La géopolitique, une invention française

Entretiens avec le géographe Yves Lacoste

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Yves Lacoste en 2006 fête les 30 ans de la revue Hérodote avec son équipe.

« Du temps d’Hérodote, l’objectif de la géographie n’était pas d’admirer la vue, mais de conquérir un territoire !  »

  - 3ème entretien : La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre
Vous avez commencé à enseigner en 1968. Comment avez-vous vécu les « événements de Mai » avec vos étudiants ? S’agissait-il selon vous d’évènements géopolitiques ?

J’ai vécu « mai 68 » de manière plutôt apaisée. À l’Institut de géographie, mes étudiants et moi discutions de tout. Nos rapports étaient on ne peut plus démocratiques. Nombre de mes étudiants deviendront ensuite mes collègues dans la revue Hérodote.

Logo de l'Institut Français de Géopoltiique.Béatrice Giblin, l’une de mes étudiantes en 1968, m’a accompagné tout au long de la revue, jusqu’à fonder en 2002 l’Institut Français de Géopolitique (IFG).

Je considère « Mai 68 » comme un phénomène d’abord démographique, lié au baby-boom, et idéologique, avec la montée du « gauchisme » comme « remède » au communisme, selon les termes fameux de Daniel Cohn-Bendit. « Mai 68 » a aussi revêtu des aspects géopolitiques.

Il est possible, par exemple, que certains groupes gauchistes aient été financés par la CIA. À l’inverse, le Parti Communiste, « idéologiquement » opposé au régime gaulliste, avait « géopolitiquement » intérêt à préserver celui-ci du fait de son antiaméricanisme. Je me rappelle qu’à l’Institut de géographie où j’enseignais, tout était resté fort tranquille ! Ce fut d’ailleurs le seul établissement universitaire parisien à ne pas avoir été occupé, ni par les étudiants ni par la police. Or, le parti communiste y avait une assise certaine. Étrange, n’est-ce pas (Rires) ?

Une autre conséquence de « Mai 68 » fut la création par le pouvoir gaulliste de l’Université de Vincennes. L’enjeu était de délocaliser le foyer de la contestation étudiante en périphérie de la capitale. J’ai ainsi été nommé professeur à Vincennes, où j’entretenais de très bons rapports avec les étudiants d’Histoire – surtout ceux qui, jusqu’alors, avaient rejeté la géographie.

En janvier 1976, vous publiez le premier numéro de votre revue Hérodote. Pourquoi ce nom ? Il ne viendrait à personne l’idée d’affubler une revue d’un tel patronyme !

Le retentissement de mon enquête sur le bombardement des digues m’avait incité à proposer à François Maspero, le célèbre éditeur de gauche qui avait déjà publié mon ouvrage sur Ibn Khaldoun, la création d’une revue de géographie. Pourquoi Hérodote ? Parce qu’il s’agit d’un grand historien grec du Vème siècle avant notre ère.

Portrait d'Hérodote et Thucydide, plâtre, galerie d'art à Hostinné (Tchéquie). L'original est au Museo Archeologico Nazionale de Naples. Agrandissement : la revue Hérodote a 20 ans. Couverture du N°80 (1996).Hérodote a rendu compte des rivalités de pouvoir de son temps. Seulement, à la différence de son compatriote Thucydide, il incluait dans son analyse les caractéristiques des territoires comme théâtres spécifiques de ces rivalités. Hérodote était l’agent de renseignement de Périclès ! Il est aussi l’inventeur de ce que certains ont appelé la chorographie, cette discipline qui a pour objet de décrire une région et d'en indiquer les lieux remarquables.

Par exemple, c’est à Hérodote que nous devons le concept de delta. Il cherchait à caractériser le Nil, dont il avait remarqué l’embouchure triangulaire – et ce alors même que la cartographie n’existait pas encore ! Il se demandait aussi pourquoi le Nil était en crue en été à la différence des autres fleuves. Hérodote était un géographe autant qu’un historien.

Hérodote était-il aussi un géopolitologue avant la lettre ?

Dans son œuvre L’Enquête [Historia en grec], le plus ancien texte complet en prose que nous ayons conservé de l’Antiquité – et le seul de Hérodote, l’historien livre une étude très complète de l’empire perse. Sa thèse est que, par sa position géographique périphérique, la Perse « barbare » va de nouveau attaquer Athènes et les autres îles grecques, qu’il assimile au monde civilisé. La guerre et les rapports de force revêtent une importance considérable chez Hérodote.

L’année de la fondation de la revue Hérodote, vous publiez aussi votre livre le plus célèbre, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (Éditions François Maspero, 1976).

J’avais travaillé en Haute-Volta [l’actuel Burkina Faso] avec un jeune et sympathique architecte péruvien du Secrétariat des Missions d'urbanisme et d'Habitat (SMUH), Alexandre Piqueras. Nous avions été envoyés dans un village qui n’aurait pas dû exister puisque, prétendait-on à l’époque, il avait été bâti dans une vallée impossible à peupler, puisqu’infestée par la maladie du sommeil, puis par l’onchocercose. [« Problèmes de développement agricole dans la région de Ouagadougou (Haute-Volta) », Bulletin de l'Association de Géographes Français, 1966].

Yves Lacoste portraituré en James Bond, La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre, PCM (Maspero), réédité aux Éditions la Découverte en 2014.Dix ans plus tard, Alexandre m’a appelé et m’a demandé de le rejoindre en Martinique. Il avait une mission très difficile à effectuer pour le maire de la petite commune du Lorrain, au nord de l’île, et il me demandait de l’aide. J’ai donc quitté mes étudiants et je l’ai rejoint en Martinique. Seulement, une fois sur place, il m’a appris que le maire venait d’être assassiné et que, par conséquent, notre enquête n’était plus vraiment à l’ordre du jour.

Me voilà donc coincé à l’hôtel à Fort-de-France, avec un Alexandre Piqueras qui passait le plus clair de son temps à courir les filles. Pour la première fois, je me retrouvais sans mes étudiants et sans la jeune équipe d’Hérodote. Ces deux semaines tout seul en Martinique m’ont laissé tout loisir pour écrire La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre.

Je me rappelle avoir trouvé le titre dans un prétendu salon de thé où, en réalité, on ne buvait que du rhum (Rires) ! Au retour, mon éditeur n’était pas très enthousiaste pour conserver ce titre, que j’avais voulu volontairement provocateur.

Ce livre a connu un très grand succès et provoque, encore aujourd’hui, bien des commentaires. Comment expliquez-vous un tel engouement ?

Je pense que beaucoup d’étudiants étaient lassés par la géographie des professeurs, coupée de toute pratique. Moi-même, cette étude des « cartes postales » m’avait affreusement ennuyé ! Je me rappelle par exemple qu’en classe de seconde, pour une composition d’Histoire-Géographie, j’avais obtenu 18 en Histoire et zéro en Géographie : j’avais tout simplement refusé de composer tant le sujet me paraissait idiot.

Joannes vermeer, Le Géographe, 1669, Francfort, musée Städel. Agrandissement : Diego Velázquez, Démocrite, dit aussi l'Homme à la Mappemonde, vers 1629, musée des Beaux-Arts de Rouen.La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre prônait le retour de la « géographie des états-majors » apparue précisément avec Hérodote, et dont l’objectif n’était pas d’admirer la vue, mais de conquérir et de dominer un territoire ! Se limiter à l’étude des « régions », c’était omettre des dimensions spatiales essentielles : les phénomènes sociaux, politiques, industriels…

Mon propos visait à démocratiser cette géographie des officiers qui, jusque-là, avait été confisquée par les pouvoirs, et à réintroduire la composante politique dans le raisonnement géographique. Même si je n’utilisais pas encore le mot, j’avais à cœur, avec cet ouvrage, de mettre la géopolitique au cœur du débat – de manière parfois un peu polémique, je l’avoue (Rires).

Pourquoi ne pas utiliser, à l’époque, le terme de géopolitique ?

Il était tabou ! Ce sont les théoriciens allemands Friedrich Ratzel (1804-1844) et Karl Haushofer (1869-1946) qui, les premiers, ont parlé de « geopolitik ». Même si aucun des deux n’a jamais appartenu au parti nazi, une partie de leurs thèses (particulièrement le concept d’espace vital) a été enseignée par les professeurs d’Histoire-Géographie dans l’Allemagne d’après 1918, jusqu’à être dévoyée par le discours belliqueux des nazis. Si bien qu’après-guerre, il était devenu rigoureusement impossible d’évoquer jusqu’au mot même de « géopolitique » sans être aussitôt catalogué comme nazi.

Couvertures de la revue Hérodote en 1979 puis 1985, Paris, BnF, Gallica.Seulement, au lendemain du déclenchement du conflit entre le Vietnam communiste et le Cambodge communiste, en janvier 1979, André Fontaine, le rédacteur en chef du Monde, termina l’un de ses éditoriaux par : « C’est de la géopolitique ! » – formule dont la connotation était d’évidence tout à fait négative, et qui sous-entendait : « Ce n’est pas une guerre idéologique, ce n’est qu’une querelle pour le contrôle du territoire » [en dépit des efforts d’Yves Lacoste et de la rédaction d’Herodote.net pour retrouver ce fameux article, celui-ci demeure introuvable dans les archives du journal Le Monde, NDLR].

Je m’attendais à ce que l’emploi de ce « mot interdit » soit dénoncé mais il n’en fut rien. Bien au contraire, les jeunes journalistes ont commencé à l’employer sans crainte, jusqu’à ce qu’il devienne progressivement un terme de référence. Moi-même, je n’avais plus de raison de ne pas l’utiliser. Hérodote a donc remplacé son ancien sous-titre « Stratégies Géographies Idéologies » par « Revue de géographie et de géopolitique ». L’usage que certains ont fait de la géopolitique ne pouvait pas condamner la discipline tout entière. [Suite des entretiens]


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Publié ou mis à jour le : 2021-09-15 14:50:46

 
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