Le 9 août 1932, le chancelier allemand Franz von Papen promulgue une ordonnance qui punit de mort les crimes commis pour des motifs politiques. Cette mesure radicale est prise sous la pression de Hitler et de son parti, le NSDAP, qui s'indignent de la prétendue bienveillance dont auraient bénéficié des miliciens marxistes coupables de meurtre.
Mais par un singulier retournement de situation, dans la nuit qui suit, cinq miliciens nazis et ivres rouent de coups et tuent un jeune syndicaliste communiste. Ils sont condamnés à mort douze jours plus tard en vertu de l'ordonnance susdite et Hitler, pressé par ses troupes, met le gouvernement au pied du mur. C'est ainsi qu'en violation de la Constitution et de la séparation des pouvoirs, les meurtriers voient leur peine commuée en détention à vie...
En février 2026, le grand historien du nazisme Johann Chapoutot a réédité au format de poche sa lumineuse étude sur Le meurtre de Weimar (PUF, 2026, 158 pages, 10€).
Il y raconte le meurtre de Potempa et ses suites judiciaires qui ont mis à nu la faiblesse de la République de Weimar, née treize ans plus tôt.
Johann Chapoutot voit dans le recul du pouvoir sur cette affaire la première d’une longue série de concessions qui ont mené au IIIe Reich. Il écrit : « Ce fait divers, et sa prise en charge par la hiérarchie nazie, donnait à voir l’inversion de la réalité si symptomatique de cette culture politique : autovictimisation systématique, jérémiades sans fin, auto-apitoiement inlassable, accusations tous azimuts contre une justice partiale, un État oppresseur, une gauche sanguinaire à qui la responsabilité de l’agression et de la violence était toujours attribuée » (pages 16-17).
La réédition du Meurtre de Weimar est intervenue quelques jours avant le lynchage de Quentin Deranque à Lyon le 12 février 2026. De mauvais esprits seraient tentés de tisser un parallèle entre les deux faits divers, à cela près que la victime était dans le premier cas un militant communiste et dans le second un militant identitaire (nationaliste) (note)...
La République de Weimar dans la tourmente
Le 17 avril 1932, excédé par les violences de rues, dans un geste inhabituel d'autorité, le chancelier Brüning a dissous les milices nazies SA et SS. Mais il a été lui-même démis de ses fonctions par le Reichspresident Paul von Hindenburg le 30 mai 1932 et remplacé à la chancellerie par un quasi-inconnu, Franz von Papen.
Celui-ci légalise à nouveau les milices en échange du soutien de Hitler à son ministère. Mais très vite, il regrette sa clémence.
Le dimanche 17 juillet 1932, par provocation, sept mille hommes de la SA (Sturmabteilung) défilent à Altona, un faubourg ouvrier et communiste de Hambourg. Un affrontement survient avec les milices communistes de la ville. Deux hommes de la SA tombent sous les balles et seize ouvriers sont tués par la police. 80 sont blessés.
En réaction, le 20 juillet 1932, le chancelier dissout le gouvernement social-démocrate de la Prusse, violant en cela la Constitution. Le même jour, il proclame la paix civile et politique (Burgfrieden) et interdit toute manifestation politique jusqu'au 10 août.
Mais le Parti nazi, jouant le rôle de la victime, ne se suffit pas de ces mesures. Il réclame une législation d'exception pour les crimes politiques qui, de son point de vue, sont toujours le fait de ses adversaires !
Le chancelier comble ses souhaits en promulguant donc le 9 août 1932 une « ordonnance d’exception pour les crimes politiques ». Elle établit un tribunal spécial dans chaque ressort de cour d’appel. Il est habilité à statuer en première instance et sans appel et doit prononcer la peine de mort pour tout meurtre associé à des motifs politiques !
Les nazis pris à leur piège
L'ordonnance échappe à l'attention de la plupart des Allemands et en particulier à cinq hommes de la SA attablés le soir du 9 août dans un café du village de Potempa, en Haute-Silésie.
S'échauffant mutuellement les sens, ils se mettent en pleine nuit en quête de communistes ! Ils frappent à une première maison sans succès, puis à une seconde. Enfin, les voilà qui s'engouffrent dans la maison de la famille Pietzuch, qui se trouve être non seulement communiste mais aussi - circonstance aggravante - d'origine polonaise. Ils sortent du lit la mère et les deux fils. Ils s'en prennent à l'un d'eux, Konrad, qu'ils frappent longuement et laissent pour mort. Les assassins sont dès le lendemain pourchassés par la police et bientôt tous sous les verrous.
Dans un premier temps, Hitler et les hiérarques de son parti font profil bas car l'opinion publique est révulsée par l'horreur du crime et la lâcheté des meurtriers. Après tout, il ne s'agit que d'un crime parmi quelques centaines dont se sont déjà rendus coupables les nazis dans les mois précédents. D'autre part, le Führer, fort de son succès aux législatives de juillet 1932, espère encore être nommé chancelier par Hindeburg. Il se garde donc de défendre ces soudards lâches et criminels.
Mais son adjoint et ami Ernst Röhm, chef de la SA, voit les choses autrement. Il est sous la pression de ses quatre cent mille hommes et craint des débordements incontrôlables si les criminels venaient à être condamnés et exécutés. Contre l'évidence, il plaide la légitime défense !
Là-dessus, le procès s'ouvre le 19 août à Beuthen, en Silésie, et dès le 22 août, les cinq inculpés sont condamnés à la peine capitale. Cette fois, pour Hitler, la SA et le Parti, l'affaire se corse. D'autant que dans le même temps, à Brieg, en Silésie également, un procès se tient devant la cour d'assises pour juger des membres des Reichsbanner, la milice social-démocrate, coupables d'avoir tué un SA... un mois avant la promulgation de l'ordonnance d'exception. Ces coupables-là n'encourent donc pas la peine de mort !
Dès le 24 août 1932, le Völkischer Beobachter (« L’Observateur populaire »), organe officiel du Parti nazi, se déchaîne et dénonce le deux poids-deux mesures. Il en vient même à suspecter la victime d'avoir pris part quelques années plus tôt à des rébellions de la minorité polonaise de Silésie contre Berlin. Toujours la victimisation !
Les protestations de la presse nazie reflètent la crise interne qui secoue le parti avec d'un côté des miliciens désireux d'en découdre au plus vite et prêts à prendre le pouvoir par la force, de l'autre le Führer Hitler : celui-ci en est revenu des coups d'État après l'échec du putsch de la Brasserie mais il commence aussi à douter de la possibilité d'accéder au pouvoir par les urnes.
Il mise sur une troisième voie, celle qui a réussi à Mussolini en 1922 : se faire désirer par le clan conservateur, entrer par la petite porte et ensuite seulement s'emparer du pouvoir. Il s'agit donc d'amadouer le pouvoir en place tout en calmant le jeu. Alfred Rosenberg, l'idéologue du parti nazi, mène habilement l'offensive sur le plan du droit en vue de sauver la tête des cinq condamnés de Potempa.
Le 28 août encore, von Papen résiste à ses arguties dans un discours de sagesse et de fermeté. Mais le 30 août, face à la menace d'un redoublement des troubles, le président Hindenburg se prononce pour la commutation de la peine de mort en peine de prison à perpétuité.
La décision est prise les jours suivants par le gouvernement de la Prusse. Sur le plan du droit, cette décision viole ouvertement l'ordonnance d'exception du 9 août mais aussi la séparation des pouvoirs, garante de la démocratie. Enfin, à rebours de la fermeté initiale de von Papen, elle envoie un message d'impunité aux milices de tout poil. La République de Weimar, après avoir surmonté des tempêtes de haute intensité, se voit ainsi meurtrie et disqualifiée par un fait divers sordide.











Vos réactions à cet article
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Bob Fricot (09-03-2026 16:36:38)
On ne voudrait pas avoir à faire le parallèle entre l'ambiance en Allemagne du début des années 30 et le climat qui se développe en France (et dans beaucoup de démocraties) aujourd'hui ... Cont... Lire la suite
phl (09-03-2026 14:25:22)
monsieur larané vous écrivez de beaux et bons articles ; vous etes à n'en pas douter un homme de bonne volonté au sens de jules romains mais excusez moi vous parvenez difficilement à ne pas etr... Lire la suite