Le chien

Dix mille ans d'affection

Quel cabot ! Corniaud ou de noble race, le chien s'est discrètement installé au fil des siècles dans nos vies. Aujourd'hui, 7,5 millions de ses semblables partagent le quotidien des Français. Autrefois considéré comme un auxiliaire de travail, il est devenu un de nos animaux de compagnie les plus appréciés (après le chat et... les poissons rouges).

Mais a-t-il toujours eu une vie de chien ? Pour le savoir, partons à la découverte de son parcours, depuis l'état sauvage... jusqu'au moelleux du canapé.

Isabelle Grégor
Mosaïque, 200-100 av. J.-C., Alexandrie, Musée national
Quel clown !

Depuis Argos attendant Ulysse pour pouvoir mourir, le chien occupe une place éminente dans notre culture.  

Benjamin Rabier, Le Chien Azor, début XXe, Paris, BnF

Si la littérature a rendu célèbre le nom de Croc-Blanc (Jack London), Le Chien des Baskerville (Conan Doyle) ou encore Le Chien jaune (Georges Simenon), c'est surtout dans les bandes dessinées que les toutous s'en donnent à cœur joie.

Benjamin Rabier, Le Chien Azor, début XXe, Paris, BnF

Qui n'a jamais ri aux aventures de Milou (Hergé), Bill (Roba), Pif (Arnal), Snoopy (Schulz), Idéfix (Goscinny et Uderzo) et bien sûr Rantanplan, le « chien le plus bête de l'Ouest » ? 

Après le cirque qui les avait transformés en savants ou équilibristes, le cinéma ne pouvait se passer d'interprètes possédant une telle cote d'amour. Lassie, Rintintin ou encore Benji la Malice crevèrent l'écran avec une belle énergie.

Mais lorsque le chien se fait cabot, pourquoi ne pas se contenter de le dessiner ? Et voici triomphant sur nos écrans Belle et le Clochard, Droopy, Pollux et Scooby-Doo.

Depuis 1965, une question reste en suspens : « Z'avez pas vu Mirza » (Nino Ferrer) ?

Peinture rupestre de Sefar, Tassili-n-Ajjer (Algérie), 5000 av. J.-C. (photo Gérard Grégor)
Le chien, un compagnon de toujours (ebook)

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Le chien, un compagnon de toujours

Dans la famille canidés, je demande... le loup

Observez votre chien : ne voyez-vous pas le loup qui sommeille en lui ? Il appartient en effet, comme le chacal et le renard, à la grande famille des canidés issus du leptocyon qui vivait il y a sept millions d'années. Mais surtout il est le descendant direct du loup d'Asie, petit et « sociable » à la différence de ses cousins européens qui s'amusent à terrifier les personnages des contes pour enfants.

Il devait être aussi un peu futé (ou très sot !) pour remarquer un beau jour qu'il pouvait vivre aux crochets des hommes en contrepartie de quelques menus services.

Les plus gentils de ces chiens-loups furent accueillis au sein des familles de nos ancêtres paléolithiques et dressés à la chasse. S'établit alors un partage des tâches pour le plus grand bénéfice des deux partis. À eux les restes et les prédateurs, à nous le gibier ! Le chien fut ainsi le premier animal domestiqué par l'homme, plusieurs millénaires avant le suivant (la chèvre).

Avec la sédentarisation, le chien passe de compagnon de travail à compagnon tout court : on a ainsi retrouvé en Israël le corps d'une femme, morte il y a plus de 12.000 ans, serrant tendrement un chiot dans ses bras. C'est aussi l'époque où notre animal, qui nous a suivi dans nos déplacements à travers le globe, change d'apparence selon l'environnement et les besoins.

Il mute très rapidement jusqu'à former des races spécifiques monotâches. Du chow chow chinois au lévrier afghan, il y en a désormais pour tous les goûts, même si la plupart des races actuelles ont été créées il y a moins de 300 ans par sélection génétique !

Fresque de Tirynthe, vers 1300 av. J.-C., Athènes, National Archaeological Museum
Homère, L'Odyssée (VIIIe siècle av. J.-C.)

Ulysse, revenu à Itaque, discute avec Eumée, un de ses anciens serviteurs, qui ne l'a pas reconnu.

Soudain un chien couché près d'eux lève sa tête et dresse ses oreilles : c'est Argos, que le vaillant Ulysse avait élevé lui-même ; mais ce héros ne put voir le succès de ses soins, car il partit trop tôt pour la ville sacrée d'Ilion. Jadis les jeunes chasseurs conduisaient Argos à la poursuite des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres ; mais depuis que son maître était parti, il gisait honteusement sur le vil fumier des mules et des bœufs, qui restait entassé devant les portes, jusqu'à ce que les serviteurs d'Ulysse vinssent l'enlever pour fumer les champs. C'est là que repose, étendu, le malheureux Argos tout couvert de vermine.

Stèle d'Antigona, naïskos avec petite fille et chien, début du IIIe siècle av J.-C., Alexandrie (Égypte), Paris, musée du LouvreLorsqu'il aperçoit Ulysse, il agite sa queue en signe de caresses et baisse ses deux oreilles ; mais la faiblesse l'empêche d'aller à son maître. Ulysse, en le voyant, essuie une larme qu'il cache au pasteur, puis il prononce ces paroles : « Eumée, je m'étonne que ce chien reste ainsi couché sur le fumier, car il est d'une grande beauté. Toutefois j'ignore si avec ses belles formes il est bon à la course, ou si ce n'est qu'un chien de table que les maîtres élèvent pour leur propre plaisir ».

Le pasteur Eumée lui répond en disant : « Hélas ! c'est le chien de ce héros qui est mort loin de nous ! S'il était encore tel qu'Ulysse le laissa quand il partit pour les champs troyens, tu serais étonné de sa force et de son agilité. Nulle proie n'échappait à sa vitesse lorsqu'il la poursuivait dans les profondeurs des épaisses forêts : car ce chien excellait à connaître les traces du gibier. Maintenant il languit accablé de maux ; son maître a péri loin de sa patrie, et les esclaves, devenues négligentes, ne prennent aucun soin de ce pauvre animal ! » Quand Eumée a achevé ces paroles, il entre dans les demeures d'Ulysse et va droit à la salle où se trouvaient les fiers prétendants.

Mais le fidèle Argos est enveloppé dans les ombres de la mort dès qu'il a revu son maître après vingt années d'absence !

Le maître de l'autre monde

Anubis, Le Caire, Musée national. (photo : Gérard Grégor)Au fil des siècles, Toutou réussit à se rendre indispensable auprès des bergers comme des chasseurs.

Mais cela ne lui a pas suffi : il lui fallut aussi prendre possession des lieux de culte !

C'est chose faite en Égypte où, sous l'identité d'Anubis, il commence à régner sur le royaume des morts.

Tout-puissant dans la vallée du Nil, il reprend son rôle de simple gardien du côté de la Grèce. Mais quel gardien ! 

Le plus courageux des héros n'ose plus prétendre pousser la porte des Enfers dès qu'il se retrouve face à ce molosse à trois têtes dénommé Cerbère.

Peintre des Aigles, Héraclès amenant Cerbère à Eurysthée, 530 av. J.-C., Paris, musée du Louvre

Mais le monstre a une faiblesse : la gourmandise !

Xolotl, codex Fejérváry-Mayer, s. d., Mexique, Liverpool, Free Public Museum

C'est ainsi qu'Énée et Psyché parviennent à l'amadouer en lui offrant une petite douceur sucrée...

Un gros défaut que ne semblait pas avoir Xolotl qui, chez les Aztèques, était chargé de conduire les défunts au « neuvième ciel ».

Revenons en Europe où on a également su rendre hommage au chien en lui offrant... une auréole !

On raconte en effet qu'un lévrier appelé Guinefort (formé sur : guigner, « bouger la queue »), fut accusé à tort d'avoir attaqué un bébé et finit massacré par son maître sans autre forme de procès. 

Saint Christophe Cynocephalus, icône, XVIIe s., Athènes, Byzantine and Christian Museum

Pauvre châtelain, qui ignorait que l'animal venait en fait de sauver son enfant, menacé par un serpent !

Les paysans firent preuve de plus de reconnaissance et finirent par considérer leur héros comme un martyr, puis un saint.

Et c'est comme ça qu'on a parfois l'impression qu'Anubis s'est égaré sur certaines icônes grecques...

La légende du chien de Montargis

Au début du XIXe siècle, Catulle, Vendredi et Miro sont trois chiens qui vont se succéder sur scène pour rendre vie à l'un de leurs comparses du XIVe siècle. 20 ans de succès !

Un tel engouement ne peut s'expliquer que par une histoire et un héros exceptionnels. Jugez-en vous-même : sous Charles V, le chevalier Aubry de Montdidier vient d'être assassiné et enterré dans la forêt par un archer, jaloux de son succès. Un seul témoin connaît l'identité du coupable : le lévrier du chevalier, Verbaux, qui a assisté à toute la scène.

Après être resté des heures sur la tombe improvisée, il rejoint le village où son comportement de désespéré attire vite l'attention. On finit par le suivre dans les bois et découvrir le corps du malheureux auquel on donne une sépulture convenable.

Quelque temps plus tard Verbaux, confié à un proche du chevalier, se précipite tout un coup sur un passant qu'il tente de déchiqueter. C'est l'assassin ! Prévenu, le roi ordonne que l'affaire soit réglée grâce au jugement de Dieu, lors d'un combat singulier. C'est alors que, sur le point d'être égorgé, le traître Macaire avoue son crime. La justice a triomphé grâce à la fidélité d'un chien !

Jacques Androuet Du Cerceau, Le combat d'un chien contre un gentilhomme qui avoit tué son maître, faict à Montargis sous le règne de Charles V en 1371, XVIe s., Paris, BnF

Chien de bonne race rêve de la chasse

Il est vrai que le chien a bien mérité tous ces honneurs : à la fois puissant et joueur, agressif lorsqu'il est nécessaire et fidèle toujours, il a su se faire une place dans le cœur des familles. Le Moyen Âge ne peut plus s'en passer !

Gaston Phébus, Le Livre de la chasse : Le lévrier, XVe s., Chantilly, musée CondéLe chien obtient alors ses lettres de noblesse en tant que compagnon de chasse, activité qui, avec l'amour et la guerre, est à la base des valeurs chevaleresques.

Rien de tel en effet pour épuiser le seigneur et le détourner de l'oisiveté et des préoccupations moins honorables...

À bon chasseur le paradis est ouvert !  Si cela est vrai, soyons sûrs que Gaston Phébus, comte de Foix, y est monté directement après avoir passé deux années (1387-1389) à dicter son célèbre Livre de chasse...

Gaston Phébus, Le Livre de la chasse : Des maladies des chiens et de leurs conditions, XVe s., Chantilly, musée Condé

Au cœur d'une forêt d'enluminures dignes d'une Bible, il s'applique à rendre hommage à « la plus noble bête, la plus raisonnable et la plus avisée que Dieu fit jamais ». Tant pis pour les autres !

Jean-Baptiste Oudry, Perle et Ponne, chiennes de la meute de Louis XIV, 1686, Fontainebleau, châteauDans les siècles suivants, cette passion dévorant les puissants ne faiblira pas.

Folle et Mite, les chiennes d'arrêt de Louis XIV, avaient ainsi droit à leurs niches dans l'ancien cabinet du Conseil à Versailles !

« Le conseil à ses yeux a beau se présenter
« Sitôt qu'il voit sa chienne, il quitte tout pour elle »
.

Persifflage de jaloux ? Non, auto-dérision de la part du Roi-Soleil qui impose même à ses peintres de faire le portrait de ses favorites poilues. Une façon comme une autre de rester bien entouré !

Jean de La Fontaine, « Le Loup et le chien » (Fables, 1668)

Un Loup n'avait que les os et la peau ;
Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille
Et le Mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d'assuré, point de franche lippée.
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu'est-ce là  ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu'importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

Мir Afzal Tuni, Dame alanguie observant son chien laper du vin, vers 1640, Londres, British Museum

Mon semblable, mon frère

Il faut dire que notre animal est un de ceux qui présentent les comportements les plus proches de l'homme, comme le remarquait déjà sans malice Élien le Sophiste : « L'homme et le chien sont les seuls êtres qui éructent après avoir mangé jusqu'à satiété » (Histoire variée, IIIe siècle) !

Symbole de la fidélité, ce qui lui vaut d'être reproduit aux pieds des jeunes mariés ou des gisants, il est celui qui protège les occupants de la maison. Les Romains aimaient d'ailleurs prévenir leurs visiteurs en inscrivant sur leur seuil : cave canem (prends garde au chien) ! Les plus riches s'offraient des molosses venus d'Inde, laissant aux plus démunis les cacardements des oies.

Edwin Landseer, Suspense, 1834, Londres, Victoria and Albert MuseumLorsque, au Moyen Âge, la vie des châteaux devint plus douce, le chien, dans un format de plus en plus réduit, s'installa auprès de ces dames comme animal de compagnie, engouement qui n'a jamais faibli. Coquettes Versaillaises, écrivains romantiques, présidents américains, tous veulent Médor à leur côté !

Les exemples de liens profonds entre le chien et son maître sont légion. Le spirituel Fontenelle : « Plus je regarde les hommes, plus j'aime mon chien ».

Ces liens concernent aussi bien les souverains comme la reine Victoria qui attendit en ronchonnant la fin de son couronnement pour filer donner le bain à son épagneul Dash, jusqu'à l'ancien jardinier John Gray qui fut veillé après sa mort pendant 14 ans par un Skye terrier nommé Bobby, installé sur sa tombe au cimetière d'Édimbourg.

Être chien à Paris au XVIIIe siècle

« Les femmes du peuple ont des chiens qui font des ordures dans les escaliers, et l'on se passe mutuellement cette dégoûtante malpropreté, parce qu'à Paris on aime mieux voir des chiens que des escaliers propres... Point de misérable qui n'ait dans son grenier un chien pour lui tenir compagnie. On en interrogeait un qui partageait son pain avec ce fidèle camarade : on lui représentait qu'il lui en coûtait beaucoup à nourrir, et qu'il devrait se séparer de lui. Me séparer de lui, dit-il, et qui m'aimera ? »

La folie des femmes est poussée au dernier point sur cet article. Elles sont devenues gouvernantes de roquets, et ont pour eux des soins inconcevables. Marchez sur la patte d'un petit chien, vous êtes perdu dans l'esprit d'une femme. Elle pourra dissimuler, mais elle ne vous le pardonnera jamais: vous avez blessé son manitou […]. Et ce qu'on ne voit qu'à Paris, ce sont de grands imbéciles qui, pour faire la cour à des femmes, portent leur chien publiquement sous le bras dans les promenades et dans les rues ; ce qui leur donne un air si niais et si bête qu'on est tenté de leur rire au nez pour leur apprendre à être des hommes » (Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1781).

Jean-Honoré Fragonard, Jeune fille jouant avec un chien, vers 1765-1772, Paris, Fondation Cailleux

Énergique et vif !

L'avantage du chien, c'est qu'il est plus agile que le cheval, plus intelligent que le bœuf, plus rapide que la chèvre... Bref, on s'est vite aperçu qu'on pouvait se servir de l'intelligence et de l'énergie de ce gentil futé.

Tournebroche actionné par un chien, au-dessus de l'âtre (château du Moulin, Lassay-sur-Croisne, Loir-et-Cher), photo : André Larané, Herodote.netAurions-nous jamais pu domestiquer les bovins furieux et les chèvres agiles sans le recours à ce gardien vigilant ?

Au fil du temps, il se voit confier des missions bien plus variées que la garde des troupeaux, et souvent plus éprouvantes.

On l'embarque même dans une roue, tel un vulgaire hamster, pour actionner tournebroches, soufflets, meules de ramoneurs, et même machines à coudre !

Dans les cuisines, encore aujourd'hui, il arrive d'entendre des mitrons lancer à la cantonade : « Marre de travailler comme un chien de cuisine ! » Preuve que la vie n'était pas rose pour ces bêtes tournebroches...

Chez les couteliers de Thiers (Puy-de-Dôme), des chiens réchauffent les jambes des rémouleurs (carte postale, début du XXe siècle)

Et puisqu'il a de l'énergie à revendre, pourquoi ne pas lui faire tirer quelques traîneaux dans la neige de l'Alaska ou des voitures d'enfant dans les allées du jardin des Tuileries ?

3 novembre 1957, la chienne Laïka devient le premier être vivant à aller dans l'espaceN'oublions pas que le chien est un grand voyageur : ce n'est pas la mignonne Laïka, propulsée dans l'espace à bord de Spoutnik 2 le 3 novembre 1957, qui nous contredira !

Presque 200 ans auparavant, l'aéronaute Jean-Pierre Blanchard avait lui aussi envoyé en l'air quelques spécimens et expérimenté ses premiers parachutes avec des chiens... mais ils ne furent jamais retrouvés !

Affiche Chiens boxeurs, 1885, Paris, BnFLa force de l'animal en fait aussi un ennemi redouté. Depuis l'Antiquité, il est entraîné pour se donner en spectacle lors de combats ou suivre les soldats au cœur de la bataille.

Les Romains n'hésitaient pas à équiper leurs « chiens pugnaces » de colliers à pointes ou à leur fixer sur le dos lames acérées et feux grégeois.

À la Renaissance, ce soldat à quatre pattes est toujours là pour sauter aux museaux des chevaux ennemis, avant de prendre le chemin de l'Amérique où des meutes entières terrifièrent les populations indigènes puis les esclaves en fuite.

Sentinelle, estafette, démineur ou « ambulancier », le chien a plus tard payé lui aussi son tribut à la Grande Guerre.

Aujourd'hui, il continue à nous rendre service en prêtant main-forte aux secouristes, aux douaniers ou aux aveugles. Bon sang ne saurait mentir !

Lesbonit (?), Chien ambulancier, carte postale du début de la guerre 1914-18 (propagande de mauvais aloi)
Guy de Maupassant, « Pierrot » (Les Contes de la bécasse, 1882)

[Pour se protéger des voleurs, Mme Lefrèvre et sa bonne ont adopté un chien, Pierrot].
Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet. Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot. Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama huit francs, - huit francs, Madame ! - pour ce freluquet de quin [« chien »] qui ne jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement.
Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot. [Le chien est jeté dans un puits]
[La bonne proposa] : « Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour qu'il ne meure pas comme ça ? ».
Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse ; et les voilà reparties, avec un gros morceau de pain beurré. Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre, parlant tour à tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé un morceau, il jappait pour réclamer le suivant.
Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles ne faisaient plus qu'un voyage.
Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils étaient deux ! on avait précipité un autre chien, un gros !
Rose cria : « Pierrot ! » Et Pierrot jappa, jappa. alors on se mit à jeter la nourriture ; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.
Elles avaient beau spécifier : « C'est pour toi, Pierrot ! », Pierrot, évidemment, n'avait rien.
Les deux femmes, interdites, se regardaient ; et Mme Lefèvre prononça d'un ton aigre : « Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on jettera là dedans. Il faut y renoncer ».
Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivants à ses dépens, elle s'en alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à manger en marchant.
Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.

Dopter, Position imposée aux chiens pour ne pas être imposés, s. d., Paris, BnF

Le chien : une simple chose...

La question divise depuis l'Antiquité : les animaux ont-ils une âme ? Peuvent-ils souffrir, ou sont-ils semblables à des objets ? Les deux camps s'opposent chez les Grecs, avec d'un côté les adeptes de la réincarnation (Plutarque) et de l'autres les scientifiques refusant toute sensibilité à leurs supports de vivisection.

Au XVIe siècle, Descartes est convaincu qu'ils ne sont que des machines dénuées de raison et donc subordonnées à l'homme : « Regardez, ce n'est pas différent d'une horloge qui sonne l'heure » (Nicolas Malebranche) ! Malgré les appels à la bienveillance du temps des Lumières, le chien est officiellement désigné dans le code civil de 1804 comme une chose : « sont meubles par nature, les corps qui peuvent se transporter d'un lieu à un autre, [qui] se meuvent par eux-mêmes comme les animaux […] ».

Briton Rivière, Sympathie, 1892, Londres, Tate CollectionIls constituent donc une propriété privée que l'on n'hésite pas à maltraiter, voire à supprimer lorsque l'État a la fâcheuse idée en 1855 de taxer ladite chose.

Les conséquences ne se font pas attendre : l'industrie des gants en peau canine explose alors que la fourrière ne sait plus où donner de la tête.

La SPA (Société Protectrice des Animaux), fondée en 1845, peine à changer les mentalités et ce n'est qu'en 1959 qu'une amende conséquente est prévue pour mauvais traitements. Enfin, en 1976, on reconnaît au chien sa nature d'être vivant doué de sensibilité. L'animal-chose cède enfin la place à l'animal-sensible !

Jules Vallès, L'Enfant (1889)

Myrza mourut en faisant ses petits, et l’on m’a appelé imbécile, grand niais, quand, devant la petite bête morte, j’éclatai en sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier en bas comme un cercueil !
J’avais demandé qu’on attendît le soir pour aller l’enterrer. Un camarade m’avait promis un coin de son jardin.
Il me fallut la prendre et l’emporter devant ma mère, qui ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans l’escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le panier sur le tas d’ordures, devant la porte de cette maison maudite. Je l’entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai en criant :
« Mais puisqu’on pouvait l’enterrer ! » C’était une idée d’enfant, qu’elle n’eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou qu’elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d’un camion ! Je la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d’avoir une petite place sous la terre où j’aurais su qu’il y avait un être qui m’avait aimé, qui me léchait les mains quand elles étaient bleues et gonflées, et regardait d’un œil où je croyais voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes…

Auguste Renoir, Madame Georges Charpentier et ses enfants, 1878, New York, The Metropolitan Museum of Art

Le meilleur ami de mon canapé

Mais comment a-t-il fait pour devenir indispensable ? Alors que son rôle se limite de plus en plus à nous tenir compagnie, le chien est partout. Dans les rues, sur les écrans, sur le lit... On peut remercier la reine Victoria ! Des officiers anglais ont eu en effet la bonne idée de lui offrir un exemplaire des petits chiens pékinois qu'ils avaient trouvés lors de la prise du Palais d'Été de Pékin (1860). La mode du chien d'intérieur, choisi non plus pour ses qualités physiques mais pour son esthétique, est lancée.

La nouvelle bourgeoisie, toujours à la recherche d'une façon de se distinguer, multiplie les races (près de 400 aujourd'hui) et les excentricités. « Rapetissé » pour loger dans les appartements, Médor prend une place de plus en plus grande dans les familles où il est souvent considéré comme le petit dernier, au point que la question de l'inhumation de la « bête à chagrin » a commencé à se poser.

Le cimetière des chiens (Asnières), DRAu début du XXe siècle, plus question de jeter la dépouille de l'animal à la rivière, comme c'était jusqu'alors l'habitude. En 1898 s'ouvre en France le premier cimetière pour les animaux domestiques dont les maîtres, refusant l'autre solution de l'époque, ne souhaitaient pas conserver dans leur bureau le corps empaillé.

N'oublions pas également que le chien, qui fait vivre tout un secteur de l'économie, subit l'évolution de la société, et qu'il faut bien souvent que la justice s'en mêle : combien d'héritiers se sont insurgés de voir Pupuce bénéficier du pactole, combien de couples séparés se sont déchirés pour la garde de Trésor ? L'histoire n'est pas finie : certains pensent sérieusement à conserver auprès d'eux leur compagnon à poils... en le faisant cloner !

Amélie Galup, Équipage de chiens, 1895, Charenton-le-Pont, Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine
Baudelaire, « Les Bons chiens » (Petits poèmes en prose, 1864)

[…] J'invoque la muse familière, la citadine, la vivante, pour qu'elle m'aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poète qui les regarde d'un œil fraternel. Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu'il s'élance indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s'il était sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique ! Fi surtout de ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désœuvrés, qu'on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d'un ami, ni dans leur tête aplatie assez d'intelligence pour jouer au domino! A la niche, tous ces fatigants parasites ! Qu'ils retournent à leur niche soyeuse et capitonnée ! Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l'instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l'histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences ! Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l'homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur ! […].

Victor Peter, Chienne défendant ses petits contre une vipère en 1904, Paris, musée d'Orsay

Et pour conclure, quelques expressions... qui ont du chien !

- Il n'y a toujours que trop de chiens autour d'un os.
- Comme un chien dans un jeu de quilles.
- Garder un chien de sa chienne.
- Chien qui aboie ne mord pas.
- Les chiens ne font pas des chats.
- Qui hante chien, puces remporte.
- Pendant que le chien pisse, le lièvre fuit.
- Nom d'un chien !
- « Chien hargneux a toujours l'oreille déchirée » (Jean de La Fontaine).
- « Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage » (Molière).
- « Le chien a son sourire dans sa queue » (Victor Hugo).
- « Mon chien est insupportable, mais je le garde pour des raisons sentimentales : mon mari le déteste » (Juliette Récamier).
- « Entre le chien, et son maître, il n'y a que le saut d'une puce » (Jules Renard).
- « Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien » (Maxime du Camp).
- « Si je préfère les chats aux chiens, c’est parce qu’il n’y a pas de chat policier » (Jean Cocteau).
- «  Le célibataire vit comme un roi et meurt comme un chien, alors que l'homme marié vit comme un chien et meurt comme un roi » (Jean Anouilh).
- «  Un bon chien vaut mieux que deux kilos de rats » (Boris Vian).
- « Mon chien est athée : il ne croit plus en moi » (François Cavanna).
- « On croit qu'on amène son chien pisser midi et soir. Grave erreur : ce sont les chiens qui nous invitent deux fois par jour à la méditation » (Daniel Pennac).

Raymond Devos, Mon chien, c’est quelqu’un.

Pablo Picasso, Le Chien, s. d., s. l. (DR)Depuis quelque temps, mon chien m'inquiète... Il se prend pour un être humain et je n'arrive pas à l'en dissuader. Ce n'est pas tellement que je prenne mon chien pour plus bête qu'il n'est... Mais qu'il se prenne pour quelqu'un, c'est un peu abusif ! Est-ce que je me prends pour un chien, moi ? Quoique, quoique...
Dernièrement, il s'est passé une chose troublante qui m'a mis la puce à l'oreille !
Je me promenais avec mon chien que je tenais en laisse... Je rencontre une dame avec sa petite fille et j'entends la dame qui dit à sa petite fille : « Va ! va caresser le chien ! » Et la petite fille est venue me caresser la main !
J'avais beau lui faire signe qu'il y avait erreur sur la personne, que le chien, c'était l'autre... La petite fille a continué à me caresser gentiment la main...
Et la dame a dit : « Tu vois qu'il n'est pas méchant ! »
Et mon chien qui ne perd jamais une occasion de se taire... a cru bon d'ajouter : « Il ne lui manque que la parole, Madame ! »
Ça vous étonne, hein ? Eh bien moi, ce qui m'a le plus étonné, ce n'est pas que ces dames m'aient pris pour un chien... Tout le monde peut se tromper ! Mais qu'elles n'aient pas été autrement surprises d'entendre mon chien parler ! Alors là... Les gens ne s'étonnent plus de rien. [...]

Sources bibliographiques

Christel Matteï, 100 chiens de légende, 2001, éditions Solar.

Victoria Vanneau, Le Chien. Histoire d'un objet de compagnie, 2014, éditions Autrement.

Joan Miro, Chien aboyant à la lune, 1926, Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
Publié ou mis à jour le : 2020-01-16 23:57:35

 
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