagner leurs foyers, erraient par les rues, en traînant à bout de bras d’inhumains fardeaux. La raison ? De peur d’infliger aux employés quelques heures d’un travail supplémentaire ou plus que de coutume intensif, les gares avaient jugé bon de fermer leurs consignes. »

Lui-même raconte comment, ayant embarqué le 31 mai 1940 à Dunkerque, ses compagnons d'armes et lui ont été accueillis à Douvres  avec chaleur et effusion par la population anglaise. Réembarquant le jour même pour rejoindre la France et reprendre le combat, quelle ne fut pas sa déconvenue : « Vers le soir, nous nous réembarquâmes à Plymouth, pour jeter l'ancre, à l'aube, devant Cherbourg. Là, il fallut rester de longues heures en rade. « Vous comprenez, disaient les officiers du paquebot, français cette fois, qui nous avait transportés, ces messieurs de la Préfecture maritime n'arrivent pas à leur bureau avant neuf heures. » Nous retrouvions, hélas ! la France militaire de l'arrière. Plus de vivats ; plus de sandwiches ni de cigarettes. Mais, une fois à terre, un accueil bien officiel, bien sec, un peu méfiant... » Rassurons-nous, guerre ou pandémie, la haute fonction publique est aujourd'hui à l'abri de semblable ineptie...

- Lâchetés et courage :

Après le vécu, l'historien en vient à l'analyse : « Au retour de la campagne, il n'était guère, dans mon entourage, d'officier qui en doutât ; quoi que l'on pense des causes profondes du désastre, la cause directe - qui demandera elle-même à être expliquée - fut l'incapacité du commandement. » Marc Bloch en voit la preuve la plus évidente dans un échange qu'il a surpris entre le commandant en chef de la 1ère Armée et un inconnu : « J'entendis le général Blanchard dire, avec plus de sang-froid que je ne l'eusse cru possible : « Je vois très bien une double capitulation.» Et nous n'étions que le 26 mai&nbs;! Et nous avions encore les moyens, sinon de nous sauver, du moins de nous battre longuement, héroïquement, désespérément, comme, en juillet 1918, les îlots de combat encerclés, sur la ligne avancée du front de Champagne [...]. Capitulation » : le mot est de ceux qu’un vrai chef ne prononce jamais, fût-ce en confidence ; qu’il ne pense même jamais. Pas plus qu’il n’annonce à ses troupes, comme devait le faire, le 17 juin, un maréchal jusque-là chargé de tant de gloire, son dessein de solliciter « la cessation des hostilités », avant, bien avant, d’être, à quelques conditions que ce fût, assuré de l’obtenir. »

Et l'historien de rappeler : « Être un vrai chef, c’est, avant tout peut-être, savoir serrer les dents ; c’est insuffler aux autres cette confiance que nul ne peut donner s’il ne la possède lui-même ; c’est refuser, jusqu’au bout, de désespérer de son propre génie ; c’est accepter, enfin, pour ceux que l’on commande en même temps que pour soi, plutôt que l’inutile honte, le sacrifice fécond. Jadis, des hommes qui n’étaient ni des sots, ni, devant le péril personnel, des lâches, avaient eux aussi trop promptement succombé devant l’infortune. À leur mémoire, l’histoire militaire ne réserve que mépris. »

Raconter l'Histoire à chaud réserve des surprises... Quand il écrit ces lignes, dans sa maison de la Creuse, à l'été 1940, Marc Bloch ignore encore tout de l'Appel du général de Gaulle. Il évoque ledit général au détour d'un paragraphe sans cacher cependant l'admiration qu'il lui inspire : « À vrai dire, un très récent général de brigade fut bien appelé aux conseils du gouvernement. Qu’y fit-il ? Je ne sais. Je crains fort, cependant, que, devant tant de constellations, ses deux pauvres petites étoiles n’aient pas pesé bien lourd. Le Comité de Salut public eût fait de lui un général en chef. Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours : une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exhalent l’École, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. C’est pourquoi, l’ayant rencontré devant lui, ce neuf, et incapable d’y parer, notre commandement n’a pas seulement subi la défaite ; pareil à ces boxeurs, alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, il l’a acceptée. »

Ruminant l'humiliation de la défaite, le vieil historien se montre disposé à reprendre le combat : « Je le dis franchement : je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser... Je ne parle pas du mien auquel je n'attache pas tant de prix... » Patriote, il dénonce les idées nauséeuses de la gauche pacifiste qui ont contribué à désarmer le pays : « Je n’ai jamais cru qu’aimer sa patrie empêchât d’aimer ses enfants ; je n’aperçois point davantage que l’internationalisme de l’esprit ou de la classe soit irréconciliable avec le culte de la patrie. Ou plutôt je sens bien, en interrogeant ma propre conscience, que cette antinomie n’existe pas. C’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse. »

Concluons sur cette vision ouverte et consensuelle de l'Histoire de France : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. »

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2020-05-09 15:52:45

 
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