Les jardins dans le texte

Versailles et autres «paradis»

De Diodore de Sicile à Marcel Proust en passant par Louis XIV, nous avons recueilli différents textes qui illustrent, à travers les âges, notre passion pour les jardins, ces lieux idylliques que les anciens Persans qualifiaient de «paradis».

Diodore de Sicile

Les jardins suspendus de Babylone (Bibliothèque historique, II, 10, 1-6, Ier siècle av. J.-C.)

Il y avait aussi ce qu’on appelait le jardin suspendu près de l’Acropole, c’était l’œuvre non de Sémiramis [reine légendaire de Babylone] mais d’un roi syrien postérieur qui l’avait fait construire pour faire plaisir à une maîtresse; celle-ci, dit-on, qui était d’origine perse, et cherchait les prairies dans les montagnes avait prié le roi d’imiter par des artifices le paysage particulier de la Perse. Le parc s’étend de chaque côté sur quatre plèthres avec un accès montagneux et toutes les autres constructions qui se succèdent les unes aux autres, si bien qu’il avait l’aspect d’un théâtre. Sous les montées qui avaient été construites, des galeries avaient été aménagées qui supportaient tout le poids de la plantation et qui s’élevaient progressivement l’une au-dessus de l’autre à mesure qu’on s’avançait. La colonne la plus élevée qui avait cinquante coudées [25 m] de haut avait sur elle la surface supérieure qui était à même hauteur que l’enceinte des parapets. Ensuite, les murs, construits avec magnificence, avaient 22 pieds d’épaisseur, et chaque issue avait dix pieds de largueur. Des poutres en pierre assuraient la couverture, elles avaient une longueur de 16 pieds y compris les superpositions et une largeur de 4 pieds. Ce qui, reposant sur des poutres, servait de toiture, était d’abord une couche de brique cuite liée dans le gypse, et celle-ci accueillait une troisième couche, un revêtement de plomb pour que l’humidité provenant de la terre amoncelée ne s’infiltrât point en profondeur. Sur ce revêtement avait été accumulée de la terre en profondeur adéquate, suffisante pour que les grands arbres y prennent racine. Le sol aplani était plein de toutes sortes d’arbres à séduire le spectateur par la taille et tout ce qui ravit. Les colonnes recevant la lumière parce qu’elles étaient plus élevées les unes que les autres, contenaient beaucoup de loges royales de toutes sortes: il y en avait une qui avait des divisions depuis la surface supérieure, et des instruments pour l’irrigation, par lesquels on faisait monter du fleuve de l’eau en abondance, sans que nul pût voir de l’extérieur ce qui se passait. Tel fut donc le jardin qui fut construit plus tard, comme nous l’avons dit.

Virgile

Description des Champs-Élysées (L'Énéïde, livre VI - 1e s. av. J.-C.)

Cela fait, le service de la déesse accompli, ils [Énée et la Sybille) parviennent en des lieux plaisants, les agréables prairies et les demeures bienheureuses des bois fortunés. En ce lieu, un éther plus généreux illumine ces plaines de pourpre, plaines qui connaissent leur soleil et leurs astres. [...] Alors il aperçoit, à droite et à gauche, d'autres êtres dans l'herbe, en train de manger et de chanter en choeur un heureux péan, au milieu d'un bois de laurier plein d'odeurs, d'où jaillit le fleuve Éridan qui, à travers la forêt, refoule vers le haut ses eaux abondantes.

Guillaume de Loris et Jean de Meung

Le Roman de la rose (vers 1230 puis 1275)

Barthélémy d’Eyck, Émilie dans son jardin (Théséide), vers 1465, Bibliothèque nationale d’Autriche, Vienne. Les arbres fruitiers y abondent. Des ruisselets coulent sur l'herbe fraîche et drue, parmi les violettes et les pervenches. Le verger, avec une exacte mesure, formait un carré parfait et avait autant de long que de large. Il n'existe pas d'arbre qui porte fruit, si ce n'est quelque espèce hideuse, dont il n'y eût deux ou trois pieds ou plus, peut-être, dans le verger. Il y avait, je m'en souviens bien, des pommiers qui portaient des grenades : c'est un fruit très bon pour les malades. Il y avait des noyers à foison qui portaient dans la saison des fruits comme sont les noix muscades, qui ne sont amères ni fades.
Il y avait en grand nombre des amandiers que l'on avait plantés dans ce verger ; celui qui en avait besoin y trouvaient maint figuier et maint dattier. Il y avait aussi maintes épices, clous de girofle et réglisse, graine de paradis nouvelle, «citovaut», anis et canelle et maintes sucreries délicieuses qu'il fait bon manger après le repas.
Dans le verger il y avait des arbres de nos pays qui portaient et coings et pêches, châtaignes, noix, pommes et poires, nèfles, prunes blanches et noires, cerises fraîches et vermeilles, cormes, alises et noisettes.
Tout le jardin était rempli de grands lauriers et de hauts pins ; et il y avait partout dans le verger des oliviers et des cyprès.
On y voyait des ormes gros et branchus et, avec eux, des charmes et des hêtres, des coudriers bien droits, des trembles et des frênes, des érables, de hauts sapins et des chênes. Mais qu'irais-je ici vous conter ? Il y avait tant d'arbres divers que je serais fort encombré avant que je les eusse énumérés.
Mais les arbres, sachez-le bien, étaient disposés de place en place à une distance convenable ;l'un était planté à plus de cinq ou six toises de l'autre ; mais les branches étaient si longues et hautes et si épaisses par dessus, pour préserver ce lieu de la chaleur, que le soleil, même en une heure, ne pouvait descendre jusqu'à terre et faire du mal à l'herbe tendre.
Dans le verger il y avait des daims et des chevreaux et un grand nombre d'écureuils qui grimpaient à travers les branches de ces arbres. On voyait des lapins, qui, tout au long de la journée, sortaient de leurs tanières ; en plus de quarante manières ils faisaient, en se croisant, leurs tours sur l'herbe fraîche et verdoyante.
Il y avait par endroits de claires fontaines,sans têtards et sans grenouilles, auxquelles les arbres faisaient de l'ombre, mais je n'en puis dire le nombre. Par de petits ruisseaux, que Déduit y avait fait aménager, l'eau s'en allait en faisant un bruit doux et agréable.
Au bord des ruisseaux et sur les rives des fontaines claires et vives poussait l'herbe fraîche et drue : aussi pouvait-on y coucher son amie comme sur un lit de plume, car la terre était douce et souple.
Mais ce qui rendait ces instants plus agréables,c'est le lieu qui était d'une nature telle qu'on y voyait toujours abondance de fleurs, hiver comme été : On y voyait des violettes très belles, épanouies, fraîches et nouvelles ; il y avait aussi des fleurs blanches ou vermeilles,et des fleurs jaunes en quantité extraordinaire ; cette étendue de terre était très jolie, car elle était décorée et peinte de fleurs de différentes couleurs, dont le parfum était très agréable. Je ne vous parlerai pas longuement de ce lieu suave et délicieux. Désormais il va falloir me taire, car je ne pourrais pas dire toute la beauté du verger ni son charme remarquable.

Montaigne

Visite du jardin de Castello à Florence (Journal de voyage, 1580-1581)

Il y a de miraculeux une grotte à plusieurs demeurés et pièces : cette partie surpasse tout ce que nous ayons jamais vu ailleurs [...]. Il y à non seulement de la musique et harmonie qui se fait par le mouvement de l’eau, mais encore le mouvement de plusieurs statues et portes à divers actes, que l’eau ébranle, plusieurs animaux qui s’y plongent pour boire, et choses semblables. À un seul mouvement, toute la grotte est pleine d’eau, tous les sièges vous rejaillissent l’eau aux fesses ; et, fuyant de la grotte, montant contremont les escaliers du château, il sort de deux en deux degrés de cet escalier, qui veut donner ce plaisir, mille filets d’eau qui vous vont baignant jusques au haut du logis. La beauté et la richesse de ce lieu ne se peut représenter par le menu.

Louis XIV

Manière de montrer les jardins de Versailles (version non datée, entre 1689 et 1705)

Jean Cotelle, La Pièce d'eau des Suisses et le parterre de l'Orangerie, 1693, Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.1. En sortant du chasteau par le vestibule de la Cour de marbre, on ira sur la terrasse ; il faut s’arrester sur le haut des degrez pour considérer la situation des parterres des pièces d’eau et les fontaines des Cabinets.
2. Il faut ensuite aller droit sur le haut de Latonne et faire une pause pour considérer Latonne les lésars, les rampes, les statües, l’allée royalle, l’Apollon, le canal, et puis se tourner pour voir le parterre et le Chasteau.
3. Il faut après tourner à gauche pour aller passer entre les Sfinx ; en marchant il faut faire une pause devant le cabinet pour considérer la gerbe et la nappe ; en arrivant aux Sfinx on fera une pause pour voir le parterre du midy, et après on ira droit sur le haut de l’Orangerie d’où l’on verra le parterre des orangers et le lac des Suisses.
4. On tournera à droit, on montera entre l’Apollon de bronze et le Lantin et l’on fera une pause au corps advancé d’où l’on voit Bacchus et Saturne.
5. On descendra par la rampe droite de l’Orangerie et l’on passera dans le jardin des orangers, on ira droit à la fontaine d’où l’on considérera l’Orangerie, on passera dans les allées des grands orangers, puis dans l’Orangerie couverte, et l’on sortira par le vestibule du costé du Labirinte.
6. On entrera dans le Labirinte , et après avoir descendu jusques aux canes et au chien, on remontera pour en sortir du costé de Bachus.
7. On ira voir la salle du bal, on en fera le tour, on ira dans le centre et l’on sortira par le bas de la rampe de Latonne.
8. On ira droit au point de vue du bas de Latonne, et en passant on regardera la petite fontaine du satire qui est dans un des bosquets ; quand on sera au point de veüe, on y fera une pause pour considérer les rampes, les vases, les statues, les Lésars, Latonne et le chasteau ; de l’autre costé, l’allée royalle, l’Apollon, le canal, les gerbes des bosquets, Flore, Saturne, à droit Cérès, à gauche Bachus.
9. On descendra par la girandolle qu’on verra en passant pour aller à Saturne, on en fera le demy tour et l’on ira à l’isle royalle.
10. On passera sur la chaussée où il y a des jets aux deux costez, et l’on fera le tour de la grande pièce ; quand on sera au bas, on fera une pause pour considérer les gerbes, les coquilles, les bassins, les statües et les portiques. 11. Après on ira jusques à la petite allée qui va à l’Apollon, et l’on entrera à la gallerie par en bas ; on en fera le tour, et l’on sortira par l’allée qui va à la Colonade.
12. On entrera dans la Colonade, on ira dans le milieu, où l’on fera le tour pour considérer les colonnes, les ceintres, les bas reliefs et les bassins. En sortant on s’arrestera pour voir le groupe de Guidy et l’on ira du costé de l’allée royalle.
13. On descendra à l’Apollon , où l’on fera une pause pour considérer les figures, les vases de l’allée royalle, Latonne et le chasteau ; on verra aussi le canal. Si on veut voir le mesme jour la Mesnagerie et Trianon, on ira devant que de voir le reste des fontaines.
14. On entrera dans la petite allée qui va à Flore , on ira aux bains d’Apollon et l’on en fera le tour pour considérer les statües, cabinets et bas- reliefs.
15. On passera par Lancellade, où l’on ne fera qu’un demy-tour, et après l’avoir considéré, on en sortira par en bas.
16. On entrera à la salle du Conseil, on remontera jusqu’à Flore, on en fera le demy tour.
17. On ira à la montagne, on fera un demy tour dans la petite allée qui tourne devant que d’entrer dans le centre de l’Etoille, et quand on y sera, on fera un tour de la montagne.
18. On ira après à Cérès pour aller au théâtre, on verra les changements, et l’on considérera les jets des arcades.
19. On sortira par le bas de la rampe au Nort, et l’on entrera au Marais, on en fera le tour.
20. On entrera aux trois fontaines par en haut, on descendra, et après avoir considéré les fontaines des trois étages, l’on sortira par l’allée qui va au Dragon.
21. On tournera autour du Dragon , et l’on fera considérer les jets et la pièce de Neptune.
22. On ira à l’arc de Triomphe, l’on remarquera la diversité des fontaines, des jets, des nappes et des cuves des figures et les différents effets d’eau.
23. On resortira par le Dragon, on passera par l’allée des Enfans, et quand on sera sur la pierre qui est entre les deux bassins d’en bas, on se tournera pour voir d’un coup d’œil tous les jets de Neptune et du Dragon ; on continuera en suite de monter par ladite allée.
24. On s’arrestera au bas de la nape, et l’on fera voir les bas reliefs et le reste de cette fontaine.
25. On passera après la Piramide , où l’on s’arrestera un moment, et après on remontera au chasteau par le degré de marbre qui est entre l’Esguiseur et la Vénus honteuse, on se tournera sur le haut du degré pour voir le parterre du Nort, les statues, les vases, les couronnes, la Piramide et ce qu’on peut voir de Neptune, et après on sortira du jardin par la mesme porte par où l’on est entré. Quand on voudra voir le mesme jour la Ménagerie et Trianon, après avoir fait la pause auprès d’Apollon, on ira s’embarquer pour aller à la Ménagerie. En montant sur l’amphithéatre, on fera une pause pour considérer le canal et ce qui le termine du costé de Trianon.On ira dans le salon du milieu. On entrera dans toutes les cours, où sont les animaux. Après on se rembarquera pour aller à Trianon. En arrivant, on montera par les rampes, on fera une pause en haut, et l’on fera remarquer les trois jets, le canal et le bout du costé de la Ménagerie. On ira droit à la fontaine du milieu du parterre bas, d’où l’on montrera la maison. Après l’on ira la voir par dedans, on entrera dans le peristile, on y remarquera la veüe de l’advenue, et du jardin l’on verra la Cour ; après on ira dans le reste de la maison jusques au salon du haut de la gallerie. On montrera le jardin du Roy. On reviendra par la mesme salon du bout de la gallerie pour entrer dans les Sources. Et après on passera dans la gallerie pour aller à Trianon sous bois. On ira jusques sur la terrasse du haut de la cascade, et puis on viendra sortir par le salon du bout de la gallerie du costé du bois. On ira le long de la terrasse jusques à l’angle, d’où l’on voit le canal, on tournera après au cabinet du bout de l’aisle d’où l’on verra le chasteau, les bois et le canal. On en sortira et l’on passera le long du corps du logis du côté des offices et l’on ira jusques à l’allée du milieu.
Quand on sera dans le centre de la maison, on fera voir l’obscurité du bois, le grand jet et la Nape au travers de l’ombre. On descendra droit au parterre de gazon, on s’arrestera au bas de l’allée obscure pour considérer les jets qui l’environnent. On ira passer à la fontaine qui est dans le petit bosquet pour aller à la cascade basse. On remontera le long de l’allée jusques à la haute. Et après on ira traverser le parterre bas par l’allée qui va au fer à cheval. On en descendra pour entrer dans les batteaux pour aller à l’Apollon. Et après on reprendra l’allée qui va à Flore, on ira aux bains d’Apollon et l’on verra le reste ainsy qu’il est marqué cy dessus.

La Garde-Chambonas

Les jardins de Joséphine de Beauharnais

Dans une de ses lettres, le comte de la Garde-Chambonas raconte sa visite des jardins de la Malmaison (1802) :

Mme Bonaparte nous en a fait les honneurs avec cette affabilité séduisante qui justifie aisément l'attachement du premier consul pour elle ; le parc est dessiné dans le goût des nôtres : plus de ces lignes imposées à la verdure et aux fleurs. Informée du goût de M. Fox pour l'agriculture et la botanique, elle nous fit parcourir de magnifiques serres, nous y nommant ces plantes rares que l'art et la patience de l'homme font végéter dans nos climats. «C'est ici, nous dit-elle, que je me suis sentie plus heureuse à étudier la pourpre des cactus qu'à contempler tout l'éclat qui m'environne. C'est ici que j'aimerais à trôner au milieu de ces peuplades végétales; voici l'hortensia qui vient tout récemment d'emprunter le nom de ma fille, la soldanelle des Alpes, la violette de Parme, le lis du Nil, la rose de Damiette ; ces conquêtes sur l'Italie et l'Egypte ne feront jamais d'ennemis à Bonaparte; mais voici ma conquête à moi, ajouta-t-elle en nous montrant son beau jasmin de la Martinique : la graine semée par moi me rappelle mon pays, mon enfance et mes parures de jeune fille» et, en vérité, en disant cela, sa voix de créole semblait une musique pleine d'expression et de tendresse.

Théophile Gautier (1811-1872)

Le Laurier du Généralife (Poésies complètes, II)


Dans le Généralife, il est un laurier-rose,
Gai comme la victoire, heureux comme l'amour.
Un jet d'eau, son voisin, l'enrichit et l'arrose ;
Une perle reluit dans chaque fleur éclose,
Et le frais émail vert se rit des feux du jour.

Il rougit dans l'azur comme une jeune fille ;
Ses fleurs, qui semblent vivre, ont des teintes de chair.
On dirait, à le voir sous l'onde qui scintille,
Une odalisque nue attendant qu'on l'habille,
Cheveux en pleurs, au bord du bassin au flot clair.

Ce laurier, je l'aimais d'une amour sans pareille ;
Chaque soir, près de lui, j'allais me reposer ;
A l'une de ses fleurs, bouche humide et vermeille,
Je suspendais ma lèvre, et parfois, ô merveille !
J'ai cru sentir la fleur me rendre mon baiser.

Émile Zola

Description d'un jardin d'hiver (La Curée, 1871)

[...] la serre chaude, pareille à une nef d'église, et dont de minces colonnettes de fer montaient d'un jet soutenir le vitrail cintré, étalait ses végétations grasses, ses nappes de feuilles puissantes, ses fusées épanouies de verdure. Au milieu, dans un bassin ovale, au ras du sol, vivait, de la vie mystérieuse et glauque des plantes d'eau, toute la flore aquatique des pays du soleil. Des Cydanthus, dressant leurs panaches verts, entouraient, d'une ceinture monumentale, le jet d'eau, qui ressemblait au chapiteau tronqué de quelque colonne cyclopéenne. Puis, aux deux bouts, de grands Tornélia élevaient leurs broussailles étranges au-dessus du bassin, leurs bois secs, dénudés, tordus comme des serpents malades, et laissant tomber des racines aériennes, semblables à des filets de pêcheur pendus au grand air. Près du bord, un Pandanus de Java épanouissait sa gerbe de feuilles verdâtres, striées de blanc, minces comme des épées, épineuses et dentelées comme des poignards malais. Et, à fleur d'eau, dans la tiédeur de la nappe dormante doucement chauffée, des Nymphéa ouvraient leurs étoiles roses, tandis que des Euryales laissaient traîner leurs feuilles rondes, leurs feuilles lépreuses, nageant à plat comme des dos de crapauds monstrueux couverts de pustules…
Pour gazon, une large bande de Sélaginelle entourait le bassin. Cette fougère naine formait un épais tapis de mousse, d'un vert tendre. Et, au-delà de la grande allée circulaire, quatre énormes massifs allaient d'un élan vigoureux jusqu'au cintre : les Palmiers, légèrement penchés dans leur grâce, épanouissaient leurs éventails, étalaient leurs têtes arrondies, laissaient pendre leurs palmes, comme des avirons lassés par leur éternel voyage dans le bleu de l'air, les grands Bambous de l'Inde montaient droits, frêles et durs, faisant tomber de haut leur pluie légère de feuilles; un Ravenala, l'arbre du voyageur, dressait son bouquet d'immenses écrans chinois ; et, dans un coin, un Bananier, chargé de ses fruits, allongeait de toutes parts ses longues feuilles horizontales, où deux amants pourraient se coucher à l'aise en se serrant l'un contre l'autre. Aux angles, il y avait des Euphorbes d'Abyssinie, ces cierges épineux, contrefaits , pleins de bosses honteuses, suant le poison. Et, sous les arbres, pour couvrir le sol, des fougères basses, les Adiantum, les Ptérides mettaient leurs dentelles délicates, leurs fines découpures. Les Alsophila, d'espèce plus haute, étageaient leurs rangs de rameaux symétriques, sexangulaires, si réguliers, qu'on aurait dit de grandes pièces de faïence destinées à contenir les fruits de quelque dessert gigantesque. Puis, une bordure de Bégonia et de Caladium entourait les massifs; les Bégonia, à feuilles torses, tachées superbement de vert et de rouge ; les Caladium, dont les feuilles en fer de lance, blanches et à nervures vertes, ressemblent à de larges ailes de papillon ; plantes bizarres dont le feuillage vit étrangement, avec un éclat sombre ou pâlissant de fleurs malsaines.
Derrière les massifs, une seconde allée, plus étroite, faisait le tour de la serre. Là, sur des gradins, cachant à demi les tuyaux de chauffage, fleurissaient les Maranta, douces au toucher comme du velours, les Gloxinia, aux cloches violettes, les Dracena, semblables à des lames de vieille laque vernie.
Mais un des charmes de ce jardin d'hiver était aux quatre coins, des antres de verdure, des berceaux profonds, que recouvraient d'épais rideaux de lianes. Des bouts de forêt vierge avaient bâti, en ces endroits, leurs murs de feuilles, leurs fouillis impénétrables de tiges, de jets souples, s'accrochant aux branches, franchissant le vide d'un vol hardi, retombant de la voûte comme des glands de tentures riches. Un pied de Vanille, dont les grosses gousses mûres exhalaient des senteurs pénétrantes, courait sur la rondeur d'un portique garni de mousse ; les Coques du Levant tapissaient les colonnettes de leurs feuilles rondes ; les Bauhinia, aux grappes rouges, les Quisqualus, dont les fleurs pendaient comme des colliers de verroterie, filaient, se coulaient, se nouaient, ainsi que des couleuvres minces, jouant et s'allongeant sans fin dans le noir des verdures.
Et, sous les arceaux, entre les massifs, çà et là, des chaînettes de fer soutenaient des corbeilles, dans lesquelles s'étalaient des Orchidées, les plantes bizarres du plein ciel, qui poussent de toutes parts leurs rejets trapus, noueux et déjetés comme des membres infirmes. Il y avait les Sabots de Vénus, dont la fleur ressemble à une pantoufle merveilleuse, garnie au talon d'ailes de libellules ; les AIridès, si tendrement parfumées ; les Stanhopéa, aux fleurs pâles, tigrées, qui soufflent au loin, comme des gorges amères de convalescent, une haleine âcre et forte. Mais ce qui, de tous les détours des allées, frappait les regards, c'était un grand Hibiscus de la Chine, dont l'immense nappe de verdure et de fleurs couvrait tout le flanc de l'hôtel, auquel la serre était scellée. Les larges fleurs pourpres de cette mauve gigantesque, sans cesse renaissantes, ne vivent que quelques heures. On eût dit des bouches sensuelles de femmes qui s'ouvraient, les lèvres rouges, molles et humides, de quelque Messaline géante, que des baisers meurtrissaient, et qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant. Renée, très du bassin, frissonnait au milieu de ces floraisons superbes. Derrière elle, un grand sphinx de marbre noir, accroupi sur un bloc de granit, la tête tournée vers l'aquarium, avait un sourire de chat discret et cruel ; et c'était comme l'Idole sombre, aux cuisses luisantes, de cette terre de feu. A cette heure, des globes de verre dépoli éclairaient les feuillages de nappes laiteuses.

Marcel Proust

Du côté de chez Swann (1913)

Cà et là, à la surface, rougissait comme une fraise une fleur de nymphéa au coeur écarlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus pâles, moins lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en enroulements si gracieux qu'on croyait voir flotter à la dérive, comme après l'effeuillement mélancolique d'une fête galante, des roses mousseuses en guirlandes dénouées. Ailleurs, un coin semblait réservé aux espèces communes qui montraient le blanc et le rose proprets de la julienne, tandis qu'un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins qui étaient venues poser comme des papillons leurs ailes bleuâtres et glacées sur l'obliquité transparente de ce parterre d'eau; de ce parterre céleste aussi: car il donnait aux fleurs un sol d'une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l'après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d'un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu'il s'emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu'il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux - avec ce qu'il y a d'infini - dans l'heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel.

Camille Pissarro, Le Jardin des Mathurins, Pontoise, 1876, Nelson-Atkins Museum of Art, Missouri.

Autres textes sur les jardins

1) L’homme jardinier, nouveau démiurge :

- Virgile, Les Géorgiques
- Boccace, Décaméron, «Troisième journée», «Histoire de Philostrate»
- Boileau, Épîtres, «À mon jardinier»
- La Fontaine, Fables, «Le Philosophe Scythe», «L’Ecolier, le Pédant et le Maître d’un jardin», «Le Jardinier et son Seigneur», «L’Ours et l’Amateur des jardins», «Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire»
- Saint-Simon, Mémoires, «La mort de Le Nôtre»
- Voltaire, Candide
- Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie
- Alphonse de Lamartine, Discours aux jardiniers
- Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet

2) Le jardin comme ouverture au monde

- Paul Claudel, Connaissance de l’Est, «Jardins»
- Jean de Léry, Histoire d’un Voyage en la terre du Brésil
- Pierre Loti, Les Derniers jours de Pékin
- Pierre Loti, Japoneries d’automne
- Victor Segalen, Stèles
- André Thevet, Les Singularités de la France antarctique

3) Le langage des plantes

- Rabelais, Le Tiers-Livre, t.II
- Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire, «Cinquième promenade»
- Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée
- Emile Zola, La Curée, La Faute de l’abbé Mouret

Isabelle Grégor

 

Publié ou mis à jour le : 2020-05-09 09:37:09

 
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