De la Perse à l'Iran

Instantanés iraniens

En ce XXIe siècle, l'Iran revient à l'avant-scène après plusieurs siècles d'effacement.

Fort de ses 80 millions d'habitants (2015), de sa situation au carrefour de l'Eurasie et de sa grande et belle civilisation, il mérite mieux que les préjugés nés de la Révolution islamique de 1979...

Isabelle Grégor

Scène de pique-nique à Ispahan (photo : Gérard Grégor)

Perse ou Persan, il faut choisir

« Cyrus II le Grand et les Hébreux », enluminure de Jean Fouquet, vers 1470-1475, BnF Paris, département des Manuscrits. Cyrus II le Grand, roi de Perse, permet aux Hébreux, en captivité à Babylone, de retourner dans leur patrie et de reconstruire la ville de Jérusalem et le Temple.Commençons par être clair : les Perses vivaient en Perse et les Persans en Perse. La différence est que les premiers occupaient le pays avant l’arrivée de l’Islam (milieu du VIIe siècle), et les autres, après. On parlera donc notamment de civilisation perse pour l’époque correspondant à Cyrus, Darius et autre Xerxès (VIe - IVe siècles av. J.-C.) et d’art de vivre à la persane pour l’époque musulmane.

Mais alors, que vient faire l’Iran au milieu de tout cela ? Ce nom a été adopté officiellement en 1935 par la volonté de Reza Chah pour marquer un nouveau départ. Il serait dérivé d’aryan et définirait donc à l’origine « le pays des Aryens », devenu depuis 1979 la République islamique d’Iran.

Mais ceux de ses habitants qui sont de langue indo-européenne se considèrent avant tout comme des Persans, manière de se différencier de leurs voisins arabophones. N’oublions pas aussi que près de la moitié de la population appartient à des minorités : Kurdes, Turcs, Balouches…

Encore une précision : la langue officielle du pays est bien évidemment le persan. Elle est appelée farsi en persan, c'est-à-dire langue du pays de Fars ou Pars, le foyer originel des Perses, au sud du pays. Elle s'écrit aujourd'hui dans un alphabet dérivé de l’arabe. Simple, non ?

Quelques mots persans devenus bien français

aubergine – assassin – azur – carafe – caravane – châle - échec – épinards – lascar – magique – nénuphar – orange – paradis – pyjama – sucre – tambour – tapisserie – tulipe – turban… et les prénoms Roxane et Gaspard, empruntés respectivement à l'épouse préférée d'Alexandre le Grand et à l'un des Rois mages.

Village montagnard de la région de Natanz, proche de Kashan, province d'Isfahan, Iran.

À quoi ressemble l’Iran ?

Tous les habitants vous le diront : l’Iran est un chat. Du moins la forme de sa carte leur rappelle-t-elle un gros matou, persan bien sûr.

Carte physique de l'Iran.Avec une superficie 3 fois grande comme celle de la France, le pays constitue au Moyen-Orient une puissance de poids, d’autant plus qu’il est situé dans une position centrale et possède pas moins de 15 frontières avec des États différents, auxquels s’ajoutent des accès sur trois mers : la mer Caspienne, le golfe Persique et la mer d’Oman.

Entre Europe, Afrique et Asie, ce plateau montagneux à la confluence de plusieurs climats offre des visages multiples qui ravissent les amateurs de ski, avec des sommets à 4000 mètres, comme ceux qui préfèrent les déserts secs qui occupent son centre.

Le mont Damāvand, près de la côte sud de la mer Caspienne.Il est aussi possible, grâce à un excellent réseau routier, de se perdre dans les forêts des bords de la mer Caspienne. C'est ce que font les Téhéranais qui s’y précipitent tous les week-ends. Mais attention aux embouteillages !

Suite à la Révolution islamique, la démographie a explosé et l’on comptait en 2015 pas moins de 80 millions d’habitants, sans compter l’importante diaspora qui a fui le régime.

Aujourd’hui, les choses ont bien changé et l’Iran affiche un indice de fécondité de type occidental (1,8 enfant par femme). 

Mariages plus tardifs, éducation des filles et baisse de la mortalité infantile ne suffisent à expliquer ce revirement. Les nouvelles générations, nées sous la chape de plomb du régime mais nourries des images occidentales diffusées par satellites et Internet, vivent avec un fort sentiment de malaise qui explique leur désir de fuite, que ce soit dans la toxicomanie (une des plus fortes consommations au monde) ou l’exil hors des frontières.

Voile noir et lèvres rouges

L’Iran est le pays du deuil : majoritairement chiites, ses habitants vouent un attachement particulier à la mémoire d’Hossein, fils cadet d’Ali, ce gendre de Mahomet qu’ils reconnaissent comme seul calife (« successeur » du Prophète) légitime.

C’est pourquoi chaque année, au mois lunaire de moharram pendant lequel est commémorée la mort d’Hossein lors de la bataille de Kerbala (680 ap. J.-C.), des processions de fidèles ravivent le deuil en se flagellant et en portant le nakhl, grande construction de bois symbolisant un cercueil.

Cérémonie de « nakhl bardâri » le jour de la commémoration de Ashourâ en Iran en 1949. L’agrandissement montre la commémoration de Ashourâ à Taft en 2014.

La nation vit aussi dans le souvenir de ses martyrs, combattants morts pendant la guerre contre l’Irak qui fit près d’un million de victimes entre 1980 et 1988. Ce serait pour cette raison que, lorsque le tchador, tenue traditionnelle de la région, d’abord interdit par Reza Shah entre 1936 et 1941 pour moderniser le pays, fut imposé aux femmes par la République islamique en 1981, ce fut majoritairement la couleur noire qui fut choisie pour cette pièce de tissu sans manches couvrant tout le corps, à l’exception du visage.

Jeune femme visitant la mosquée du Vendredi à Ispahan.Toujours présent dans les rues, le tchador est concurrencé par des tenues plus pratiques ou plus esthétiques : simple voile de couleur si possible assorti aux baskets, tunique longue plus ou moins brodée, pantalons et même jeans et talons hauts pour les plus audacieuses.

Ne pouvant montrer que leur visage et leurs mains, certaines n’hésitent pas à largement user du maquillage, et il n’est pas rare de croiser une personne jeune arborant fièrement des pansements sur un nez juste refait.

La jeunesse regarde en effet de plus en plus vers l’Occident et ne se contente pas d’en adopter le profil grec, comme le prouve chez les garçons l’invasion de certaines coiffures très « footballistiques » !

Jeunes filles devant le pont Khaju sur la rivière Zayandeh, Ispahan.

Et la femme, dans tout ça ?

Elles ont fait la une des journaux du monde entier : d’un côté Shirin Ebadi, première femme juge du pays puis prix Nobel de la Paix en 2003 ; de l’autre côté, Maryam Mairzakhani, médaille Fields 2014, prix considéré comme le « Nobel » des mathématiques.

Shirin Ebadi lors de la remise du prix Nobel le 10 décembre 2003 à Oslo par Ole Danbolt Mjoes, DR.Toutes deux illustrent la réussite des étudiantes iraniennes qui bénéficient d’un système éducatif de qualité qui leur permet même aujourd’hui d’être majoritaires (près de 60% des effectifs) à l’université. Mais leur parcours est aussi celui de femmes brillantes qui n’ont pu trouver leur place dans la société iranienne, puisque toutes deux vivent désormais à l’étranger.

Si la condition des femmes n'a rien de comparable avec certains pays proches comme l’Arabie séoudite, où elles n'ont obtenu le droit de conduire que depuis juin 2019 et ne peuvent manger seules en public, elle reste marquée par des contraintes, à commencer par le port du voile, parfois dès avant la puberté.

N’oublions pas également la mise sous tutelle masculine pour toutes les grandes décisions, que ce soit l’éducation, l’emploi, les voyages, le mariage ou encore le divorce qui oblige les mères à céder la garde de leurs enfants dès qu’ils ont sept ans.

La prière du vendredi à l'Université de Téhéran, 2013 DR. On y vient pour prier et s'informer des décisions gouvernementales.La stricte séparation des sexes qui a longtemps prévalu en société n’a pas disparu, comme en témoigne la façon dont chacun choisit sa place dans les bus : hommes devant, femmes derrière…

On en trouve également la trace à l’entrée des maisons anciennes où sont accrochés deux heurtoirs aux sons différents, l’un réservé aux hommes, l’autre aux femmes, pour éviter des rencontres inopportunes.

Aujourd’hui encore les célibataires sont mal vues et l’on peut s’étonner de la résistance de la vieille tradition chiite du « mariage temporaire » (sigheh) qui permet à un couple de s’unir pour quelques heures, jours ou années, avec la bénédiction d’un religieux et du Code civil.

Véritable légitimation de la prostitution, bien présente comme ailleurs, cette pratique montre à quel point les relations entre hommes et femmes sont toujours sources de difficultés, même si les couples n’hésitent plus à se tenir par la main et les plus jeunes à flirter, plus ou moins discrètement.

Scène dans une maison de force, Yazd, photographie G. Grégor.

Les hommes forts

L'Iran est depuis les temps les plus anciens une terre de lutteurs : dérivée du culte préislamique de Mithra dont les mystères se célébraient torse nu, la pratique du zurkhaneh (« la maison de force ») a su s'adapter à l'évolution des croyances et de la société.

Scène dans une maison de force, Yazd, photographie G. Grégor.Dans une arène souterraine, des groupes d'hommes travaillent leur force en s'employant au maniement de massues de 50 kg, au rythme des poèmes de Firdousi.

Voici comment Jean Chardin, qui a décrit en détails la Perse du XVIIe siècle, explique le déroulement des combats : « Les deux hommes étant en présence sur l'arène unie, un petit tambour qui joue toujours durant la lutte pour animer, donne le signal. Ils commencent par se faire mille bravades, en rodomonts ; puis ils se promettent bonne guerre, et se donnent les mains. Cela fait, ils se frappent les fesses, les cuisses et les hanches, à la cadence du tambourin ; puis ils se redonnent les mains, et se refrappent comme auparavant trois fois de suite […]. Après cela ils se rejoignent en faisant un grand cri, et s'efforçant de renverser leur homme. Il faut, pour être victorieux, l'étendre tout plat en terre sur le ventre tout de son long, autrement c'est n'avoir rien fait » (Voyage du chevalier Chardin en Perse, 1711).

Une femme touriste sur le site archéologique du palais de Darius, à Suse, site iranien classé à l'Unesco, DR.

Heureux comme un touriste en Iran

Profitant de la chance qu’il lui est offerte, le touriste curieux se félicitera vite de sa décision d’être parti à la découverte de l’Iran. Il lui faudra en effet vite s’habituer aux sourires et aux « welcome in Iran » que les passants vont lui jeter, lorsqu’ils ne vont pas l’arrêter pour lui demander de poser en famille pour un magnifique selfie improvisé.

Certes, Madame devra supporter dès sa sortie de l‘avion un léger voile qui, en cas de chute, ne lui attirera pas de regards outrés mais parfois un coup de main amusé de la part d’une Iranienne qui possède forcément plus de savoir-faire dans le domaine mystérieux du drapé de foulard.

Les Occidentales ne s’y sentent pas épiées et visiter les bazars n’a rien d’un chemin de croix au milieu de marchands trop entreprenants. Récemment ouvert aux touristes, français dans leur grande majorité, l’Iran reste en effet respectueux envers ses visiteurs. La population est heureuse de voir son pays apprécié après être resté isolé du monde pendant des décennies, et le gouvernement est bien conscient des devises et de l’image positive que cette nouvelle activité peut lui apporter.

Tribulations de Français en Perse

Le tourisme culturel relève en Perse d'une tradition qui remonte pour le moins à l'époque de Louis XIV. Jean-Baptiste Tavernier, grand voyageur contemporain du Roi-Soleil, nous a laissé de belles relations de ses voyages. Elles nous régalent encore par leur saveur pittoresque. À preuve la description d'Ispahan et les dialogues de l'auteur avec le roi de Perse, ci-après numérisés par notre bibliographe Jean-Marc Simonet :


 

Près de deux siècles après Tavernier, les récits d'un autre voyageur, le comte de Gobineau, nous donnent de la Perse et d'Ispahan une image autrement plus sombre. Le pays n'est plus que l'ombre de lui-même :


 

Louis XIV reçoit dans la Galerie des Glaces de Versailles Mehemet Raza-Bey, ambassadeur extraordinaire du Shah de Perse Tahmasp II, le 19 février 1715, attribué à Antoine Coypel ou Nicolas de Largillière, XVIIe siècle, Château de Versailles.

Comment peut-on être persan ?

Que savait-on sur la Perse en France au XVIIe siècle ? Pas grand chose, tant était encore grande l'image de l'Orient redouté née pendant les croisades.

Vu de Paris, Turcs et Persans n'étaient guère différents, jusqu'à ce qu'Antoine Galland s'attache à la traduction des Mille et une nuits, en 1704. Quel succès pour Shéhérazade ! Les écrivains se jettent sur ces récits qui mettent en scène des personnages hauts en couleur dans des lieux féeriques.

C'est donc dans un décor exotique où se mêlent luxe et sensualité, sagesse et cruauté, que vont être situés nombre de contes plus ou moins philosophiques. Crébillon fils, (Le Sopha, 1737), Denis Diderot (Les Bijoux indiscrets, 1748), Voltaire (Zadig, 1748)… ils sont nombreux à suivre l'exemple de Montesquieu qui publie ses Lettres persanes dès 1721.

« Femmes persanes », illustration pour Jean-Baptiste Tavernier, Voyages de Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes, 1810.

La Perse demeure toutefois un prétexte, un outil de comparaison artificiel pour mener une réflexion sociale et politique sur la France. C'est finalement grâce aux récits des voyageurs, tels Jean-Baptiste Tavernier (1676) et Jean Chardin (1686), que le regard sur ce pays lointain va changer : on en découvre l'histoire et les coutumes, on commence à s'intéresser à ses poètes.

Cependant, fondue dans un Orient idéal dans lequel la génération romantique aime à nourrir sa mélancolie et sa nostalgie de l'âge d'or, la Perse peine à acquérir une individualité.

Riche de son pétrole, le pays, rebaptisé Iran en 1935, est modernisé par le chah Mohammad Reza. Il se rapproche de l'Occident et s'affirme comme puissance locale. Mais le caractère autoritaire du régime provoque en 1978 une révolution dont la violence va d'autant plus choquer qu'elle est suivie par un conflit extrêmement meurtrier avec l'Irak.

Affiche du film « Taxi Teheran » réalisé et produit par Jafar Panahi, Ours d’or en 2015.Accompagné d'une image extrêmement négative, l'Iran des mollahs n'est vraiment sorti de son isolement que dans les années 2000.

Les étrangers ont alors pu découvrir les richesses de son patrimoine mais aussi de sa culture, avec le succès des bandes dessinées de Marjane Satrapi (Persépolis, 2000) et des films d'Asghar Farhadi (Une Séparation, 2011) et Jafar Panahi (Taxi Téhéran, 2015).

Bibliographie

Yves Korbendau, Iran aux multiples visages, ACR éditions, 2000,
Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, L’Iran en 100 questions, éd. Taillandier, 2016,
Patrick Ringgenberg, Guide culturel de l’Iran, 2016,
Orient, mille ans de poésie et de peinture, 2009, éd. Diane de Selliers.


Publié ou mis à jour le : 2020-01-06 17:35:28

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net